EN LISANT MAUPASSANT

                                 

 

TOILES EN STOCK

Portrait d’un collectionneur

de tableaux

 

 

  Des personnages de collectionneurs d’art chez Maupassant ?  Il s’en trouve un, croqué avec méchanceté dans Bel ami. Ce rude portrait satirique présente parfois des accents d’une véhémence douteuse

 

   La caricature est une addition de réalités, de mauvaise foi, de déformation, d’excroissance des faits. Elle force le trait, emploie tous les ingrédients du stéréotype pour satisfaire au burlesque, pour exciter l’exagération caustique. Cela donne parfois l’occasion d’un divertissement agréable qui voit juste et qui fait mouche.
   Le possesseur d’œuvres d’art constitue une des cibles privilégiées de la caricature. La collection privée prête, en effet, traditionnellement le flanc à la critique et au brocard. Rien d’étonnant à cela. Le collectionneur reste un acteur de la vie économique et sociale qui catalyse la plupart des travers humains liés à la propriété : volonté insatiable d’acquisition, amour immodéré du gain, avarice, fétichisme, etc. Peut-on reprocher aux railleries adressées au monde de l’art de se montrer souvent injustes ? Ne sont-elles pas, pour tout dire, parfois méritées et salutaires ?
   Avec son esprit d’à-propos et son amour des faits dans leur expression nette et réaliste, Guy de Maupassant (1850-1893) possède un « parler vrai » tonique, remuant, truculent. Il ne connaît pas son pareil pour dire son fait aux mœurs de son siècle. De ce point de vue, son grand roman Bel ami, publié en 1885, représente une belle réussite.
   Outre la figure de Georges du Roy, héros du récit, Rastignac du journalisme et chasseur de dot devant l’Éternel, outre celle de Madeleine Forestier, l’égérie de ce redoutable carriériste, Maupassant nous livre le portrait sévère et très typé d’un collectionneur de tableaux nommé Walter.
   Patron d’un journal influent, Walter est un « homme d’argent à qui la presse et la députation ont servi de leviers. ». Immensément riche, l’individu tripote en coulisse dans les emprunts marocains et les mines de cuivre. C’est un fomentateur de coups financiers et de spéculations juteuses. Il y a chez ce fripon rusé et cauteleux, toutes les macérations de la combine, de l’ambition, de l’arrivisme. Walter est également à la tête d’une assez importante collection de tableaux. Notre homme collectionne en grande partie pour le prestige. Les toiles qu’il détient sont autant de vitrines et d’attributs qui signalent son train de vie et son rang social. Point de réussite accomplie sans quelques tableaux de prix à offrir aux regards ! Voila de quoi éblouir les visiteurs. Voila de quoi réveiller la plume des échotiers et de quoi faire mousser la chronique mondaine.
   Sous le collectionneur percent le propriétaire et le mégalomane. Walter se promène dans sa galerie tel un châtelain en son domaine. La présentation de ses tableaux à ses hôtes touche à la bouffonnerie. Lorsqu’il vante avec emphase et solennité la beauté de ses chères acquisitions, c’est sa propre personne qu’il valorise et qu’il flatte. Le collectionneur jabote, s’enfle, « ne se sent plus de joie » devant les piaulements des admirateurs.
   Les goûts et les couleurs ne se discutent pas, dit-on. Les œuvres rassemblées par Walter semblent, malgré leur forte estimation pécuniaire, niaises et tapageuses. Maupassant montre du doigt la médiocrité du collectionneur sans cesse trahie par ses manières de parvenu et de muscadin. Walter ruisselle de bêtise et d’ignorance. Sa fibre artistique est pauvre, amorphe. Dépourvu de réelles motivations pour la peinture, c’est également un gobeur prêt à accueillir les croutes les plus minables ou les plus prétentieuses. Walter sera toujours en retard d’une émotion. Les subtilités et les plaisirs de l’art ne répondent pas aux claquements de doigts de l’esbroufe. On perçoit dans cette exubérance en porte-à-faux la présence d’un mensonge consommé vis-à-vis de l’objet pictural. Le ton de Walter est celui de quelqu’un qui cherche à se convaincre qu’il aime la peinture. Existe-t-il plus énorme méprise ? Le collectionneur jubile à l’idée de posséder des toiles pour lesquelles il est incapable d’éprouver la moindre sensation, le moindre sentiment. Que pèse une telle irréalité ? Combien d’œuvres achetées de par le monde reçoivent-elles ainsi chaque jour de faux hommages ? Combien d’objets d’art feintement choyés ? Combien d’actes de comédie joués dans les vernissages et les expositions ? Combien de louanges hypocrites, de passions simulées, de compliments fabriqués proclamés dans les musées et les salles des ventes ?
   Walter n’est pas un tourmenté, ni un fétichiste, ni un obsédé paranoïaque de la collection. Ce n’est pas un agité de la cote, ni un Attila du marché de l’art mais plutôt un collectionneur besogneux, pragmatique. Walter raisonne prosaïquement, en termes de plans d’investissement. Caricature oblige, Maupassant fait du collectionneur un émule d’Harpagon et de Volpone. On trouve ici tous les poncifs attachés ordinairement au possesseur d’œuvres d’art que l’on dit volontiers pingre et rétracté, ralliant à lui tout ce qui peut devenir profitable, ne connaissant que la dialectique du papier monnaie et le cliquetis de la caisse enregistreuse.
   L’auteur de Bel ami fustige en la personne de Walter l’accumulateur qui engrange, le commanditaire qui calcule, l’usurier avide, le spéculateur sordide et détestable, la sangsue : « J’achète des jeunes en ce moment […] et je les mets dans les appartements intimes, en attendant le moment où les auteurs seront célèbres […]. C’est l’instant d’acheter des tableaux. Les peintres crèvent de faim. Ils n’ont pas le sou, pas le sou… ».
   Avec le personnage du collectionneur, le caricaturiste peut s’en donner à cœur-joie. Mais pour autant l’outrance ne doit-elle pas aussi s’infliger une part de réflexion et s’entourer de précautions avant de se donner libre cours ? Parfois, l’ironie mordante ne tire plus le sourire et laisse un goût amer. Parfois, la satire dérape et bifurque sur des voies peu honorables.
   Ainsi, Walter, ce collectionneur portraituré dans Bel Ami,est juif. Sa femme elle-même lui rappelle au fil du roman cet état rédhibitoire et jugé indécrottable : « Vous oubliez que je n’ai pas été élevée, comme vous, dans une boutique ! ». Un employé de Walter n’y va pas non plus de main morte : «Le patron ? Un vrai Juif ! Et vous avez les Juifs, on ne les changera jamais. Quelle race ! ». L’association Juif-collectionneur n’est pas le fruit du hasard. Elle s’inscrit dans une longue et odieuse tradition qui désigne le Juif comme un être visqueux, repoussant, interlope, roublard, griffu, exploiteur et « buveur de sang ». Toute la littérature de XIXe siècle (et malheureusement pas uniquement celle du XIXe siècle…) est constellée de pages désolantes où les « fils d’Israël » campent les rôles les plus négatifs et les plus abjects (qu’ils soient commerçants, financiers, rentiers, propriétaires de théâtres, collectionneurs ou autres). L’époque de Maupassant comporte des courants de pensée très largement antisémites. Avec le portrait de Walter, possesseur d’art véreux, l’auteur de Bel ami ne déroge pas à certaines « habitudes » xénophobes.
   Sans conteste, Bel ami reste l’une des perles du roman français. Mais, à propos de ce texte, peut-on cependant s’abstenir de souligner des présentations de personnages et des considérations équivoques qui gâtent pour partie notre bonheur de lecture ? Peut-on continuer à affirmer qu’il fait beau quand, dans l’azur, trainent de gros nuages cafardeux porteurs de stigmatisation, de malheurs et de crimes ?

 

      Didier Robrieux

 

 

Bel ami
Guy de Maupassant

Ed. « Folio » Gallimard

 

 

DR/© Didier Robrieux