Jazz one

 

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En écoutant Charlie Parker

 

 

  Les passionnés de jazz n’attendent pas les dates anniversaires pour manifester leur ferveur envers Charlie Parker (1920-1955), un des plus grands saxophonistes de tous les temps. C’est toujours un bonheur d’écouter les interprétations fabuleuses de ce novateur musical absolu.

 

   Hormis le pur enchantement éprouvé à l’écoute des nombreux enregistrements disponibles de Charlie Parker, les premiers mots qui viennent à l’esprit à leur sujet sont : virtuosité, puissance, profusion. Cette musique traduit directement une force, une maîtrise exceptionnelle et nous met aussitôt en prise avec une fertilité, une inventivité musicale à couper le souffle.
   Des gerbes, des pléthores de notes jaillissent de l’alto de celui que l’on surnomme aussi Bird ou Yardbird (1). Ces notes, sommes-nous seulement en mesure de toutes les entendre, de toutes les savourer ? Passé le moment de l’ébahissement et de la découverte, nous sommes rendus attentifs à la variété de nuances qui composent le jeu de cet instrumentiste de génie.

   La sonorité de Charlie Parker est chaude, franche, d’un type unique, d’une beauté précieuse propre à emporter en profondeur l’enthousiasme et la sensibilité du mélomane. Même dans les instants les plus capiteux, les plus enveloppés, le phrasé est toujours entier, explicite, résolu. Il ne connaît jamais l’entredeux, l’approximation, la négligence ; il ne se montre jamais pompeux, jamais déclamatoire.
   Concernant l’esthétique de Charlie Parker, comment également ne pas entendre dans son jeu l’alliance étonnamment homogène de polarités rivales. On y reconnaît en effet à la fois l’effusion et la retenue, le foisonnement et la concision, l’innocence et la maturité, la rondeur et la rudesse, une majesté légère comme la plume et une densité de roc. La musique qu’il nous offre se distingue par une exaltation, une extériorisation musicale qui est sans doute celle de l’iconoclaste, du rebelle, du musicien ambitieux et combatif qu’il fut mais qui reste toujours parée d’une réserve ample, d’une pudeur, d’une dignité pure et noble.
   Les désarticulations qu’il fait subir à sa ligne d’interprétation finissent toujours par retrouver un mode génialement cohérent. Le musicologue Lucien Malson formule de façon pertinente cet aspect de la musique de Charlie Parker : « Ce qui frappe d’abord, ce sont élans interrompus, les pensées laissées en souffrance, les ruptures d’ordre, les arrêts de mouvement. Pour la première fois dans l’histoire jazziste, Parker parait suspendre des parcelles de mélodie dans le vide. En réalité, par des liens ténus, au premier regard invisibles, les éléments communiquent entre eux et entretiennent des relations étroites. Pour apercevoir cette logique dissimulée, il faut liquider bien des préjugés et convertir bien des attitudes anciennes : à ce prix seulement le puzzle se reconstruit pour nous, le récit dilacéré, déchiqueté reprend forme, ce qui était divisé, séparé, se replace en l’unité retrouvée d’un ensemble.» (2).
   Ces turbulences, comme cette extraordinaire émancipation rythmique, sont effectivement perceptibles par tous. Des nuées d’harmonies jamais envisagées jusqu’alors dans le jazz, des étoilements de segments mélodiques à foison, des sauts de tonalités tous azimuts… ce sont aussi ces audaces musicales qui font de Bird un novateur absolu (3). Par quel miracle ces à-coups, ces brisures, ces asymétries parviennent-ils in fine à cheminer en symbiose? Par quel miracle nous conduisent-ils à une telle grâce ? Étrangement, ces désordres et ces enchevêtrements semblent nous relier à un temps qui se prolonge inlassablement, qui se développe à l’infini. Comme la musique de Bach, la musique de Charlie Parker donne le sentiment qu’elle pourrait être jouée des heures, des journées, des années entières, des siècles, qu’elle possède un fil, une ligne continue, une faculté de dilatation inépuisable.
   On sait par ailleurs que le dépouillement propre à la facture parkérienne est en partie dû à son rejet du vibrato (4) et à son refus des ornementations excessives (par choix esthétique et par réaction envers les pratiques du jazz des périodes précédentes). La simplicité reconnaissable dans la musique de Bird procède aussi d’un esprit, d’une intention de synthèse artistique qui vise à l’épure, qui se donne comme objectif l’essentiel.
   Le style de Charlie Parker est empreint d’une vitalité incroyable. Alcool, drogue, maladie, prison, internement psychiatrique, tentatives de suicide, humiliations sociales et ségrégationnistes…une longue addition d’épreuves a meurtri la vie de ce musicien d’exception qui mourut avant d’atteindre ses trente-cinq ans. Cependant nulle trace d’accablement, de désenchantement dans cette corne d’abondance musicale que constituent ses enregistrements en live ou en studio. Seule, une fervente énergie vitale les imprègne. Pour l’homme : une existence de chien et une mort prématurée; pour l’artiste : une hardiesse, une vaillance, une force de vie qui parait ignorer l’épuisement et qui semble tout emporter.

   On sait que dans la structure basique d’interprétation de la musique de jazz, il y a d’abord l’exposition du thème (précédé ou non d’une introduction) souvent très simple, parfois très élaboré, classique, conformiste. Puis vient le temps du chorus (ou solo) qui cède toute sa place à l’improvisation. L’exécutant quitte alors un cadre mélodique normatif pour rejoindre le champ libre des variations les plus hardies, les plus inaccoutumées. Y compris pour les musiciens chevronnés, le chorus reste la plupart du temps un exercice d’équilibrisme risqué, une aventure totale. Il doit être net, sans bavures, s’insérer parfaitement dans la grille d’accords, ne pas accrocher ; il doit être si possible original, innovant, voire inédit ; il doit faire honneur aux partenaires d’orchestre ainsi qu’au public. Charlie Parker a porté le chorus à un de ses plus hauts degrés de perfection et d’invention (5). Par-delà la performance technique de l’instrumentiste, c’est dans ces solos magnifiques que toute la fibre musicale de Bird se fait jour et rayonne pour le plaisir ébloui de l’auditeur. 
   Charlie Parker avait des thèmes de prédilection qu’il utilisait comme exercices de travail, comme base créative pour faire naître de nouveaux titres mais aussi qu’il utilisait comme signes de ralliement et comme morceaux de bravoure lors des concerts. Au gré des occasions, il revenait sans cesse sur ces thèmes sans pour autant négliger les autres grands standards du jazz qu’il servait à la demande (6).

   Il y eut Honeysuckle Rose, fameux succès de Fats Waller qui fut un des tout premiers airs qu’il apprit à jouer. I Got Rythm et Lady Be Good de Gershwin donneront lieu à des kyrielles d’adaptations étourdissantes. Composé par Parker, l’imaginatif et vibrionnant Koko occupera également une place de tête dans ses programmes.
   Autre leitmotiv parkérien réputé : Cherokee. Bird était un « spécialiste » de ce thème de Ray Noble mené à train d’enfer. Lors d’une retransmission à la radio d’une matinée au Savoy à New York, les auditeurs purent entendre dix chorus de Cherokee à la file, relate Ross Russel (7). Cherokee est une chevauchée allègre et étincelante à franc étrier. Phénoménal ! Charlie Parker incrustait parfois dans ses solos de courtes citations musicales. L’effet produit par ces clins d’œil est toujours savoureux. Ainsi, on relève dans certains chorus de Cherokee quelques notes du truculent générique musical de Popeye The Sailer man et ainsi que des bribes de chorus d’Ella Fitzgerald à partir de Lady be good (8).
   Ornithology sera aussi un des chevaux de bataille de Charlie Parker. Somewhere there's music… Lorsqu’on entend la voix d’ange d’Ella Fitzgerald attaquer les premières mesures de How High the Moon, un charme exaltant opère immédiatement. Créé par Charlie Parker, Ornithology est un génial démarquage de ce thème légendaire de Morgan Lewis et Nancy Hamilton. Ornithology frappe par ses boucles incessantes d’harmonies fraîches et joyeuses. La plupart du temps, Bird appliquait un tempo de tous les diables à ce morceau qui demeure un des plus beaux standards du jazz (9).

   Plusieurs titres encore deviendront des emblèmes absolus du répertoire que Charlie Parker partagea longtemps avec Dizzy Gillespie. On peut mentionner notamment Hot house de Tadd Dameron, Grooving’High et bien sûr Now’s the time. Sans oublier A Night in Tunisia dont l’interprétation réalisée au concert du Massey Hall de Toronto du 15 mai 1953 fait figure de morceau d’anthologie (10).
   Un tour d’horizon rapide de quelques uns des thèmes fétiches de Charlie Parker ne représente qu’un avant-goût d’une longue liste de chef d’œuvres. Si l’on ne souhaite pas s’engager dans la voie d’une énumération interminable, il est impensable cependant de ne pas évoquer ses sublimes interprétations de Star Eyes, Barbados, Perdido, I’m in The Mood For Love ou encore de ses compositions Chi Chi, Parker’s Mood et Yardbird Suite. S’il fallait choisir deux ou trois titres dans son registre plus « tropical », les suffrages iraient sans doute d’abord à Tico Tico et My little Suede Shoes (composé par Parker). Ce qu’il accompli par ailleurs avec I Get a Kick Out of you et What is this thing called love de Cole Porter constitue un petit prodige.
   Les boppers n’ont généralement pas l’habitude de faire semblant. Ils sont réputés pour leur vitesse d’exécution habile entre toutes et souvent ravageuse. En digne représentant de son clan musical, Charlie Parker mène son affaire en bolide dans ses créations que sont par exemple Kim ou Anthropology. Son alto ne manque pas d’administrer des tempos également redoutables à Cool Blues, Dizzy Atmosphère, Be-bop, Bird Gets the Worm pour ne citer qu’eux.
   La frénésie ne domine pas de façon hégémonique le répertoire de Bird qui s’ouvre souvent très largement à un jeu plus placide, plus alangui, qui se prête aux expressions les plus variées de l’amour, de la romance. La sentimentalité est une des composantes majeures du jazz. Ce genre musical a produit une infinité de ballades qui sont autant de rêveries caressantes ou mélancoliques, adulatrices ou déçues dédiées à l’être aimé. Comment ne pas avoir le cœur remué, empli de songes galants, de chimères tendres en écoutant Charlie Parker jouer Lover Man, Just Friends (11), Laura ou Parker’s Mood ?
 

   Les pensées de l’amateur de jazz reviennent sans cesse à Charlie Parker. L’attirance qui nous porte vers cet immense soliste est de nature musicale mais aussi affective. Ce sont autant l’œuvre que la personnalité de ce maître musicien qui nous inclinent à le rejoindre, à nous relier à lui, à l’écouter, à l’aimer.

 

                                                                                                                                                    Didier Robrieux

 

(1) En anglais, le mot yardbirdque que l'on peut traduire par « poule » ou « volaille » est associé au prisonnier qui tourne en rond dans la cour d’un établissement pénitentiaire (terme de prison) ; il désigne également le « bleu » dans l’armée (terme militaire).

(2) Lucien Malson, Histoire du jazz, Ed. 10/18, 1978, p. 122.

(3) Charlie Parker eut notamment « l’idée d’utiliser les notes supérieures des intervalles au lieu des intermédiaires ou de la fondamentale pour obtenir une ligne mélodique différente (…) Personne n’avait jamais eu cette idée, auparavant (…) Ni Hawkins, ni Lester Young n’avaient adopté ce système. » (Bird, Ross Russel, Ed. 10/18, 1995, p. 127). Très tôt, le journaliste Pierre Drouin dans un article paru en 1948 a su parler des apports révolutionnaires du be-bop : «  (…) c’est peut-être plus encore par l’élargissement de l’horizon harmonique que le be-bop retiendra l’attention des historiens du jazz. Avec une aisance parfaite, trompettes et saxos évoluent dans un monde de dissonances et passent d’un ton à l’autre sans transitions, donnant souvent la sensation d’une écriture polytonale. (…) on s’efforcera aussi d’entendre, à travers la procession hardie des accords de quinte et de sixte augmentée ou de onzième, les bases tonales qui presque toujours se dérobent. » (Le Monde 2, Archives du Monde, 5 février 2005, p. 73).

(4) « Je n’ai jamais été intéressé par le vibrato ; je n’aime pas ça. Je ne crois pas que je l’utiliserai un jour » (interview de Charlie Parker du 9 septembre 1949 dans le magazine Down Beat citée par Jean-Pierre Jackson dans Charlie Parker, Ed. Actes Sud, p. 20). Et J.-P. Jackson d’ajouter : « Le seul musicien qui l’intéresse vraiment, c’est Lester Young, saxophoniste sans vibrato, précisément ».

(5) Toutes les personnes qui ont eu la chance de voir jouer Charlie Parker - au premier rang desquelles les musiciens qui l’accompagnaient - ont été éberluées pas son jeu. Dizzy Gillespie raconte : « Sarah [Vaughan] chantait You are my first love et Bird jouait seize mesures. Tout l’orchestre se retournait pour le regarder. Personne ne jouait comme ça.» (Jazz Magazine Spécial Charlie Parker n° 557, mars 2005, p. 10)

(6) Les enregistrements actuellement à notre disposition témoignent de cette activité musicale considérable qui le conduira à interpréter la majeure partie des titres qui compose le volumineux répertoire du jazz.

(7) Ross Russel, Bird, op. cit., p. 146.

(8) Voir l’album Charlie Parker Selected Favorites, vol.4/Charly Records. Dans les solos de Bird, on trouve également des citations de Carmen de Bizet notamment avec Hot House (The Quintet : Jazz at Massey Hall/Universal Music). Concernant Cherokee, on pourra comparer une interprétation sur une rythmique « jazz manouche » de Parker (The Quintessence New York-Hollywood, 1942-1947/Frémeaux & associés) à celle très « swing » de Count Basie et Lester Young (The Quintessence New York-Los Angeles, 1938-1947/ Frémeaux & associés) ainsi qu’à celle de Clifford Brown (Study in Brown/Universal Music) qui rend hommage à l’inspiration amérindienne du titre (l’autre appellation de Cherokee est Indian Love Song). A citer également la prestation exceptionnelle en live de Gillespie sur ce thème (The Dizzy Gillespie Big 7/At the Montreux Jazz Festival, 1975/Universal Music) : onze minutes de pur enchantement. Rappelons enfin que la trame harmonique de Cherokee servira de support à la création par Bird de son célèbre Koko (voir notamment Miles Davis cité par Jazz Magazine Spécial Charlie Parker n° 557, mars 2005, p. 17)

(9) Dans l’album Ella Fitzgerald/Promo Sound, Ella Fitzgerald étend une divine interprétation de How High The Moon jusqu'à Ornithology. Parmi les nombreuses autres versions d’Ornithology, on citera celle, subtile et touchante, de Milt Jackson (Milt Jackson, Be Bop/Rhino Records). Ce motif musical fascinant continue aujourd’hui à inspirer les interprètes de jazz du monde entier. Le guitariste Biréli Lagrène, notamment, est l’interprète d’un Ornithology particulièrement pétillant et talentueux (A Tribute to Django Reinhardt/Jazz point Records). Sait-on par ailleurs - en passant - que le « cool » Miles Davis a signé une des versions les plus « speed » qui soit d’Ornithology (From Cool to Bop/Master Classics).  

(10) Grooving’High ainsi que A Night in Tunisia ont été composés par Dizzy Gillespie ; Now’s the time par Charlie Parker. A écouter également la superbe version live de Now’s the time par les Jazz Messengers (Art Blakey’s Jazz Messengers, Lausanne 1960/TCB – The Montreux jazz label, Swiss Radio Days).

 (11) Exécutée avec un « tapis de violons », comme on dit, la version de Just Friends par Bird est particulièrement émouvante (The Quintessence New York-Los Angeles - Toronto, 1947-1954/Frémeaux & associés).

 

DR© Didier Robrieux