Regard sur...

Gonsalves newport 1956

 

    

 

 

 

 

 

 

 

 
   Paul Gonsalves

     

LE CHORUS JAZZ

II

 

Solos multiples

 


    En matière de chorus, la prouesse réalisée le 7 juillet 1956 au Newport Jazz Festival par Paul Gonsalves (1920-1974) est historique. On en parlera encore dans trois cents ans, c’est certain.

    Lors de cette soirée, ce saxophoniste ténor américain membre de l’orchestre de Duke Ellington exécuta en effet 27 chorus d’affilée sur un morceau intitulé Diminuendo And Crescendo in Blue !1 Même si ce titre repose sur une grille de douze mesures, c’est « monstrueux », comme on dit volontiers chez les jazzophiles. Mais ce n’est pas tout. « Par la suite, Duke Ellington invita régulièrement Paul Gonsalves à rééditer son exploit qu’il porta trois semaines plus tard au Connecticut Jazz Festival à 37 chorus ! », note Philippe Vincent2.

    Avant toute chose, l’aspect spectaculaire des performances de Paul Gonsalves ne doit pas masquer son talent hors classe. Comment ne pas rendre hommage à la technique, à la puissance, au son irrésistible, au sens du swing, à la ferveur extrême dont a toujours su faire preuve ce musicien tout au long de sa carrière et qui contribuèrent notamment à redonner (pas seulement à Newport) un coup de fouet à la formation d’Ellington, formation qui au milieu des années 50 se voyait injustement négligée. Paul Gonsalves, d’une manière très large, honore le jazz. Rien ne peut le contester.

    Les circonstances inhérentes au Newport Jazz Festival et au Connecticut Jazz Festival ayant permis l’exécution d’un si grand nombre de chorus restent évidemment exceptionnelles. La plupart des interprètes rencontre rarement pareilles occasions d’accomplir de telles démonstrations musicales. Dans ce qui fait leur ordinaire — même si cet ordinaire tutoie l’excellence et la célébrité —, improvisateurs et improvisatrices de jazz se donnent bien sûr des objectifs moins titanesques. Pour ce qui est de la récidive des chorus, y compris quand toutes les libertés de manœuvre leur sont offertes en concert, en jam ou lors de séances d’enregistrement, on observe que musiciens et musiciennes visent préférentiellement la parcimonie (un ou deux-trois solos). Soit en vertu d’une forme de prudence, prudence qui — comme chacun sait — est mère de sûreté ; soit par désir personnel d’humilité, de sobriété, d’aplomb, d’équilibre, de juste milieu et au nom d’un questionnement sur l’utilité de cumuler les chorus jusqu’à plus soif ; soit encore en raison d’un mix de ces paramètres voisins. « Si tu es content de la grille que tu viens de jouer en solo ; n’en fais pas une deuxième ! Si tu n’es pas content de la grille que tu viens de jouer en solo; n’en fais pas une deuxième !», préconisait le trompettiste Harry « Sweets » Edison3.

    Le concept d’improvisation libre et désentravée étant ce qu’il est en jazz, le conseil d’ami de ce grand soliste qu’était Harry « Sweets » Edison ne semble pas destiné à fermer hermétiquement la porte à la pratique des chorus multiples. Il faut plus probablement prendre ce conseil comme une recommandation bienveillante, pédagogique, de ne jamais cesser de consolider son travail musical sous peine de mauvaises surprises. En somme, se montrer vaillant et audacieux (prendre un chorus demande un certain courage) tout en étant maître de ses capacités, sans être présomptueux.

    En outre, à écouter les avis de nombreux jazzmen et jazzwomen, on constate qu’ils et elles considèrent le plus souvent que l’enchaînement de chorus supplémentaires est d’abord une question de moment propice. Dans le jazz, dans la plupart des cas, c’est l’occasion qui fait le larron ou la larronne. Que ce soit dans une logique de modération ou de « débordement », l’usage de grilles de solos reste affaire de choix individuel, d’opportunités, d’ambiance, de décor, de son, de trac, de feeling, d’interrelations, de conventions entre collègues musiciens, de rapprochements sensoriels, émotionnels plus ou moins émergents avec l’assistance ou avec l’usager d’écoute de CD, etc… et cela toujours dans la même belle et forte perspective : celle de « jouer au poil », comme dirait Vinnie, le truculent personnage de saxophoniste du roman Corps et Ames de Franck Conroy.4

    Côté auditeur, concernant la réception des chorus, prolixes ou non, les ressentis sont variables. Quand il s’agit d’appréciation musicale, comme en tant d’autres domaines, les goûts individuels divergent, quelquefois se heurtent ; les « litiges » entre critères objectifs et critères subjectifs sont inévitables.

    Chez certains, des enfilades de chorus à rallonge — pourtant bien jouées, pourtant sans défaut dans la grille5 — entendues lors d’un spectacle musical pourront provoquer une sensation de surenchère non nécessaire, un sentiment de monotonie irritante, d’ennui, de non-sens, pourront laisser le souvenir d’avoir obscurci plus qu’éclairé, de s’être montrées totalement dépourvues de cet attrait sonore exaltant, magique, attendu de la musique. Parfois même, en sillonnant des œuvres de sommités du jazz, il peut se trouver que des parties d’improvisations d’un Keith Jarret ou d’un John Coltrane, par exemple, vous apparaissent subitement un brin fatigantes du fait de leurs incessantes et quasi uniformes régénérations.6

    Chez d’autres, ces mêmes effusions de chorus, loin de passer les bornes, seront à l’inverse source de jubilation intérieure profonde ou d’euphorie sans mélange. Cela pourra prendre la forme de cette soirée inoubliable passée à écouter sans la moindre lassitude des suites inspirées et chaleureuses de solos de swing manouche ou de free jazz interprétées par le ou la même interprète. Parfois, admettons-le aussi, le ravissement musical ne compte pas ses heures…. ni le nombre des chorus qui le font naître.
    Normes définitives et formats obligés ne font décidément pas la loi dans le monde des mélomanes et des musiciens/musiciennes.                                               

                                                    

                                                                                     Didier Robrieux

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  1. Après une période au sein de l’orchestre de Count Basie (1947-1949), Paul Gonsalves (1920-1974) passera 24 ans dans la formation de Duke Ellington de 1950 jusqu’à son décès en 1974.

  1. Jazz Magazine n° 752, septembre 2022, p. 24.

  1. Harry « Sweets » Edison (1915-1999), magnifique musicien qui a notamment fait les belles heures de l’orchestre de Count Basie de 1938 à 1950, cité par Stan Laferrière dans Le petit jargon du jazz — site Docteur Jazz, 25 juin 2020.
    On trouve sur le même site Docteur Jazz une interview en date du 10 octobre 2021 du trompettiste Jérôme Etcheberry qui va dans ce sens. A la question que lui pose Stan Laferrière : « Ton pire et ton meilleur souvenir de musicien ? », Jérôme Etcheberry répond : « Le pire : quand je joue le solo de trop. Le meilleur : quand j’évite de jouer le solo de trop. ».

  1. Franck Conroy (1936-2005), Corps et Ames, Ed. Gallimard, 2004, p. 179 et 182.

  1. « dans la grille »… avec toutefois, éventuellement, l’ajout du piment de quelques beaux bonus out, si souhaité…

  1. Dans le livre Le Roi René, René Urtreger par Agnès Desarthe, le pianiste René Urtreger confie de façon franche et directe son sentiment à l’endroit du jeu de John Coltrane, sentiment qu’il nous est arrivé de ressentir à l’écoute de certaines approches de cet incontestable géant du jazz : " Je vais me faire haïr, mais tant pis. Coltrane, il était capable de jouer un morceau pendant une heure (...) Il a ouvert la voie à des gens qui ne savent pas s'arrêter. Moi, je n’ennuie jamais les gens. Je m'arrête avant. […] Il a ouvert la voie au free. Il fallait aérer le jazz. C'était nécessaire (...) Mais quand il jouait, il s'occupait pas des autres. Il infligeait de la musique. […] Dans la musique telle que la pratique Coltrane, je perçois une absence de dialogue, une absence d'écoute. Miles n'était pas comme ça."  (Le Roi René, René Urtreger par Agnès Desarthe, Ed. Odile Jacob, 2016, p.158-159).

 

[Octobre 2022]
DR/© D. Robrieux