Anciens et Modernes

 

Ça a mal vieilli !...

 

    Le New Orleans ou le middle jazz ou le swing, voire le bebop, ça a mal vieilli !... Des phrases qu'il nous arrive parfois d'entendre. Il suffit de prolonger la logique de ces verdicts à l’emporte-pièce pour en démontrer les limites : Bach, Mozart, Beethoven, ça a mal vieilli ! Cervantès, Balzac, Hugo, ça a mal vieilli ! Socrate, Platon, Aristote, ça a mal vieilli ! Le soleil a mal vieilli  lui aussi et c’est pur miracle si personne (ou presque) n'y trouve à redire...
    Le jazz est souvent traversé par une opposition entre un "vieux monde" musical qui sentirait la naphtaline et des courants plus actuels, plus "dans le coup", qui seraient synonymes de vitalité et de ressorts nouveaux. En somme, une querelle des Anciens et des Modernes de plus ! La controverse touche les jazzfans et les musiciens de jazz qui préfèrent respectivement écouter ou jouer, avec plus ou moins de nuances, du jazz ancien ou du jazz moderne1. Question de goût donc, en premier lieu, sur laquelle vient se greffer une question de jugement.

    Côté des Modernes, certains estiment que le jazz d'autrefois est "daté", qu'il a fait son temps, qu'il vaut mieux braquer son attention sur les démarches contemporaines ou présentes. Une réticence à comprendre et à aimer les périodes révolues, à se mettre à l'écoute des œuvres musicales du passé, à s'intéresser au travail et à la sensibilité des artistes d'hier, n'est pas rare. Elle va souvent de pair avec une manière de voir et de vivre le monde qui considère que l’on peut se passer de l’histoire, que les temps antérieurs ne comptent pour rien, qu’il n’y a que notre époque qui vaille et qui puisse remplir nos vies.
    Côté des Anciens, un des écueils à éviter est bien connu des amateurs de jazz : c'est celui du "panassiéisme". On sait que le célèbre critique de jazz Hugues Panassié (1912-1974) considérait mordicus que le jazz s'arrêtait au hot jazz (années 20-30).  Pour Panassié, au-delà de Armstrong et de Bechet, point de salut jazzistique ! Par chance, il se trouve de nos jours peu de fondamentalistes de ce type.
    Dans toutes les querelles des Anciens et des Modernes, le discours de sagesse est toujours le fait des "conciliateurs". Leur position médiane nous offre la meilleure des synthèses : faire fi des intransigeances et des dogmatismes, prendre appui sur les classiques et les évolutions artistiques successives pour forger en continu et apprécier des formes musicales toujours nouvelles.

Didier Robrieux

 

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         1. Il est aussi bien sûr des amateurs de jazz, au sens large, qui aiment tous les jazz et qui vont — sans restriction — de l'un à l'autre.

 

[ 2016 ]
DR/© D. Robrieux