Passions de musiciens

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L'instrument-roi

 

 

    S'il est un film via lequel les musiciens peuvent tester leur capacité à ne pas se prendre au sérieux et à accepter la satire pour eux-mêmes, c'est bien celui de Federico Fellini (1920-1993) intitulé Prova d'Orchestra. Sorti en 1978, ce film traite sur un mode drolatique de ce microcosme si hétéroclite, si atypique, si coloré qui est celui des orchestres. Dans un subtil condensé d'observations réalistes et de caricatures moqueuses, Fellini choisit de nous parler à sa façon des musiciens, de leurs tics, de leurs marottes, de leurs chicanes.


    Une des séquences du film [voir lien vidéo en fin d'article] nous montre les membres d'un sympathique orchestre symphonique réunis en répétition. Ces derniers sont en pause, l'heure est à la détente, l'ambiance est légère et bon enfant. Une équipe de télévision se trouve sur les lieux en vue de filmer la répétition. Profitant de cette pause, un journaliste de l'équipe fait mettre la caméra en marche et entreprend, en voix off, d’interviewer à tour de rôle les musiciens présents, leur demandant d'évoquer leurs instruments respectifs.
    Nous assistons alors à une succession de déclarations d'amour ardentes, exaltées de la part de chaque musicien envers l'instrument qu'il s'est choisi. Les réponses et les commentaires qui fusent sont un vrai bonheur. Dans cette suite de tableaux aussi humainement expressifs qu'émouvants, chacune y va de sa passion exclusive pour son instrument; chacun considère que son propre instrument surclasse en beauté et en qualité tous les autres. L'admiration, l'attachement respectueux, la dévotion sensible, aimante, reconnaissante du musicien pour son instrument personnel sont ici à leur comble.
   
Ainsi, nous voyons la pianiste en adoration devant son clavier affirmer avec émotion que le piano est "comme un roi sur son trône". Et cette dernière d'expliquer en complément qu’une pièce dans une maison ou dans un appartement qui contient un piano "devient sienne"... La flutiste, à sa suite, lance à propos de son instrument : "Quel son mystérieux ! Surnaturel !".  C'est un "instrument sortilège! Solaire et lunaire ! La nuit et le jour"... Puis, le tromboniste clame fougueusement : "Le trombone est un instrument unique !". Le percussionniste, de son côté, se met à proférer qu'avec les percussions tout est «précis, net. Pas d'exhibitions, de gribouillis, de fioritures, d'arpèges...". Soucieux de conserver calme et dignité, le violoncelliste, quant à lui, soutient que le violoncelle "ressemble en tout à l'ami idéal (...) l'ami, le vrai : discret, fidèle" tandis que, dans une belle envolée, le trompettiste glorifie sa trompette en disant d'elle qu'elle est "un instrument passionnant, formidable" avec lequel "on peut exprimer ce qu'on a en soi, mieux et plus fort".
    Et ainsi de suite... Au total, un incroyable assortiment de scènes de cinéma mêlant vérités, fraicheur, pittoresque, dinguerie.

    Les musiciens dans la vraie vie — comme ceux du film de Fellini — ne sont pas sans ressentir parfois, eux aussi, le besoin de rendre hommage (la plupart du temps de manière moins vive, il est vrai) à leur instrument. Pour eux, il est aussi le plus bel instrument du monde !         
    Le musicien vit un compagnonnage intense avec son instrument, une profonde histoire. Lorsque cet instrument ne lui a pas été imposé1 et avant de commencer à le pratiquer, il a d'abord été attiré par lui, conquis irrésistiblement par lui à partir de musiques entendues et aimées, séduit par sa forme matérielle, la beauté de son timbre, ses avantages mélodiques, harmoniques, rythmiques, Puis, s'est instaurée avec lui une relation intime, privilégiée, indispensable, faite de chaud et de froid, de bonheurs et de déceptions, qui se poursuivra durant de longues années dans la plupart des cas. L'instrument donne fréquemment du fil à retordre au musicien, c'est inévitable, mais il sait avant tout rendre le musicien heureux. Il sait lui ouvrir mille mondes et faire de lui, progressivement, un toujours meilleur messager de l'art musical.

   Si on revient plus directement à Prova d'Orchestra, on remarque que dans ce film, si chaque musicien défend son instrument personnel bec et ongles, il ne manque pas non plus, le cas échéant, d'égratigner sans pitié ceux des pupitres voisins. On rejoint ici la coutume douce-amère des échanges de rosseries plus ou moins lestes à laquelle se livrent traditionnellement les partenaires de musique entre eux. Au sein des orchestres, les musiciens se sont toujours asticotés mutuellement. Les histoires drôles qui circulent dans le milieu de la musique en témoignent largement.
    Dans la communauté des musiciens classiques, les altistes sont sans doute ceux qui "prennent le plus cher", comme on dit aujourd'hui, en matière de plaisanteries. On citera cette blague en guise d'exemple : "Quel est le point commun entre la foudre et les doigts d'un altiste ? Réponse : "On ne sait jamais où ça tombe, mais quand ça tombe, ça fait mal ! "... Personne n'est vraiment en mesure d'expliquer rationnellement pourquoi les altistes se sont retrouvés être proverbialement les souffre-douleur des autres participants des orchestres ?!...
    Les harpistes, elles aussi, sont souvent immolées sur l'autel de la raillerie. A preuve cette pique récurrente : "Les harpistes passent 50% de leur temps à accorder leur instruments et 50 % à jouer faux".
   
Les méchantes langues prétendent par ailleurs que la différence entre le volume sonore produit par un avion à réaction en vol et celui d'un trompettiste dans un ensemble orchestral n'est à peu prés que de 3 décibels...
    La liste des brocardés pourrait être étendue plus longuement.

    On peut établir une sorte de "charnière" entre les plaisanteries visant les musiciens du Classique et celles visant les musiciens du Jazz avec cette sentence très connue : "Si vous voulez faire taire un musicien classique, retirez-lui sa partition; si vous voulez faire taire un musicien de jazz, mettez-lui une partition sous les yeux!"2. Tout est dit !...
    Dans leur genre, les blagues issues des gens du jazz ne sont pas avares en têtes de Turc ! Ainsi, on raconte que lorsque vous voyez des poules traverser rapidement la chaussée devant vous, c'est qu'elles veulent échapper à un chorus de basse... On dit aussi qu'un gentleman est "quelqu'un qui sait jouer de la basse mais qui ne le fait pas"...
    Les batteurs subissent également de bien mauvais traitements. Certains moqueurs allèguent en effet qu'un solo de batterie est un peu comme un éternuement : "On sent que ça vient, mais on ne peut rien faire contre !"... De surcroit, il faut savoir que ce qu'une formation de jazz redoute le plus, c'est que le batteur propose de faire jouer ses compositions!...
    On pourrait, là encore, prolonger les exemples à foison.

    Quel univers impitoyable! Ces histoires drôles sont plus ou moins cruelles, toujours injustes, la plupart du temps plus proches d'un exercice de défoulement potache que d'une volonté d'insulte délibérée. Plaie de mise en boite n'est pas mortelle... Il y a aussi des "must" dans le sac à malices des blagues de musiciens. Tel celui-ci : "Que se passe-t-il quand vous passez du blues à l'envers ? Eh bien, votre femme revient, votre chien ressuscite et vous sortez de taule."

        

                                                                                        Didier Robrieux

 

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1. ... mais il en est de même pour les instruments "imposés" aux musiciens débutants que pour les mariages "imposés" : souvent par bonheur, avec le temps, l'amour se révèle et éclot.

2. Cette saillie savoureuse veut pointer une impuissance à improviser chez le musicien classique et une inaptitude à la lecture chez le musicien de jazz. De nos jours, l'improvisation Classique est une discipline à part entière abondamment étudiée dans les Conservatoires supérieurs tandis que les pratiquants de jazz fréquentent en grand nombre les écoles de musique (des plus modestes aux plus prestigieuses) et sont la plupart du temps rompus à la lecture et à l'harmonie.

 

        

Écouter // Voir :
Prova d'Orchestra (extrait)
https://www.youtube.com/watch?v=aVWZG9e-mto

 

[ 2016 ]
DR/© D. Robrieux