EIJI YOSHIKAWA

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Miyamoto Musashi

 

 

La Pierre et le Sabre

 

 

   On avait toutes les raisons de se méfier. En tête des ventes durant de longs mois, La Pierre et le Sabre, le livre-star de Eiji Yoshikawa (1872-1962), présentait de prime abord des aspects peu engageants. L’ouvrage semblait venir alimenter la vogue actuelle du « japonisme », rejoindre la longue et fastidieuse cohorte des romans historiques et émerger subitement comme un article de verroterie parmi les plus beaux joyaux des lettres japonaises. Les préjugés ne valent jamais grand-chose. Pour peu que l’on apprécie la littérature d’aventure, le livre de Yoshikawa offre une lecture divertissante et de riches enseignements.

 

   Construit comme un véritable roman de cape et d’épée, le récit retrace, en plusieurs dizaines d’épisodes, les aventures du célèbre samouraï Miyamoto Musashi, figure quasi-légendaire du Japon médiéval. Au-delà des considérations sur le sabre et de la dimension prodigieuse que donne l’auteur à Musashi, plus important est l’itinéraire qui nous est présenté de cet homme qui se vit seul à l’extrême, s’introspecte, se montre curieux de tout, participe à sa manière à la vie sociale, multiplie les expériences, élargit peu à peu sa sensibilité, son champ d’investigation et de connaissances. C’est pour Musashi l’étude ascétique des textes durant trois années chez le seigneur Ikeda, l’épreuve du Mont de l’Aigle, l’écoute des enseignements de la nature. Ce sont aussi les résolutions qu’il se forge et note pour lui-même, des perceptions nouvelles qui surgissent à la vue d’une tige de pivoine, devant le galbe exceptionnel d’une poterie ou pendant l’accomplissement d’un rituel du thé. Ce sont les leçons reçues d’un maître de bâton, d’un polisseur de sabres ou d’une courtisane, la pratique de la calligraphie, de la sculpture sur bois, de l’agriculture. Le guerrier va de duel en duel mais possède une démarche volontaire, toujours ouverte, expansive, s’imprègne constamment de la variété du monde, de l’interrelation étroite qui s’échange entre chaque chose.
   Si l’on accepte de s’en laisser conter, il faut bien reconnaître que certains personnages de Yoshikawa sont fabuleux et frappent fort l’imaginaire. Outre Musashi, individualité hors du commun, le guerrier Sasaki Ganryu Kojiro (qui lui aussi a existé) occupe souvent le devant de la scène. Kojiro est une personnalité extraordinaire et terrifiante. Kojiro fait des étincelles. Roland avait sa Durandal. Kojiro possède une épée nommée « la perche à sécher ». Il est un diable pétillant doué de mille talents et de mille bravoures, hâbleur et trouble à souhait. Un diable qui, comme tous les diables, détient quelque chose à la fois de détestable et d’attirant. Yoshikawa a su lui donner une lumineuse intensité.
   Le moine vagabond Takuan est, lui aussi, un phénomène surprenant. Tantôt bouffon, tantôt imperator, Takuan distille l’absurde, la morale, la spiritualité, le réconfort. Les sentences apocalyptiques de Takuan (ou encore celles d’Osugi, la fanatique douairière) font curieusement penser aux dialogues irrésistibles de drôlerie de l’auteur américain Chester Himes. On y trouve la même démesure, la même outrance calotine, la même malice dévote.
   Akemi reste sans doute l’incarnation la plus poignante du livre. Sur Akemi pleuvent les coups durs et l’ignominie. Tout l’acharnement volontaire ou involontaire que met Yoshikawa à minimiser son rôle ne suffit pas à effacer son calvaire. En arrière-plan, quantité d’autres personnages nourrissent le roman de leurs activités.
   Yoshikawa ne manque pas de soulever des aspects importants (s’ils ne sont pas toujours de justes points d’Histoire). Nombreux étaient les jeunes gens qui ambitionnaient la carrière du sabre dans le but unique de s’élever socialement. L’auteur nous livre également de fins commentaires sur la politique des Daïmyos, la condition des ouvriers constructeurs de châteaux, le lot quotidien des prostituées, des porteurs de palanquins, des marchands de laque ou des esthètes éclairés.
   Etre bon public pour Yoshikawa n’évite pas quelques ombres au tableau. Dans ce long roman, les personnages marchent beaucoup, parcourent à pied des centaines de kilomètres. Ils sillonnent le Japon d’Est en Ouest, du Nord au Sud. Pourtant, on a souvent le sentiment que les actions se déroulent sur le lieu restreint d’une scène de théâtre et dans le temps du théâtre. Les personnages se croisent, se saluent, s’effleurent, se côtoient, se quittent, sans savoir qu’ils appartiennent à la même histoire et que des liens de circonstances les unissent. Tel protagoniste arrive côté cour tandis que celui qu’il recherche sort au même moment côté jardin… Le procédé finit par lasser (même si l’on comprend le désir artistique de Yoshikawa à vouloir miniaturiser l’espace romanesque). La succession d’évènements relatée dans La Pierre et le Sabre parait fondée sur une suite de quiproquos, de malentendus, de loupés. Comme si ces aventures n’étaient qu’une vaste étourderie, qu’une vaste partie de cache-cache.
   En fin de second volume, les intrigues s’épaississent. Les derniers épisodes (par ailleurs fort édifiants sur les pratiques de mœurs en vigueur dans les provinces japonaises) sont horriblement embrouillés. Enfin, il est certainement juste de considérer également que ce livre véhicule des stéréotypes et survalorise la classe des guerriers au détriment d’autres groupes sociaux. Très sûrement, avec Yoshikawa, sommes-nous dans un monde fabriqué en grande partie d’illusions et en présence de nombreuses déformations historiques. Des études très sérieuses relatives à la biographie de Miyamoto Musashi existent mais on peut aussi se délecter sans crainte ni retenue de ce roman en le prenant pour ce qu’il est et en en tirant le meilleur pour soi-même.

                                                                                                                                                                                           Didier Robrieux

 

La Pierre et le Sabre, suivi de La Parfaite Lumière
Par Eiji Yoshikawa

Traduction Léo Dilé
Ed. Balland

 

DR/© Didier Robrieux