Festival jazz de Sens 2024

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BIRÉLI LAGRÈNE

L’improvisation dans
l'une de ses plus grandes dimensions

    Biréli Lagrène se classe parmi les plus importants guitaristes de jazz actuels. Le concert qu’il a présenté le jeudi 25 janvier dernier au théâtre de Sens (89) laisse un souvenir marquant.

    Salle comble pour ce musicien formé originellement et en profondeur à l’école du jazz manouche et faisant preuve depuis ses plus jeunes années d’une maestria époustouflante à la guitare.
    Biréli Lagrène joue debout, instrument en bandoulière, un port de ménestrel médiéval. Pas de gloriole, pas de tralala. Une espèce de flegme mêlé de concentration émane de sa physionomie, signe d’une maîtrise tranquille et soutenue. Le musicien sillonne à certains moments le plateau pour de courtes distances ; un pas de flânerie, un train de rêveur.  Pour l’accompagner en cette première partie de soirée : les expérimentés et talentueux William Brunard à la contrebasse et Raphaël Pannier à la batterie.
   
Pas l’ombre d’un pupitre sur scène. Biréli Lagrène l’annonce tout de go au public : «Pour ce soir, nous n’avons rien préparé !» (petits rires de sympathie mais aussi peut-être un peu méfiants de la salle…). Autant dire : pas de programme décidé à l’avance ! Pas de liste de morceaux préalablement établie avant le concert !
   
Aussitôt dit, aussitôt fait. Biréli Lagrène s’appliquera tout au long de la représentation à n’exécuter uniquement qu’une intro à la guitare pour seule indication à ses coéquipiers du titre à jouer. Jamais pris au dépourvu, ses sidemen s’acquitteront haut la main de cette règle du jeu donnant le primat à l’improvisation dans une de ses plus grandes dimensions : confrontation avec l’aléatoire, écoute, feeling au premier chef, mise en place instantanée... L’adaptation aux choix du leader se fera toujours impeccablement réactive, judicieuse, fine, au quart de tour.
   
Standards en préliminaire. Après un All of me et un Autumn Leaves brillants en guise de mise en train, le concert se poursuivra selon le registre que s’est choisi Biréli Lagrène pour la période actuelle. La musique du musicien a connu plusieurs évolutions. Elle regarde aujourd’hui plutôt du côté du jazz fusion, rock, funk, contemporain. La représentation de Sens prendra la forme d’une interprétation tendance « actuelle » ponctuée de petits exploits guitaristiques. Mais où Biréli Lagrène va-t-il chercher tout cela ? Des phrases musicales qui s’emboîtent parfaitement montrant une impression de facilité déconcertante. Des parties improvisées qui semblent des jeux d’enfant. Le guitariste sort vainqueur de tous les thèmes que l’on sait semés d’embûches. Il multiplie à volonté les traits de vélocité. Une hauteur virtuose qui fascine autant qu’elle ravit. 
   
Le temps d’un morceau, Biréli Lagrène décide de se régler sur une pédale d’effets électroniques permettant de faire expulser des sons bizarres, sortes d’éructations rauques tout droit sorties du larynx de quelque alien pris d’une extinction de voix… La salle s’interroge… Biréli Lagrène aussi... Le guitariste finira par dévoiler — en quelques mots — que l’utilisation de ces effets « très spéciaux » relevait davantage de l’amusement expérimental et que cette utilisation n’était n’est pas forcément appelée à être reconduite… Voila qui rassura une bonne fraction du public.
   
La deuxième partie de soirée va donner un essor nouveau à ce show du théâtre de Sens avec l’entrée en lice du saxophoniste Franck Wolf comme invité surprise. Franck Wolf joue avec éclat mais aussi avec chaleur et une manifeste profondeur. Un jeu de soprano volubile, des phrases très articulées, un son qui est une vraie merveille. On ne peut l’écouter sans une sensation admirative.
   
Mettre un nom sur tous les titres joués lors du concert s’avère parfois difficile. Des informations puisées aux meilleures sources (F. Wolf) permettent de les identifier plus sûrement. Ainsi ont figuré notamment After You’ve Gone, Danse Norvégienne, Them There Eyes. Dans un style très nettement be-bop, Move et son tempo démonté ont ensuite fait un triomphe. L’embrasement a été à son comble avec des unissons Biréli Lagrène/Franck Wolf hyper rapides sur Mouvement, une composition du guitariste.
   
Pour le premier rappel, Biréli Lagrène fera un retour sur scène muni d’une guitare basse. Ce sera alors une interprétation de Continuum (Jaco Pastorius). The Chicken (Pee Wee Ellis), quant à lui, viendra à la suite du second et dernier rappel électriser l’ambiance.
   
L’événement a touché à son terme. Il a fait forte impression. De nombreux sourires et indices de satisfaction pouvaient se lire sur les visages des personnes du public quittant la salle de concert et s’attardant parfois à bavarder un moment entre amis sur le parvis du théâtre.

                                                                                              Didier Robrieux

[ Janvier 2024 ]
DR/© D. Robrieux