Paroles de musiciens

Romain vuillemin 3

 

 

 

 

 

 

 

DANS LE SILLAGE

DE DJANGO ET DU SWING

 

 

Romain Vuillemin,
guitariste jazz

Interview

 

    En sa qualité de guitariste au sein du Romain Vuillemin Quartet, du Umlaut Big Band et du Collectif Paris Swing, Romain Vuillemin mène une activité musicale bouillonnante. Il évoque pour nous son itinéraire et son travail de musicien dans la riche et excitante mouvance du jazz manouche et du swing.

 

Parlons tout d’abord, si vous le voulez bien, du Romain Vuillemin Quartet. A quand remonte la naissance de ce quartet ?

La création du Romain Vuillemin Quartet a été officialisée en septembre 2011 à l’occasion d'un concert au 64ème Festival de Musique de Besançon. Je suis originaire de Dole (Jura) ; nous étions alors basés en Franche-Comté. Mes coéquipiers étaient à l’époque Hervé Gaguennetti (guitare rythmique), Alexis Lograda (violon) et Vladimir Torres (contrebasse). Parallèlement, je faisais mes débuts de musicien professionnel à Paris. Suite à mon installation dans la Capitale la même année, les membres du groupe ont changé. Stephan Nguyen (guitare rythmique), Guillaume Singer (violon) et Jérémie Arranger (contrebasse) m’ont rejoint. Avec ces partenaires, un premier album intitulé Swinging In Paris est né fin 2014 (sortie au Sunset en avril 2015). En 2016, nouveau changement de musicien : Edouard Pennes a remplacé Jérémie Arranger. Après l’arrivée de ce dernier, la composition du quartet s’est fixée pour rester ce qu’elle est aujourd’hui (Vuillemin, Nguyen, Singer, Pennes).

Un second album a ensuite vu le jour ?

Oui, nous avons réalisé Why Not ? Conceptualisé en quatre mois et enregistré début avril 2018, cet album a été présenté pour la première fois lors de notre concert donné sur la grande scène du Festival Django Reinhardt de Fontainebleau en juillet 2018 (sorties en clubs : Duc des Lombards, septembre 2018 et Sunset, prévue le 20 octobre 2018). 

Quelles sont les intentions artistiques qui ont présidé à la réalisation de Why Not ?

Le premier CD Swinging In Paris avait été réfléchi, préparé longtemps à l'avance et accompagné de peu de concerts. A l’époque, pour ce projet, il s'agissait principalement pour moi de retranscrire ma vision du swing de Django sans me préoccuper de savoir si le succès serait au rendez-vous sur scène. Il en résulte un album plutôt intimiste, dans la retenue, centré sur la musicalité, qui s’efforce de conserver ce lyrisme et cette simplicité propres à la « musique Django », qui s’applique à épurer au maximum afin de mettre davantage l'accent sur le côté poétique du travail de Reinhardt et Grappelli. D’où un répertoire où les tempos swing medium (entre 180 et 220 battements par minute) très "Django" dominent. A la suite des concerts en France, Espagne et Angleterre qui ont suivi la sortie de Swinging In Paris, nous nous sommes rendus compte que la scène nécessitait parfois davantage de morceaux "show off" sur lesquels il était possible de bien « envoyer ». Ce constat a influencé le concept de Why Not ? Ainsi, dans cet album, les swing medium ont été "survitaminés" pour occuper la tranche 250-290 bpm.

Vous avez choisi d’enregistrer des morceaux assez courts ?

Dans Why Not ?, la durée des morceaux se maintient volontairement dans la tranche des trois minutes et quelques (c’était d’ailleurs déjà le cas dans Swinging In Paris). J’aime le format court qui permet de rester de façon plus continue en phase avec l’auditeur. Si on respecte le public, je considère qu’il faut prendre garde de ne pas en faire de trop. On peut, selon moi, jouer des morceaux longs avec certaines rythmiques (notamment le piano et la batterie qui offrent d'autres potentialités) mais je trouve qu’avec la palette d'intensité et de nuances qu'offre la formule deux guitares/violon/contrebasse, il n'est pas toujours très judicieux de dépasser les quatre minutes par morceau. De plus, le format court permet, à mon sens, de faire la part belle à la mélodie, mélodie qui ne sera pas « noyée » par une trop longue succession de chorus. Si le thème est beau, il n’est pas dérangeant que celui-ci occupe plus d’un tiers du temps total du morceau ! Certes, en concert, il nous arrive "d'ouvrir" un peu plus les morceaux et de prendre des chorus plus longs mais il est très rare que nous dépassions les cinq minutes pour un titre.

De quel style vous réclamez-vous plus particulièrement en matière de jazz manouche ?  

Avec le quartet, nous essayons de revenir aux sources, de nous rapprocher le plus possible du « style Django » (de mon point de vue, plus proche du swing que du style jazz manouche). Cependant, sur un plan personnel, il est vrai que j'ai toujours eu un faible pour l'école dite « alsacienne ». Ce son de guitare très percussive à la Tchavolo Schmitt m'a toujours séduit et j'ai cherché à le reproduire dès le départ de mon itinéraire de musicien. De nombreuses personnes me disent que j'ai toujours cette "patte" alsacienne.

Revenons un peu en arrière, si vous en êtes d’accord. A quand remontent vos débuts dans la pratique musicale ?

J'ai commencé la musique par le piano à l’âge de 8 ans à Dole. Comme pour beaucoup, il s’agissait d’une sorte d'éveil musical en conservatoire. A la suite de cela, après avoir étudié une année d’instrument, toujours au conservatoire, j’ai été littéralement dégouté de la musique ! Sans doute avais-je eu affaire à l’époque à une professeur de piano trop stricte. Et sans doute aussi que je ne travaillais pas suffisamment... Gamin, j’étais, il est vrai, plutôt demandeur d’une activité musicale récréative. Je me suis alors tourné vers le synthétiseur. Pendant deux ans, j’ai suivi des cours particuliers avec un professeur moins rigide qui me faisait apprendre des musiques de variété des années 80-90.

La guitare est venue ensuite ?

Oui, vers 10-11 ans. Près de chez moi, un voisin s’était mis à jouer de la guitare électrique fenêtres grandes ouvertes ! Saturation, amplis Marschall, etc... Tout cela m’est apparu bien plus « cool » que ma version du Lac Majeur de Mort Shuman que j’interprétais au synthétiseur ! Je suis passé voir le voisin qui m’a montré le début de Smoke On The Water de Deep Purple ainsi que Come As You Are de Nirvana.

Vous avez été attiré par la guitare électrique ?

Cela a été une vraie passion, en effet. Mes parents m'ont acheté une petite guitare électrique Ibanez, un ampli bon marché et m'ont inscrit en cours particuliers, cours particuliers que je suivrais pendant environ deux ans. Je prendrai ensuite la décision de me débrouiller seul avec la guitare, sans abandonner mes séances musicales fréquentes avec mon voisin guitariste. Il se trouve aussi qu’un magasin de musique de ma région organisait chaque année un stage d'une semaine avec différents professeurs de différents instruments. Il était proposé de travailler trois morceaux en groupe (Satisfaction des Stones, Bonne idée de Goldman, Starmania, etc.) avec l’objectif de les présenter sur scène en fin de stage. J’ai assisté à l’un de ces stages vers 12 ou 13 ans. Je me souviens que dès que les professeurs avaient le dos tourné, nous nous mettions à jouer Rage Against The Machines, Smashing Pumpkins, Korn, Slipknot… Sous ces influences, nous avons formé un petit groupe (plutôt « bourrin », pour tout dire…) qui durera un ou deux ans.

Après le metal rock, ont suivi des orientations musicales plus « tempérées »…

Vers 14-15 ans, j’ai pris un virage acoustique, un peu « hippie ».  Je me suis tourné vers Ben Harper, Georges Brassens, Bob Marley. Je me suis équipé d’une guitare acoustique pour jouer lorsque nous étions dans les parcs entre copains. Mais, retour à la guitare électrique entre 15 et 18 ans avec création d’un groupe rock années 70 nommé The Trip Orchestra pour jouer du Hendrix (dont j’ai toujours été un grand fan), Led Zepplin, ACDC, Pink Floyd, etc. Nous avons assuré un ou deux concerts dans les environs de Dole. Rien de bien sérieux !... Je chantais un peu (mais mal) sur certains titres de Hendrix ou des Floyd, je faisais hurler ma Strat, j’utilisais le pédalier d'effets à gogo… et je finis à la longue par me fatiguer des effets !…

Après la guitare, c’est en quelque sorte le musicien qui a « saturé »…

Oui, j'avais l'impression de passer ma vie à régler les sons et les effets. J’avais le sentiment de ne pas jouer assez. Il me fallait autre chose. Et quand j’ai découvert la guitare manouche de Django (dans laquelle il me semblait retrouver la même fougue que j'admirais chez Hendrix), quand j’ai découvert la beauté de ce timbre acoustique, je suis tombé immédiatement sous le charme !

Comment s’est opérée votre familiarisation progressive avec la musique manouche ?

J’avais 18 ans. Je me suis mis à glaner des informations sur Internet. Au magasin de musique de Dole, j’ai fait par ailleurs la rencontre de Yoc, un musicien manouche avec lequel je jouais. J’avais aussi appris que le grand Ritary Gaguenetti habitait dans la ville et qu’il se produisait parfois. Je suis allé le voir en concert (son cousin, Hervé Gaguenetti, l'accompagnait à la rythmique). J’ai peu à peu fait sa connaissance.

Puis ce furent les années d’université qui ont été aussi — conjointement — des années d’apprentissage du jazz manouche ?

Pour suivre les cours à la Fac (Langues étrangères, Commerce international trilingue), je devais m’installer à Besançon durant les trois ou cinq années à venir. J'y ai rencontré le guitariste Drom Blanchard avec qui je me suis mis à jouer pendant les deux premières années d’études. Originaire de Dole lui aussi, il était fan des Rosenberg et avait beaucoup d’avance sur moi ! Il repiquait les solos et me montrait les accords afin que je puisse l'accompagner. J’assurais donc surtout la rythmique avec laquelle je commençais à bien me débrouiller. Parallèlement, j’avançais lentement mais surement, seul, en essayant d'improviser. J’avais choisi de consacrer le temps qu’il fallait pour savoir jouer plutôt que de céder à la facilité de reprendre trop de plans d'autres musiciens et de les imbriquer dans mon jeu personnel. Simultanément, j'apprenais l'harmonie par mes propres moyens, à mon rythme. Mon apprentissage manouche s’est donc fait essentiellement en jouant ! Les musiciens manouches ne savent pas la plupart du temps expliquer comment ils jouent. Pour eux, il s'agit avant tout de jouer un maximum !  Et aussi de repiquer les disques d'oreille !

Comment se sont poursuivis les événements   ?

En septembre 2007, pour ma dernière année de Licence, je suis parti faire une année Erasmus à Southampton en Angleterre. Je pensais que j’allais devoir remiser ma guitare au placard car la culture manouche est très peu présente dans ce pays. A ma grande surprise, j’ai eu le plaisir de découvrir qu’il existait un groupe nommé Louche Manouche qui jouait dans les cafés et les petits festivals. Je les ai contactés et, sans m’avoir écouté, ils m’ont invité sur scène dans la même semaine ! Le jour dit, je suis arrivé avec ma guitare et mon ampli. Mon jeu leur a plu. Ils m'ont engagé dans le groupe pour toutes leurs dates de l'année. On peut dire que c'est à ce moment là qu’a démarré ma professionnalisation dans la musique.

Après cette expérience anglaise, tout s’est ensuite enchainé…

A mon retour d'Angleterre, durant l'été 2008, j’ai retrouvé mes amis Ritary Gaguenetti et Hervé Gaguenetti au Festival Django Reinhardt de Samois-sur-Seine. A cette occasion, ils m’ont présenté Denis Chang, le fameux guitariste canadien qui les avait parfois invités en tournée en Amérique du Nord et avec lequel ils avaient enregistré plusieurs disques. On s’est mis à jouer. Denis Chang a apprécié mon style d'accompagnement et m’a proposé de l'accompagner au Canada. La forte réputation de ce musicien et, d’autre part, les bons résultats de mon expérience anglaise m'ont donné l’envie de poursuivre l’aventure, de prendre une année sabbatique (juillet 2008 à juillet 2009) et d'accepter son offre. Auprès de Denis Chang, j'ai ainsi eu la chance d'accompagner de grandes personnalités tels que Stochelo Rosenberg ou Wawau Adler et de me produire sur de belles scènes (notamment au Festival de Jazz de Montréal). Nous avons également enregistré l'album Deeper Than You Think avec Cyrille Aimée en invitée.

Quand votre retour en France s’effectue-t-il ?

En 2009, je m’étais inscrit en Master à Besançon. Ritary Gaguenetti et Hervé Gaguenetti ayant choisi de prendre chacun des chemins différents, Ritary m’a demandé de remplacer Hervé à la guitare rythmique au sein de son groupe. Je serai son accompagnateur entre 2009 et 2015. Nous avons joué dans l'Est de la France, à Paris ainsi qu'à Londres ou encore en Allemagne à l’International Gypsy Festival de Hildesheim en 2010. Comme le faisait Denis Chang, il arrivait  parfois que Ritary me laisse jouer comme soliste sur un des morceaux du concert.

Vos rencontres de musiciens se sont succédées…

Je me suis installé trois-quatre mois à Paris durant l'été 2010 pour mon stage de Master 1 et mon ami Aurélien Trigo — violoniste parisien que Denis Chang avait invité à notre concert du Festival de Jazz de Montréal — m’a fait connaitre les bœufs parisiens et rencontrer les musiciens de la Capitale. A Paris, on m'appelait parfois, tantôt pour être soliste, tantôt pour être rythmicien. J’ai eu ainsi la chance d'accompagner Adrien Moignard, Gwen Cahue, Costel Nitescu, etc. En février 2011, après avoir finalisé mon stage de fin d'étude et constatant que je pouvais compter sur un nombre suffisant de concerts rémunérés, j’ai décidé de m’installer définitivement à Paris et de vivre de ma musique à temps plein. Diverses autres expériences se succèderont parmi lesquelles : Django In June (USA), Festival Jazz Musette des Puces (soliste aux côtés de Fiona Monbet), sans compter de nombreuses prestations dans différents lieux culte du jazz manouche tels que l'Atelier Charonne, Aux Petits Joueurs, le Quecum Bar (Londres), etc. Et puis, comme indiqué au début de cette interview, au cours de cette année 2011, le Romain Vuillemin Quartet a débuté son parcours…

Vous êtes également membre d’autres formations ?

C’est exact. En 2013, j’ai intégré l’Umlaut Big Band sous la direction musicale de Pierre-Antoine Badaroux, fantastique orchestre de swing de quatorze musiciens avec lequel j'adore travailler. Ce big band est un vivier de super interprètes de jazz et de swing, la plupart issus du CNSM de Paris, tous plus talentueux les uns que les autres. Avec cet orchestre, nous avons enregistré trois albums : Euro Swing, Euroswing Vol 2 (coup de cœur de l'académie Charles Cros) et King of Bungle Bar (album live enregistré en avril 2018 et présenté sur la grande scène de Jazz in Marciac en août 2018 ainsi qu’à la Philharmonie De Paris en septembre 2018 dans le cadre de Jazz à la Villette). Il s'agit d'un travail discographique formidable autour de la musique de Don Redman allant de la fin des années 20 jusqu'à la fin des années 50. Pour l'occasion, j’ai du apprendre le banjo : quatre cordes accordées en quintes et non en quartes comme la guitare !... Du stress en supplément mais un challenge intéressant.

Vous faites aussi partie du Collectif Paris Swing ?

Oui, ce collectif créé avec Edouard Pennes (contrebasse) comprend des instrumentistes venant du Umlaut Big Band : Benjamin Dousteyssier (sax), Jean Dousteyssier (clarinette), Matthieu Naulleau (piano). Ce groupe est en train de se forger une solide réputation. Il s'est notamment produit à deux reprises au festival Jazz in Marciac en août 2018. Il est aussi souvent à l’affiche du Bal Blomet à Paris. Dans ce collectif, pas question de guitare manouche. C’est la vieille Archtop acoustique Gibson L5 façon Eddie Lang qui prend du service et qui opère surtout comme un instrument rythmique. Il faut dire que les chorus ne sont pas aisés. L'instrument date de 1934. Il ne dispose pas de pan coupé (il ne sera inventé qu'en 1939) pour faciliter l’accès aux notes aiguës, le manche est épais, les cordes sont de grosses cordes bronze en tirant 13, ce qui offre moins de capacités dans les solos qu'avec la guitare manouche.

Pour conclure, quels sont vos vœux concernant les prochaines années en matière de musique ?

Toujours continuer dans la lignée de mon travail actuel ! Il me faudra toujours un peu de Django… mais pas que ! J'adore être soliste mais j'aime aussi les formations dans lesquelles les solos sont partagés avec les autres membres de ces formations. C'est parfait dans le Collectif Paris Swing au sein duquel je fais beaucoup d'accompagnements en remplacement de la batterie mais aussi quelques solos.

                                                                 Propos recueillis par Didier Robrieux

 

Écouter // Voir :

https://www.youtube.com/watch?v=M_lB-E33Vyg
https://www.youtube.com/watch?v=0K9TbNkHLUo

https://www.youtube.com/watch?v=7I8RlAb2oQ8

https://www.youtube.com/watch?v=V5cHkJACbXY

https://www.youtube.com/watch?v=s-gR4oRp4Vg

 

Sunset couleur                                                                                                                                                                                    Sunset

 

 

[ 2018 ]
DR/© D. Robrieux