TELEVISION

 

 Zygomatiques en folie

 

 

  Le rire - une des plus agréables et saines dispositions qui nous soit donnée - se trouve en bonne logique convoqué de façon permanente dans les émissions de divertissement télévisuelles. Le téléspectateur assis devant son petit écran ne se sent pourtant pas toujours en phase avec les débauches de liesse fabriquée qui règnent au quotidien sur les plateaux.

 

   Côté téléspectateur, à quoi ressemble le plus souvent un plateau de télévision au plus fort de son activité : des aménagements de studios tarabiscotés entre Inox et Formica, des décors enduits de couleurs tapageuses, des variations d'éclairages trépidants, des effets de caméras survoltés se livrant à un concassage de l'image à raison d'un plan nouveau chaque trois secondes, des animateurs outillés de rictus d'allégresse qui ne les quittent jamais, des artistes dociles ne songeant qu'à assurer avantageusement leur promotion, une brochette de jet-setteurs trompant leur oisiveté entre une partie de golf et une sauterie à Saint-Trop, un ou deux contorsionnistes du psy et du sexe, une flopée de quidams interchangeables issus du public rompus à toutes les grimaces propres au milieu audiovisuel et se montrant parfois plus professionnels que les professionnels, des applaudissements en veux-tu en voila commandés par d'invisibles petits adjudants de la claque, des raz de marée de paillettes, de frime et de poudre aux yeux. Une Babel bruissante de fausses fêtes, de fausses transes, de fausses émotions, de faux ravissements et d'authentiques paroles débilitantes.
   On a certes à peu près tout dit à propos de ce que donne à voir majoritairement les émissions de divertissement prodiguées à longueur d'années par le petit écran. Malgré tous les efforts produits, il semble pour autant impossible de s'accoutumer à certains des ingrédients auxquels ces programmes font appel avec un systématisme désespérant.
   Ainsi par exemple, impossible de s'habituer à ces rires grotesques et obsédants que l'on convoque et relance pour un oui ou pour un non sur les antennes. Nous sommes, il est vrai, au pays de la bonne humeur cathodique et il sera dit en conséquence qu'on se boyautera en ces lieux jusqu'à l'écœurement.
   Visiblement ravis de sacrifier à cette loi du genre, animateurs et invités badinent, primesautent, bouffonnent à plaisir, s'autoémoustillent à qui mieux mieux. Tel participant lance une saillie impayable qui déclenche sa propre hilarité et entraîne celle de la galerie; tel autre en lutinant sa voisine de plateau réussit l'exploit de plier en deux son monde pendant une bonne quarantaine de minutes. Ici, les tenants de la franche rigolade occupent le terrain; là, les pouffeurs sont rois. Astuces, jeux de mot, mimiques prétendument burlesques se succèdent. On ne se lasse pas d'ouvrir le robinet de la gaudriole. Dans les rangs du public, ce ne sont que tempêtes de rires. C'est le carnaval des bouches fendues, des yeux qui pétillent, des cœurs remplis d'aise. Ah, quels instants merveilleux! Pisse-vinaigre et rabat-joie s'abstenir.
   Dans ces courses à l'euphorie, la bêtise se tient souvent au coude à coude avec la méchanceté. Hâbleurs cyniques et goguenards ont ici leurs places attitrées. Nul besoin de les prier pour qu'ils donnent le meilleur d'eux-mêmes. Médisances enjouées, allusions venimeuses, interpellations plus ou moins blessantes sont lâchées avec métier et naturel. L'arlequin du ragot de caniveau fait la pige au petit maître de la vacherie mondaine avant de laisser le flambeau à l'aspic de la branchitude dernier cri. Dans les rangs du public, ce ne sont encore que tempêtes de rires. Quelle ambiance, mes aïeux!
   Mais les noyaux durs de ces shows récréatifs sont surtout constitués de cabotins et de m'as-tu-vu qui pavoisent et se font mousser sans se soucier le moins du monde du ridicule qu'ils engendrent. Il s'agit de se donner le beau rôle, d'être le point de mire, de focaliser les attentions. Il s'agit de tout rapporter à son équation personnelle. L'exhibitionnisme télévisuel est un phénomène qui demeurera toujours fascinant tant par son aspect caricatural que par son obscénité. Quel formidable sentiment cette gentille compagnie semble avoir de son importance! Et dans les rangs du public, ce ne sont toujours que tempêtes de rires.
   De façon courte et momentanée, l'autosatisfaction accepte de s'effacer au profit de celle qu'affectionnent avec autant de force les habitués des plateaux : la flagornerie. Alors dans un généreux mouvement d'amour du semblable retrouvé, tout devient miel, caresse, cajoleries. On se félicite, se congratule, s'entrepromotionne, se pommade mutuellement. Ping-pong de la connivence, ententes feutrées de réseaux, renvois d'ascenseur, conflits d'intérêts cherchant à se rendre indécelables... Mais après l'onction de tous, le narcissisme de chacun reprend bien vite ses droits. Narcissisme des présentateurs, des invités, parfois des intervenants prélevés dans la salle. Avec quelle ivresse celui-ci s'écoute! Avec quelle jubilation celle-là boit ses paroles! A-t-on jamais observé un tel amour de soi, a-t-on jamais rencontré simagrées aussi nombrilistes!
   La psychologie enseigne qu'il est nécessaire de s'aimer un minimum soi-même pour prétendre aimer autrui. Pourtant : s'adorer à ce point! L'extraordinaire enflure de ces manifestations d'extraversion narcissique va jusqu'à faire injure à l'indispensable sentiment d'estime que l'on se doit à soi même. Mais dans le studio, l'assistance est aux anges et le soleil du rire brille toujours.

                                                                                                                                                       Didier Robrieux

DR/© Didier Robrieux