Préférences musicales

Dukeellington 1

 

 

 

 

 

 

 


Duke Ellington

 

JAZZ, MUSIQUE

les goûts et les couleurs

 

    On dit habituellement que les goûts et les couleurs ne se discutent pas. C'est fondamentalement vrai. Pourtant quand il est question de nos préférences musicales, les discussions vont bon train et sont souvent sources de désaccords.

    Aimer / Ne pas aimer... des sentiments antagonistes qui nous habitent à longueur de temps...
    Il est courant de rencontrer des personnes qui n'aiment pas le jazz. A cela rien d'anormal. Il n'y a pas là matière à faire les gros yeux ni motif à juger ou à rabrouer. Certains trouvent cette musique trop sérieuse, ennuyeuse, calamiteuse. D'autres y sont totalement hermétiques. Elle ne leur fait ni chaud ni froid; elle n'éveille rien en eux, ne leur procure aucun divertissement, aucune satisfaction, aucune émotion. D'autres enfin la mettent sur la touche et la bannissent par insuffisance de connaissance. Ils n'ont jamais eu vraiment l'occasion d'écouter du jazz, d’être dans de bonnes conditions en contact avec un climat, un style, un morceau propre à susciter d'heureuses vibrations.
    C'est ainsi. Chacun reçoit les choses à sa façon. Il faut se féliciter de cette diversité. Les grilles de lectures culturelles ne sont pas les mêmes pour tous. Modelés en continu par notre tempérament propre, notre éducation, notre histoire individuelle, nos goûts en musique, si personnels, si différenciés, sont sacrés. Ce sont eux qui commandent, tranchent, font loi.
    On n’est pas obligé de mordre à la musique de jazz. Si l'on prend en considération la multitude des genres musicaux existants, il serait de surcroît malvenu de la survaloriser. On peut à bon droit lui préférer l’opéra, le classique, le baroque, le rock, le musette, le folk, le rap, le flamenco, la country, la variété française, la pop music ou autres.

    Pour ce qui est de tourner le dos à d'autres catégories de musique, l'amateur de jazz sait d'ailleurs qu'il n'est souvent pas en reste. Ce sont parfois justement l’opéra, le classique, le baroque, le rock, le musette, le folk, le rap, le flamenco, la country, la variété française, la pop music... dont il se détourne. Par ailleurs, à l'intérieur-même de son champ de prédilection, il opère inévitablement un certain nombre de discriminations. Une quantité de types de jazz, de thèmes de jazz, d’interprétations de jazz, de musiciens de jazz existe. Rares sont celles et ceux qui aiment tout dans LE jazz, un jazz qui recouvre une matière considérablement étendue, bigarrée, multiforme. Immanquablement, certains styles ou jeux seront préférés par les uns ou par les autres. Même pour un enragé de jazz, pénétrer par exemple dans l'univers sonore d’un Wayne Shorter dernière manière ou visionner la vidéo du concert de Miles Davis de l’île de Wight (1970) peut représenter une rude affaire. Manifester une bienveillance sincère et spontanée à l’égard de certaines créations de Sun Ra, Coltrane, John Scofield ou Erik Truppaz (toujours à titre exemple) ne sera pas forcément chose aisée. Tel passionné sera ensorcelé par le bebop mais renâclera devant le jazz manouche; tel autre ne jurera que par le New Orleans mais fuira devant le latin jazz; tel autre encore recevra en bonne part le jazz fusion mais maudira le swing ou le cool jazz.

Fluctuations et renversements

    Les goûts commandent mais aussi souvent fluctuent. Selon des fréquences inégales, ils sont sujets à des alternances, des bascules, des renversements.
    Depuis notre enfance, nous raffolions des beignets aux pommes et aujourd’hui nous avons perdu définitivement l’envie d’en manger. Durant des années, nous avions en aversion les cacahuètes salées et à présent elles font le régal de nos papilles... La plus ou moins lente maturation de notre vie peut à l'évidence métamorphoser l’activité de nos sens du tout au tout. Des survenues de conjonctures nouvelles, de dispositions d’esprit nouvelles, d'acquisitions de connaissances nouvelles sont en mesure de modifier radicalement, physiologiquement, nos perceptions au fil du temps.
    Il en est de même avec la musique vis-à-vis de laquelle nous connaissons parfois des revirements totaux. Le cheminement mélomane se voit par moments ponctué d'envies passagères, inconstantes. Le standard que nous écoutions jadis en boucle durant des heures ne nous procure plus la même délicieuse excitation quelques années plus tard. La musique qui nous passait hier au dessus du bonnet jusqu'à l'exaspération nous bouleverse aujourd'hui!

    S'agissant de l'amour ou du désagrément quelquefois violent que nous inspire telle ou telle musique, d'autres vecteurs sont également susceptibles de nous faire changer d'avis : l'étude et l'interprétation de cette musique.
    Comme élève musicien, nous ne pouvons pas souffrir Body and soul; nous sommes totalement fermés à ce thème célèbre. Pourtant, tous les Grands du jazz n’ont-ils pas adoré interpréter Body and soul ! Et puis, un beau matin, survient une sorte de révélation ! Un professeur décide de nous faire étudier Body and soul. Nous travaillons la partition. Et quelque temps plus tard, à notre grand étonnement, nous nous mettons à comprendre musicalement, émotionnellement ce thème; nous nous mettons à l'aimer profondément. Indéniablement, la pratique musicale renferme cette vertu d'ouvrir les oreilles et le cœur.

Limites et ouvertures

    Il est difficile de s'élargir à d’autres musiques que celles que nous avons élues et auxquelles nous sommes habituées. En matière artistique, c'est comme si nous étions plutôt portés à préférer les terrains balisés, à nous montrer casaniers. La plupart du temps, nos goûts sont circonscrits dans les limites que nous leur donnons. Et il nous en coûte beaucoup de faire céder ces limites.
    Accepter de  pénétrer dans une musique ou une branche musicale qui nous est étrangère et à laquelle nous sommes a priori réfractaires est une démarche qui demande en général beaucoup de bonne volonté. Il faut parfois beaucoup s'"accrocher" (réaliser un effort intellectuel d’ouverture, combattre ses réticences de façon intraitable) et laisser faire (se rendre disponible, abandonner toute rigidité, s’éloigner de tout sens de la dualité bon/mauvais, débrider sa sensibilité). Pour les philosophies orientales, un des aspects fondamentaux de la réalisation spirituelle réside dans le dépassement du J'aime/Je n’aime pas. Si l'on est intellectuellement intéressé par ce principe, que de chemin à parcourir pour se l'appliquer et le vivre! En attendant d’accéder à cet "éveil" idéal, rien ne nous défend, dans le respect des opinions partagées par d'autres, de penser à telle ou telle occasion que nous n'aimons pas telle ou telle musique (avant de se décider à gravir les premières marches de l'escalier de la sagesse, il faut avouer que cela fait parfois du bien !...).       
    Au milieu de ces difficultés, les rares et sincères adhérents de l'éclectisme musical intégral méritent d'être salués. Ils aiment sans effort, avec naturel, toutes les formes de musique ! L’opéra, le classique, le baroque, le rock, le musette, le folk, le rap, le flamenco, la country, la variété française, la pop music !... Ils anoblissent tous les genres musicaux. Ils sont doués de cette faculté enviable de tout accueillir, de ne rien rejeter, de ne rien s'interdire, de ne posséder aucune œillère. Chez eux, le désir, la curiosité, l'esprit de découverte se fondent avec un plaisir réel et ne les abandonnent jamais.

Goûts et individualités

    Quelle diversité d’attirances, de préférences, d'appréciations lorsque nous échangeons des points de vue dans le grand jardin de la musique ! Autant de goûts que d'individualités !
    Quels critères nous feront dire qu’une musique est bonne ou mauvaise, belle ou laide, fine ou grossière, "intelligente" ou "sotte", qu'un morceau est recevable ou qu'il ne vaut pas un clou, qu’un genre musical particulier domine un autre ou qu'il doit écoper d'un traitement hostile?
    Il semblerait que le jugement à l'égard d'une musique, fruit de notre goût, ne vaille qu'à titre personnel. Une certaine somme de jugements individuels partagés et convergents confère la plupart du temps valeur universelle, sans que la vérité de l'excellence ou de la médiocrité esthétique soit pour autant toujours de la partie.

 

                                                                                   Didier Robrieux

[ 2016 ]
DR/© D. Robrieux