Livre

Pepper 2

 

 

 

ART PEPPER

Une vie sur le fil

 

    Il y a une quarantaine d’années paraissait le livre Straight Life du saxophoniste Art Pepper (1925-1982). Coécrit avec son épouse Laurie, ce récit autobiographique témoigne de la terrible âpreté de la vie d’un jazzman hors pair.

    On compte parmi les musiciens et les musiciennes de jazz de nombreux phénomènes. Phénomènes qui accomplissent ce qu’il faut bien appeler des prouesses musicales stupéfiantes, phénomènes qui semblent renfermer en eux une force physique et psychique colossale, une capacité créatrice supra normale, phénomènes qui abritent également dans leur for intérieur — comme beaucoup d’entre-nous — une part lumineuse mais aussi une fêlure noire. Le saxophoniste américain Art Pepper était de ceux-là.
    Art Pepper nait le 1er septembre 1925 à Gardena, Californie. Son enfance se déroule dans un contexte familial où sévissent instabilité matérielle, violences, vie de patachon, alcoolisme. Après un déménagement pour Los Angeles, ce sont pour le jeune Art les premières leçons de clarinette à l’âge de neuf ans. Son père l’emmenait dans les bars des quais de San Pedro. L’asseyant sur le comptoir de ces établissements, il lui faisait jouer des airs à la clarinette devant un parterre de dockers et de marins ivres ; Art récoltait alors quelques dollars.

    Trois années plus tard viendra l’apprentissage du saxophone. A seize ans, il commence à se produire au Ritz Club et à L’Alabam (Los Angeles) tout en suivant plus ou moins régulièrement une scolarité. Le guitariste Johnny Martizia, qui à l’époque contribuera à renforcer ses bases en jazz, a cette formule quand il l’écoute pour la première fois : « Quel son splendide ! […] Je n’en croyais pas mes yeux. ». Durant cette période, Art Pepper partage des moments d’amitié et des sets avec Coleman Hawkins, T-Bone Walker, Dexter Gordon, Mingus, Slick Jones, Art Tatum, Ben Webster, Johnny Hodges, Roy Eldrige… et aussi Lester Young pour lequel il vouera toujours une sorte de vénération.1 Ces temps d’effervescence musicale seront aussi ceux où la drogue fera son entrée dans sa vie ; elle ne le laissera plus jamais en paix.

    Art Pepper est ensuite engagé dans l’orchestre du saxophoniste Benny Carter (1907-2003), un Benny Carter qu’il remplace parfois comme premier alto. Ultérieurement, il rejoint, à deux reprises différentes, la formation de Stan Kenton (1911-1979). Il participe à des jams avec Zoot Sims, Chet Backer, Stan Getz. A l’issue du référendum annuel organisé par le magazine de jazz Down Beat en 1951, il obtient la seconde place (« Charlie Parker était premier, avec quatorze voix de plus que moi.», raconte-t-il). Un an plus tard, il forme un groupe avec le contrebassiste west coast2 Joe Mondragon, le batteur et vibraphoniste Larry Bunker et le pianiste Hampton Hawes. Ses contributions aux côtés de Shelly Manne (1920-1984) et Budy Rich (1917-1987) sont, parmi bien d’autres, également importantes.

    Pepper enregistre beaucoup. Il y a cet épisode mémorable où, au débotté, il doit entrer en studio avec Philly Joe Jones, Paul Chambers et Red Garland qui formaient alors la prestigieuse cheville rythmique de Miles Davis (« des types qui jouaient tous les soirs, toute la nuit »). Une entrée en studio décidée à la dernière minute, sans échappatoire possible… alors qu’il est sous héroïne jours et nuits… alors qu’il n’a pas touché son saxophone depuis six mois… L’enregistrement se fera néanmoins haut la main, miraculeusement, magnifiquement. Ce sera l’album Art Pepper meets The Rhythm Section (1957). Le saxophoniste met l’accent dans son ouvrage sur deux autres disques gravés en 1960 : Gettin’ Together avec Wynton Kelly, Jimmy Cobb et Paul Chambers, puis Intensity avec le pianiste Dolo Coker et le contrebassiste Jimmy Bond.

    Si la vie d’Art Pepper a été principalement absorbée par la musique, elle a aussi revêtu — on doit revenir sur cette pénible réalité — la forme d’un bourbier quotidien infernal par le fait d’une irrépressible addiction à l’alcool et aux drogues. Décrits dans maints passages de son livre, ses déboires d’alcoolique et de junky sont terrifiants. Des dizaines d’années à n’être pratiquement que l’ombre de lui-même, des dizaines années à aller de dégringolades en dégringolades. Crises de manque, cures de désintoxication, rechutes quasi automatiques, multiples mises au clou du saxophone, actes de cambriolages pour se fournir en substances, longs séjours en prison… Une suite d’enchainements destructeurs, de souffrances en continu.

    Dans un contexte social marqué par la ségrégation, les injustices raciales sont d’autre part intensément évoquées par Art Pepper : « Le soir, à la fin du boulot, je sortais héler un taxi. Freddie [le trompettiste noir Freddie Webster] se cachait. Quand j’ouvrais la portière, Freddie se précipitait dans la voiture : sinon, personne n’aurait voulu prendre un Noir. Je craignais toujours que le taxi ne fasse une réflexion et que Freddie le descende. » Il y a aussi les rapports difficiles, voire conflictuels, entretenus entre musiciens noirs et musiciens blancs. De nombreux musiciens noirs considèrent que les musiciens blancs ne savent pas jouer le jazz, que les Blancs n’ont pas leur place dans le jazz, que le jazz est leur pré carré. A plusieurs reprises, Pepper aura à pâtir de ces préjugés hostiles3.

    En poursuivant la lecture de Straight Life, on trouve une déclaration d’Art Pepper qui étonne : « Je pense être supérieur à tous ceux que je rencontre. N’importe qui et tout le monde. Je suis plus intelligent, plus émotif, plus sensible ; je suis le plus grand des amants, le meilleur des musiciens… »4. Détenteur d’un niveau technique et d’un sens du jazz indéniablement fantastiques, cet instrumentiste avait sans doute, à ses heures, une très haute idée de lui-même… même si on ne sait à quel point il croyait ce qu’il disait... Mais, ce qui est certain — et les témoignages présentés en exergue dans le livre en font foi —, c’est que quantité de musiciens qui l’ont connu ont été fascinés par son jeu.5

    Dans une des dernières pages de son autobiographie, revenant sur les addictions dont il ne parviendra jamais à se débarrasser, Art Pepper a cette phrase à l’intonation douloureuse et définitive : « Je ne savais faire que ça : boire et me camer. ». Celles et ceux qui de nos jours continuent d’écouter avec attachement ses enregistrements savent que ce saxophoniste californien de grand style a su faire bien d’autres choses durant son existence.

                                                                                                    

Didier Robrieux

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  1. Lester Young : « Le plus fantastique  saxophoniste de tous les temps — égalé beaucoup plus tard par le seul John Coltrane. Il était meilleur que Charlie Parker, à mon humble avis. », note Pepper. Son admiration pour Coltrane est sans bornes : « Mais alors, quand j’ai entendu Coltrane ! A la fin des années cinquante, j’ai entendu Coltrane avec Miles Davis, sur le disque Kind of Blue. Il  y avait tout ce que l’on pouvait imaginer : plus de notes que Bird, un jeu plus complexe, et j’en aimais le son. Tout ce qu’il jouait se tenait, avait un sens pour moi. Il me touchait. C’est le seul type qui m’ait un jour fait dire : « Je donnerais mon bras droit pour jouer comme ça ! ». Ses réserves concernant Charlie Parker, auquel il reproche un « vilain son », sont quant à elles sévères mais, sur le tard, il reviendra sur ses premières impressions : « J’avais découvert Parker et je n’avais pas aimé. Ça me semblait trop rude […] Bird avait une bonne oreille pour les transpositions, un grand sens du blues et c’était un grand technicien. Il pouvait jouer très vite, et ses lignes étaient magnifiques. Tout était pensé chez lui ; tout avait un sens. Je n’ai jamais aimé ce son, mais, c’est une affaire de goût personnel […] Maintenant, quand je réécoute, j’aime tout. C’était un génie. » Pepper tenait aussi en haute estime Miles Davis, Dizzy Gillespie, Ray Brown, Paul Chambers, Philly Joe Jones, Zoot Sims, Gil Evans, Gerry Mulligan… mais trouvait la musique de Stan Getz « glaciale ».

  2. jazz west coast : jazz de la côte ouest des Etats-Unis pratiqué dans les années 50 le plus souvent par des musiciens blancs. Les représentants les plus connus de cette « école » (et quelquefois assimilée cool) sont Paul Desmond, Lee Konitz, Shelly Manne, Gerry Mulligan, Zoots Sims, Stan Getz, Chet Baker, Art Pepper, Hampton Hawes, Frank Rosolino.

  3. Il arriva à Art Pepper cette mésaventure d’être un soir insulté durant un concert par des musiciens noirs avec lesquels il partageait la scène : « J’avais travaillé avec Ray Brown, avec Sonny Stitt : c’était des types qui jouaient merveilleusement, et se conduisaient formidablement avec moi. Si bien que je n’arrivais pas à y croire. ». Il fait également mention de ce cet autre événement : alors qu’il est à l’armée et qu’il veut assister à Durham (Caroline du Nord) un concert de Benny Carter avec lequel il a travaillé, il ne parvient pas à obtenir une place au parterre de la salle de spectacle car les Blancs n’y ont pas accès. Après avoir accepté à contrecœur d’être relégué dans les loges, il tente toutefois de descendre et de se rendre près de la scène mais manque de se faire lyncher par un public noir furieux.

  4. Dans son autobiographie, Art Pepper fait étalage de ses dons de séducteur, ne nous cache rien de ses nombreuses liaisons amoureuses et frasques sexuelles, et se montre parfois phallocrate primaire et violent.

  5. Citons notamment Benny Carter : « Le talent d’Art, la qualité du son, sa conception du rôle de premier saxophone, ses idées, tout m’impressionnait chez lui. » Le pianiste, arrangeur et chef d’orchestre Marty Paich (1925-1995) est aussi dithyrambique lorsqu’il parle de Pepper : « Quand j’ai fait connaissance d’Art, c’était le plus grand saxophoniste que j’aie entendu. Bien au-dessus de tous les autres. Je trouvais incroyable qu’on puisse jouer aussi merveilleusement […] Pour moi, la west coast, c’était Art et son style mélodique, très différent du style new-yorkais, plus dur […] Il avait tant de classe. A son arrivée, les gens se calmaient ; quand il jouait, il dégageait une telle autorité ! La salle ne se dressait que pour lui quand nous jouions ensemble. »

* Art Pepper, Straight Life, Ed. Parenthèses, 1979.

[ 2019 ]
DR/© D. Robrieux