Regard sur...


QUELLE MUSIQUE
?


Points de vue

d'un musicien
et d'une musicienne


    Difficile d’évaluer les musiques que nous sommes amenées à écouter, musiques qui — chacune à leur manière — nous impactent acoustiquement, physiquement, émotionnellement, et ce, de façon si différente selon nos goûts personnels. Comment jauger, soupeser, le plus objectivement possible, la grandeur des unes, la médiocrité des autres ? Comment établir entre-elles des distinguos fiables ? Existe-t-il des œuvres musicales majeures et des œuvres musicales mineures ? Existe-t-il une échelle « absolue » allant des plus géniales aux plus affligeantes ? Doit-on plutôt appréhender la question sous un angle plus « relatif » et estimer que toutes les musiques sont chacune des entités singulières, respectables, qui ne demandent pas à être comparées ni à être hiérarchisées et qu’à ce titre, il est peu approprié de leur appliquer — pour certaines — un rejet dépréciatif ?...
    Toutes les meilleures volontés du monde ne semblent pas être en mesure de venir à bout de ce casse-tête obsédant
!
   

      Au sujet de ces éternels débats, deux points de vue de musiciens en appellent à ne pas taire certaines « vérités » lorsque nous nous questionnons sur le fait de savoir que penser des musiques que nous entendons et qui s’inventent depuis des lustres au fil du temps.

     Le premier commentaire émane de l’excellent tromboniste de jazz Frank Rehak (1926-1987). Ce musicien évoque le problème de la nature souvent discutable des musiques auxquelles nous sommes exposées, le problème des disparités musicales et de la qualité qui peut leur être respectivement attachée. Frank Rehak indique sans détours que nous sommes soumis, souvent de façon prépondérante, à des musiques déficientes, exécrables. Pour ce jazzman, il ne fait aucun doute que la formation du gout et le jugement musical sont conditionnés par les diffuseurs de musique et sont affaire de pédagogie. Frank Rehak opte résolument pour une distinction nette et affirmée appliquée aux musiques tout en proposant de favoriser la circulation des explorations nouvelles : « En général, le public a été exposé depuis des années (par la radio, la télévision, les disc-jockeys, etc.) à des sons médiocres, ce qui leur a donné des références déplorables pour juger de la musique… Si, au contraire, on avait exploité de la même manière de la BONNE MUSIQUE, les gouts musicaux de M. Tout-le- Monde seraient de bien meilleure qualité, ne serait-ce que grâce à la diffusion et à l’écoute répétée d’une musique qui en vaut la peine. Je veux dire par là : quand on est exposé à n’importe quel son de façon continue, et pendant assez longtemps, on finit par trouver ce son harmonieux. Exemple classique : le public a sifflé, hué et quitté la salle quand Bach a utilisé pour la première fois la sixte en conjonction avec un accord parfait (ce qui bien sûr est devenu l’un des sons les plus courants dans tous les genres musicaux…). De même, la septième majeure, au début, a été détestée, et trouvée dissonante et repoussante pour une oreille non avertie… […] Je voudrais qu’on présente au grand public davantage de musique de qualité quel que soit le média utilisé.»1

Le thème des diversités musicales et de la valeur qui peut leur être attribuée est également au centre d’un commentaire exprimé par la pianiste classique Maria Joao Pires dans une interview parue dans le magazine Classica de juin 20182. Cette grande concertiste soulève fort judicieusement la question du vrai projet des musiques produites et disponibles. Quelle est l’« essence » des musiques qui sont présentées au public ? De quelle manière choisit-on de pratiquer la musique ? Pour Maria Joao Pires, là aussi, nécessité impérieuse d’un indispensable recours au discernement ! Son propos met l’accent sur la discrimination (sans que ce terme soit ici utilisé avec une connotation d’intransigeance et d’arbitraire) qu’elle juge essentiel d’opérer à l’endroit de la musique concernant ses différents contenus, ses différentes intentions, ses différentes implications. En un mot, selon Maria Joao Pires, il ne faut pas « tout mélanger » : « A travers la musique, je n’ai cessé de chercher une Vérité. Je ne l’ai pas trouvée [rires] mais disons que j’ai fait de mon mieux pour ne pas agir de façon superficielle et ne jamais attenter à la dignité de la musique. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, les choses se délitent. Je ne dis pas qu’autrefois tout était parfait, mais il me semble que, depuis quelques temps, le chemin sur lequel évolue la musique est dangereux. […] Actuellement, il y a deux voies radicalement opposées qu’on a tendance à mélanger : d’un côté, la recherche musicale et le travail du musicien qui dédie sa vie à la musique, à Beethoven, à Schubert, à Boulez, indépendamment du succès, de l’argent, de la volonté de plaire ; de l’autre côté, ce que les Américains appellent l’« intertainer », qui est en train de ronger les consciences et de prendre toute la place. Il n’y a pas de traduction valable de ce phénomène en français, mais force est de constater que la France et les pays francophones ont embrassé l’idée sans prendre la peine d’inventer un mot qui aurait l’avantage de distinguer ces deux approches. » .
    L’interview de Classica se poursuit avec un enchainement du journaliste Olivier Bellamy : « Servir la musique ou s’en servir », comme disait Dinu Lipatti… ». Et Maria Joao Pires de répondre : «Exactement. Et l’on ne peut pas faire les deux. Je n’en veux pas à ceux qui recherchent le succès, c’est un métier en soi qui doit avoir son utilité, mais qui est incompatible avec ce qui s’apparente davantage à une vocation et qui se définit par une recherche exigeante et patiente d’une source authentique de vérité, sans souci de séduction. Je ne juge rien ni personne, je ne dis pas qu’un chemin est bon et l’autre mauvais, mais simplement qu’il faut séparer nettement les deux. Je m’adresse aux musiciens, aux mélomanes, aux organisateurs de spectacles, aux maisons de disques, aux musicologues, aux écrivains, aux critiques, et j’essaie de mettre tout le monde en garde sur les dangers d’une confusion des genres. Sans dénigrer le glamour, l’attraction physique, le divertissement, je m’attache à expliquer que l’approche de la musique d’une façon pure et consciente est essentielle et qu’il faut la préserver à tout prix. On nous fait croire que divertir est une condition pour sauver la musique ou la démocratiser, mais c’est une erreur et, lorsqu’on s’en rendra compte, beaucoup de choses auront été perdues […] Je ne dis pas que l’intertainer n’est pas un bon musicien. C’est parfois un très bon musicien, qui possède même des capacités supérieures aux nôtres, mais son but est différent de celui que nous désirons atteindre. »

Un peu de purisme ne nuit pas. Les remarques lucides et tranchées de Frank Rehak et Maria Joao Pires remettent salutairement, comme on dit, « les pendules à l’heure ». Non, tout ne vaut pas tout ! Et il convient certainement, comme le font ces deux musiciens, de ne pas tourner autour du pot et de chercher à replacer, avec toute la difficulté que cela représente, les « choses » à leur vraie place. Avec l’aide de l’analyse musicale (synthèse d’écoute, étude des partitions, etc.) — analyse musicale qui n’est pas à elle seule en capacité de produire des arbitrages absolus, irrécusables, sur ce qui est bon ou mauvais en musique —, il faut, semble-t-il, accepter cette réalité qu’il existe différents degrés de qualité en musique (que ce soit entre genres musicaux comparés, à l’intérieur des genres musicaux, etc.), ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il faille frapper d’excommunication la musique lorsqu’elle est pratiquée dans une perspective récréative, ludique. On peut recourir à la musique uniquement « pour se changer les idées » sans exiger d’elle une complexité, une sophistication extraordinaire. On peut lui demander, par exemple, d’être seulement « dansante » ou encore bonhomme et simplissime, distrayante, délassante ou encore stimulante, dynamisante… Dans pratiquement tous les cas de figure, la priorité qui l‘emporte (à bon droit, pourrait-on dire) reste d'ailleurs celle de la satisfaction d’écoute, celle du plaisir.
    …Mais, non, décidément, tout ne vaut pas tout dans l’expression musicale et ses milles facettes, nous le ressentons bien, tandis qu'une sorte d’imbroglio persiste, imbroglio qui fait continument obstacle à toutes certitudes définitives.
Dans la quête difficile d’une juste appréciation en musique, réussir à développer progressivement une critique attentive, tempérée, non arrogante, une réflexion équilibrée et ouverte, des facultés de différentiation — et aussi de sensibilité — plus fines permettant d’y voir plus clair est peut-être ce qu’il peut arriver de mieux. Ce n'est pas gagné...

Didier Robrieux

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  1. Frank Rehak, tromboniste (1926-1987), cité par Pannonica de Koenigswarter, Pannonica de Koenigswarter - Les musiciens de jazz et leurs trois vœux, Ed Buchet/Chastel, p. 205.

  1. Maria Joao Pirès, entretien avec Olivier Bellamy et Julien Brocal, Magazine Classica, juin 2018.

 

[Février 2021]
DR/© D. Robrieux