JULES VERNE


 

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Figures du savant

dans l'oeuvre romanesque

de Jules Verne

 

         

 
 

  Quelle représentation du savant peut-on rencontrer dans l'oeuvre romanesque de Jules Verne (1828-1905)? Quelle vision les personnages de savants campés par Verne ont-ils de la science? Comment ces savants se comportent-ils en tant qu'hommes de science? Quelles différenciations et quelles analogies peut-on établir entre les moeurs du savant vernien et celles du chercheur d'aujourd'hui?

  Tour à tour zélateur, dénonciateur et anticipateur du progrès scientifique, Jules Verne brosse au fil de ses ouvrages une vaste fresque où voisinent les types de savants les plus contrastés. Dans cette fresque foisonnent nombre de symétries mais aussi tous les contraires et toutes les nuances : savants renommés et savants obscurs, savants lyriques et savants introvertis, savants philanthropes et savants cupides, savants rigoureux et savants fantaisistes, savants vertueux et savants fous, savants idéalisés et savants démythifiés... Il existe mille manières d'être savant... Parfois, chez un même personnage, des traits de comportement hétérogènes se chevauchent, s'entrecroisent, coexistent. Jeune turc ou vieux briscard de la science en marche, le savant vernien semble se dérober à toute identification sommaire, à toute classification réductrice.

  La fiction littéraire reste un mode d'intelligibilité des sociétés humaines trop souvent délaissé et l'héritage romanesque de Jules Verne se révèle riche en leçons pour le présent. Si les savants imaginés par ce vigoureux et lumineux prosateur se comportent d'abord en hommes de leur temps, les conduites qu'ils adoptent dans l'exercice de leurs activités montrent des résonances très actuelles.

 

 

 

I - SAVANTS-VOYAGEURS, SAVANTS-EXPLORATEURS  

 ou les Croisés de la science triomphante

 

         Si l'inventeur ou l'homme de laboratoire se trouve fortement représenté dans l'oeuvre romanesque de Jules Verne, c'est sans conteste le savant-voyageur, le savant-explorateur, qui y occupe la place la plus glorieuse et la plus éminente (1). Qu'ils se nomment Clawbonny, Fergusson, Smith, Helloch, Paterne, Emery ou Zorn, ils sont en effet nombreux ces hardis aventuriers à sillonner les récits de Verne et prompts à quitter, selon la formule-même de l'auteur de Vingt mille lieues sous les mers,  "leur pays pour courir les hasards d'une expédition lointaine" (3r 8).

         Cette authentique ferveur, cette attraction puissante et émerveillée pour la terra incognita, c'est certainement Jacques Paganel, le savant-géographe des Enfants du capitaine Grant (1865), qui en est le chantre le plus passionné : "Est-il (...) une satisfaction plus vraie, un plaisir plus réel que celui du navigateur qui pointe ses découvertes sur la carte du bord? Il voit les terres se former peu à peu sous ses regards, île par île, promontoire par promontoire, et, pour ainsi dire, émerger du sein des flots! (...) Ah! mes amis, un découvreur de terres est un véritable inventeur! Il en a les émotions et les surprises!" (cg 81). L'esprit de curiosité et de conquête, l'irrépressible besoin des hommes de découvrir, cet exceptionnel "tropisme" vers les continents éloignés, apparaissent dans les romans de Jules Verne comme une véritable pulsion atavique attachée au genre humain. Cette pulsion se retrouve stigmatisée jusque dans la morphologie faciale de l'explorateur britannique Samuel Fergusson dont l'odyssée mouvementée aura pour théâtre les contrées les plus inexplorées d'Afrique centrale dans Cinq semaines en ballon (1863) et qui présente le nez "en proue de vaisseau de l'homme prédestiné aux découvertes" (5s 3).

         Ici, point de mol écumeur de bibliothèque ou de pâle contemplatif de cabinet. Chez Jules Verne, c'est d'abord l'homme d'action, l'homme de science de terrain qui se trouve célébré, valorisé. Ainsi, le docteur Fergusson déjà évoqué "se tenait toujours éloigné des corps savants, étant de l'église militante et non bavardante; il trouvait le temps mieux employé à chercher qu'à discuter, à découvrir qu'à discourir." (5s 7). Même inclination pour Paganel (Les enfants du capitaine Grant) qui, "après avoir passé vingt ans de sa vie à faire de la géographie de cabinet, [avait tenu à] entrer dans la science militante et  [à se diriger] vers l'Inde pour y relier entre eux les travaux des grands voyageurs." (cg 58) (2).          

         S'ils oeuvrent le plus habituellement avec un sobre désintéressement, ce sont souvent à l'origine des hommes de condition aisée qui engagent leur existence dans la découverte pionnière du monde. Jules Verne nous confie que le docteur Clawbonny des Voyages et aventures du capitaine Hatteras (1864) possède une "petite fortune" (ha 20) tandis que son compatriote Sir John Murray, protagoniste des Aventures de trois russes et trois anglais (1872), est décrit comme unsavant aux largesses royales dont la science demeure "redevable de sacrifices pécuniaires très considérables." (3r 17). Quant à Miguel, Varinas et Felipe, les trois géographes vénézuéliens du Superbe Orénoque (1898), le narrateur précise à leur propos, alors que s'intensifient leurs préparatifs expéditionnaires, que "c'est à leurs frais qu'ils voyageraient, sans autre escorte que les péons, les Ilaneros, les mariniers, les guides, qui séjournent le long des rives du fleuve. Ils feraient ce que bien d'autres pionniers de la science avaient fait avant eux." (or 11).

         Selon le statut propre à nombre d'hommes de science au XIXe siècle, le savant vernien s'est frotté à tous les savoirs et se montre opérant dans toutes les disciplines. Qu'ils soient professeurs, doctes "spécialistes" ou parfois ingénieurs polyvalents, les savants-explorateurs sont toujours des hommes de haute culture, des encyclopédies vivantes. La plupart d'entre-eux jouissent d'une réputation internationale. Le docteur Clawbonny qui s'illustre dans Voyages et aventures du capitaine Hatteras personnifie par excellence cette érudition vertigineuse. En sus de sa connaissance profonde de la médecine et de la chirurgie, ses compétences s'étendent pêle-mêle à l'histoire, la géographie, la botanique, la minéralogie, la conchyliologie, la géodésie, la chimie, la physique, la mécanique, l'hydrographie, sans oublier les mathématiques, l'astronomie, la philologie, la littérature et la philosophie... En un mot, Clawbonny est un puits de science. Avec lui, nous dit Jules Verne, "il n'y a qu'à tirer le seau" (ha 37). Jacques Paganel, quant à lui, selon l'expression-même de l'un de ses interlocuteurs dans un épisode des Enfants du capitaine Grant, parle "comme un livre" (cg 159). Si les excentricités répétées de ce "studieux géographe" (cg 103) laissent parfois le lecteur dubitatif, on ne peut que se montrer révérant envers ses judicieuses observations géographiques. "Là, par exemple, il était étonnamment fort et n'eût pas trouvé son maître" (cg 110), commente le narrateur qui ne nous dissimule pas pour autant les magistrales et impardonnables confusions d'orientation dont il aura l'occasion de se rendre coupable. La carte de visite de Paganel ne manque pas par ailleurs de forcer le respect : "secrétaire de la Société de Géographie de Paris, membre correspondant des Sociétés de Berlin, de Bombay, de Darmstadt, de Leipzig, de Londres, de Pétersbourg, de Vienne, de New York, membre honoraire de l'Institut royal géographique et ethnographique des Indes orientales" (cg 58)... Force est de s'incliner davantage encore devant l'abondance des titres dont est bardé le professeur géologue-minéralogiste Otto Lindenbrock du Voyage au centre de la terre (1864), qui se trouve être le correspondant de pas moins d'une "centaine de sociétés scientifiques" (vc 85). Peu porté, quant à lui, à la fréquentation des coteries savantes, le docteur Fergusson de Cinq semaines en ballon peut toutefois se prévaloir de sérieuses études "en hydrographie, en physique et en mécanique, avec une légère teinture de botanique, de médecine et d'astronomie." (5s 5). Ingénieur polytechnicien de formation, le célèbre capitaine Nemo de Vingt mille lieues sous les mers (1869) détient, pour sa part, une culture scientifique accomplie et pratique sans embages le français, l'anglais, l'allemand et le latin. Enfin, quoique résultant d'une exaspérante et maladive monomanie, le bagage entomologique vaste et avisé du savant Bénédict ne peut être passé sous silence. Il se montrera, en effet, fort utile lorsqu'il s'agira d'observer un certain spécimen de mouche tsé-tsé qui fournira à lui seul une indication primordiale aux membres de l'expédition désespérément démunis de tous repères géographiques dans Un capitaine de quinze ans (1878).

         La vocation précoce du savant-explorateur se trouve souvent soulignée dans les romans de Jules Verne. Ainsi, le docteur Samuel Fergusson avait annoncé dès ses plus tendres années "un esprit vif, une intelligence de chercheur, une propension remarquable vers les travaux scientifiques" (5s 4). Pour ce qui concerne l'explorateur-astronome William Emery, personnage marquant des Aventures de trois russes et trois anglais, ses nombreux et brillants travaux lui avaient "acquis, jeune encore, une juste renommée." (3r 18).

         La force d'esprit et le talent intellectuel de ces savants s'accompagnent presque toujours, à l'exemple de celle du docteur Clawbonny, d'une "inépuisable mémoire" qui ne les laisse "jamais à court" (ha 319). Cette capacité supérieurement élevée d'emmagasinage et de maîtrise des connaissances se montre souvent capitale lors des expéditions entreprises lorsqu'il s'agit notamment de s'extraire de situations horriblement périlleuses. Le fait, par exemple, que l'ingénieur Cyrus Smith fut "un livre toujours prêt, toujours ouvert à la page dont chacun avait besoin" (im 292) constituera une authentique aubaine pour les infortunés naufragés de L’île mystérieuse (1878). Sans Smith point de salut dans cette portion de planète perdue où la nature règne en maître. Véritable cerveau de l'expédition, Smith se fait fort d'enseigner à ses compagnons les innombrables "applications pratiques de la science" (im 292). Il procure du feu en exposant des verres de montre au soleil, réalise des couteaux avec un collier de chien, fait pousser du blé, fabrique de l'acier, de la poterie, de la laine, de la nitroglycérine, conçoit un ascenseur hydraulique à flanc de falaise, construit un moulin à vent, un télégraphe, une scierie... Nous trouvons ici la connaissance scientifique à l'épreuve du quotidien, de la réalité concrète. Grâce à cette précieuse connaissance dont ils étaient détenteurs, nous explique Jules Verne, les rescapés de L’île mystérieuse dépassaient "de cent coudées les Robinsons d'autrefois, pour qui tout était miracle à faire. Et en effet, ils "savaient", et l'homme qui "sait" réussit là où d'autres végéteraient et périraient inévitablement" (im 250). Le docteur Clawbonny des Voyages et aventures du capitaine Hatteras est fait du même bois que celui dont est constitué Cyrus Smith de L’île mystérieuse. C'est continûment qu'il sollicite le vaste spectre de ses connaissances théoriques et livresques, qu'il fait appel à sa "science" lorsqu'il s'agit de régler les immédiates et cruelles difficultés rencontrées par l'expédition polaire à laquelle il participe. "Avec monsieur Clawbonny, jamais rien n'est désespéré; il a toujours quelque invention dans son sac de savant" (ha 346), s'exclame un des membres de l'équipée traduisant à sa façon l'importance considérable, parfois décisive et vitale, du rôle que peut jouer le savoir moderne.

         La posture intellectuelle du savant-explorateur est souvent pétrie d'un rationalisme qui se défie des naïvetés, des illusions, des superstitions, des faux-savoirs, des croyances éculées, tout en demeurant soumis en dernier ressort aux puissances d'En Haut... En évoquant la personnalité de Samuel Fergusson dans Cinq semaines en ballon, Jules Verne précise qu'il ne serait venu à l'esprit de quiconque "qu'il pût être l'instrument de la plus innocente mystification" (5s 4) mais le texte nous dévoile aussi l'autre facette d'un Fergusson "un peu fataliste, (..) d'un fatalisme très orthodoxe, comptant sur lui, et même sur la Providence" (5s 7). Certains débats de conscience éprouvés par Cyrus Smith de L’île mystérieuse nous renseignent, par ailleurs, sur les orientations intellectuelles strictes qui sont habituellement celles de ce savant : "L'ingénieur ne savait que penser, et ne pouvait se retenir de rêver de complications bizarres. Habitué à aller loin dans le domaine des réalités scientifiques, il ne se pardonnait pas de se laisser entraîner dans le domaine de l'étrange et presque du surnaturel" (im 293). Passé ce fugitif instant de trouble et confusion, la profession de foi exprimée par ce grand aventurier traduit avec plus de netteté encore la ferme et authentique conviction d'un homme de rigueur, de logique, de méthode : "Le hasard! (...) Je ne crois guère au hasard, pas plus que je ne crois aux mystères en ce monde. Il y a une cause à tout ce qui se passe d'inexplicable ici, et cette cause, je la découvrirai. Mais en attendant, observons et travaillons." (im 556) (3). La démonstration "objective" fait partie des seules démarches qui vaillent en matière scientifique. Elle peut seule, notamment, brider cette propension fréquente chez quantité de savants à produire des allégations scientifiques fausses et inexactes présentées comme avérées et incontestables. "Les savants sont capables de tout", s'étonne avec malice Altamont dans Voyages et aventures du capitaine Hatteras. Et l'honnête docteur Clawbonny de confirmer avec tristesse : "Oui, de tout pour expliquer un fait." (ha 432).

       La défiance de Jules Verne envers cette fanatique volonté d'aboutir, mais aussi envers la précipitation et l'anticipation abusive qui animent nombre de savants, est totale. Le message vernien est clair : il vaut mieux prendre la peine de se mettre en mesure d'effectuer des démonstrations sans failles, d'obtenir une confirmation imparable de SA découverte que de se gargariser de pures hypothèses et de risquer d'annoncer péremptoirement des résultats aussi prématurés que peu fiables. Il est plus raisonnable que le savant établisse la preuve de ce qu'il avance s'il ne veut pas voir le scepticisme, voire le rejet et l'échec, se dresser devant lui. Patience et circonspection sont particulièrement recommandées à ces explorateurs d'un type extrême que sont les aventuriers de la lune. "Lorsqu'un savant annonce au public une découverte purement spéculative, il ne saurait agir avec assez de prudence", professe le narrateur du récit Autour de la lune (1869). "Personne n'est forcé de découvrir ni une planète, ni une comète, ni un satellite, et qui se trompe en pareil cas, s'expose justement aux quolibets de la foule. Donc, mieux vaut attendre" (al 7). Lorsque d'aventure, malgré le soin, la rigueur, l'honnêteté, apportés au labeur scientifique, l'erreur survient, le savant ne doit pas en être meurtri. Il n'est pas déshonorant de se tromper en science. Détectée, admise, surmontée, rectifiée, l'erreur demeure la compagne utile et obligée du savant et la découverte sa Terre promise. "La science (...) est faite d'erreurs (...) qu'il est bon de commettre, car elles mènent peu à peu à la vérité" (vc 249), rappelle le professeur Lindenbrock du Voyage au centre de la terre.

         Comme on a déjà pu le remarquer, les talentueuses qualités intellectuelles dont fait preuve le savant se doublent souvent d'une adresse manuelle et d'un sens de l'exécution inaccoutumés. Quelques éléments du portrait brossé par Jules Verne de l'américain Cyrus Smith de L’île mystérieuse mettent parfaitement en lumière ces précieuses aptitudes propres à un grand nombre de savants-explorateurs : "En même temps que l'ingéniosité de l'esprit, possédait-il la suprême habileté de main (...) Véritablement homme d'action en même temps qu'homme de pensée" (im 13). Mais plus encore que la notoire "habileté de main" de ces découvreurs du globe, ce sont leurs capacités physiques générales exceptionnelles qui frappent le lecteur. L'explorateur vernien est une véritable force de nature! Il traverse des déserts, arpente des territoires polaires infinis, gravit des montagnes, navigue des heures durant sur des fleuves tumultueux ou des mers démontées, sillonne des hectares de brousse épaisse infestée de bêtes sauvages et de peuplades parfois hostiles, bivouaque sous tous les climats, procède à des marches difficiles, répétées, interminables, garnies des pires obstacles, qui ne l'accablent que très rarement. En un mot, il accomplit les plus phénoménales prouesses et demeure inépuisable! Le professeur Lindenbrock du Voyage au centre de la terre jouit d'une "santé de fer" (vc 5). L'explorateur naturaliste Germain Paterne du Superbe Orénoque possède une "constitution à toute épreuve". C'est un "marcheur insensible à la fatigue, doué d'un de ces estomacs qui digèrent des cailloux et ne se plaignent pas quand le dîner est sommaire ou se fait attendre" (or 99), mentionne le narrateur. Son homologue Samuel Fergusson de Cinq semaines en ballon n'a rien à lui envier ainsi que l'indique la présentation qui nous est offerte de lui : "En dépit des fatigues de tous genres, et sous tous les climats, la constitution de Fergusson résistait merveilleusement; il vivait à son aise au milieu des plus complètes privations; c'était le type du parfait voyageur, dont l'estomac se resserre ou se dilate à volonté, dont les jambes s'allongent ou se raccourcissent suivant la couche improvisée, qui s'endort à toute heure du jour et se réveille à toute heure de la nuit." (5s 6). Enfin, le savant Jacques Helloch qui se fait connaître dans Le superbe Orénoque est dépeint comme "un explorateur de grand mérite, alliant le courage à la prudence, ayant déjà donné maintes preuves de son endurance et de son énergie" (or 98).

         De l'"énergie", les savants-explorateurs de Jules Verne en ont incontestablement à revendre. Une énergie aussi puissante a d'ailleurs parfois grand peine à être contenue comme on le constate par exemple chez le caracolant professeur Otto Lindenbrock du Voyage au centre de la terre, "le plus impatient des hommes" (vc 2). Dans la plupart des cas, ces "taureaux" de la science montrent un caractère inébranlable. La volonté et la combativité du savant-explorateur vernien ne laissent pas de nous étonner.

         Le docteur Clawbonny des Voyages et aventures du capitaine Hatteras est un inaltérable forçat de l'optimisme. Il "eût inventé la confiance au besoin" (ha 167), nous dit Jules Verne. Pour le savant-explorateur, le chemin qui mène au but est toujours long et hérissé d'écueils. Les épreuves sont nombreuses, mais rien ne vient entamer sa résolution, rien ne vient faire obstacle à cette continuelle, impavide, indéfectible marche en avant. Le savant-explorateur est un être de décision, d'enthousiasme et de foi. Sa ferveur vient à bout de toutes les privations, de toutes des fatigues, de tous les découragements, de tous les échecs. Elle déplace les montagnes. Jules Verne est par excellence le romancier de la volonté.

         Si lorsque l'on évoque la "volonté", la sourde et irréductible détermination qui façonne en profondeur la personnalité de Nemo de Vingt mille lieues sous les mers vient automatiquement à l'esprit, on rencontre bien d'autres tempéraments forts dans l'oeuvre de Jules Verne. Ainsi, Clawbonny des Voyages et aventures du capitaine Hatteras est un entêté de premier acabit. "Quand le docteur s'était enraciné quelque part, bien habile qui l'en eût arraché!" (ha 21), souligne Jules Verne. Le croquis qui nous est, par ailleurs, dressé de Cyrus Smith de L’île mystérieuse nous donne un aperçu de cet autre solide naturel : "C'était un tempérament superbe, car, tout en restant maître de lui, quelles que fussent les circonstances, il remplissait au plus haut degré ces trois conditions dont l'ensemble détermine l'énergie humaine : activité d'esprit et de corps, impétuosité des désirs, puissance de la volonté. Et sa devise aurait pu être celle de Guillaume d'Orange au XVIIe siècle : "Je n'ai pas besoin d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer." (im 14). Avant de s'engager dans son hallucinante expédition pour le centre de la terre et tandis qu'il s'attache à découvrir l'énigme que recèle un parchemin déniché dans un vieux volume, le professeur Otto Lindenbrock, quant à lui, n'épargne pas sa peine et fait preuve d'un acharnement hors du commun : "Le lendemain, l'infatigable piocheur était encore au travail. Ses yeux rouges, son teint blafard, ses cheveux entremêlés sous sa main fiévreuse, ses pommettes empourprées indiquaient assez sa lutte terrible avec l'impossible" (vc 34). Ses propos ne laissent planer aucune équivoque sur la puissance de sa volonté que le narrateur qualifie, par ailleurs, de "plus dure que le granit" (vc 300) : "J'aurai le secret de ce document, et je ne prendrai ni nourriture ni sommeil avant de l'avoir deviné." (vc 18). Le savant qui s'applique une discipline de fer et se montre intraitablement exigeant envers lui-même a souvent pour vocation de devenir un effroyable tyran à l'égard d'autrui... Un souvenir personnel relaté dans Voyage au centre de la terre par le neveu du professeur Lindenbrock - "le plus irascible des professeurs" (vc 2) qu'ait eu à recenser l'humanité - illustre à la perfection ce trait de conduite coutumier chez l'homme de science : "A une époque où mon oncle travaillait à sa grande classification minéralogique, il demeura quarante-huit heures sans manger, et toute sa maison dut se conformer à cette diète scientifique" (vc 35). Pour dire vrai, Lindenbrock est un monstre de détermination et d'autoritarisme comme en témoigne encore cette rageuse et abrupte déclaration : "Je me suis proposé un but, et je veux l'atteindre!" (vc 265). Et le bouillant professeur de braver avec impétuosité les forces de l'adversité qui se dressent devant lui : "Les éléments conspirent contre moi! L'air, le feu et l'eau combinent leurs efforts pour s'opposer à mon passage! Eh bien! l'on saura ce que peut ma volonté. Je ne céderai pas, je ne reculerai pas d'une ligne, et nous verrons qui l'emportera de l'homme ou de la nature!" (vc 299).

         Cette authentique vertu qu'est la volonté est toujours étroitement épaulée par la constance, la persévérance, la ténacité. Gage de réussite, le sens de l'engagement opiniâtre est une qualité "naturelle" chez l'explorateur Cyrus Smith qui "n'était point homme à se laisser distraire de son idée fixe" (im 120) et qui "agissait sans effort, sous l'influence d'une large expansion vitale, ayant cette persistance vivace qui défie toute mauvaise chance" (im 13). Inflexible, le savant-explorateur ne jette jamais l'éponge, ne s'abandonne jamais au désespoir, n'épargne jamais son zèle. L'esprit de suite ne lui fait jamais défaut. Cette disposition à poursuivre ainsi sa voie sans fléchir est aussi, sans conteste, le fait de son courage. Un courage qui, il faut bien le dire, se révèle là aussi, exceptionnel!

         Le sévère capitaine Nemo de Vingt mille lieues sous les mers est un homme "audacieux jusqu'à la témérité" (me 481), nous dit Jules Verne. Il donne l'exemple, agit en première ligne, met la main à la pâte, paye de sa personne, ne craint pas de s'exposer au danger parfois au profit d'un tiers. Cyrus Smith de L’île mystérieuse est, pour sa part, "le courage personnifié" (im 14) tandis que Samuel Fergusson  de Cinq semaines en ballon appartient à la catégorie de ceux qui ne reculent devant rien. "Les obstacles (...) sont inventés pour être vaincus",  affirme-t-il avec force. "Quant aux dangers, qui peut se flatter de les fuir? Tout est danger dans la vie; il peut être très dangereux de s'asseoir devant sa table ou de mettre son chapeau sur sa tête" (5s 20). L'équipe de savants-explorateurs réunie dans les Aventures de trois russes et trois anglais ne manque pas, quant à elle, d'éléments "actifs, courageux, entraînés par l'héroïsme scientifique" (3r 188). On ne compte pas, dans l'oeuvre de Jules Verne, les hommes de sang-froid ignorant la faiblesse, l'abattement ou la peur. Acteur essentiel de l'aventure humaine, véritable chevalier de la science en marche, le savant-explorateur, par son zèle, son mérite, son audace, sa vaillante aptitude à la réussite, se hisse à la hauteur d'un authentique héros des temps modernes. La glorification de l'entreprise savante touche à l'apothéose avec les intrépides voyageurs de l'espace que sont Barbicane, Nicholl et Ardan dans Autour de la lune, "ces trois héros que la Fable eût mis au rang des demi-dieux" (al 324).

         La modération et la modestie n'ont pas totalement déserté l'univers valeureux et turbulent des savants-explorateurs. Dans l'exercice de ses occupations, le docteur Clawbonny des Voyages et aventures du capitaine Hatteras - cette crème de savant - fait preuve d'une sainte humilité comme l'atteste l'une de ses répliques adressée à Richard Shandon, le commandant du Forward  : "On dit que je suis un savant; on se trompe (...) :  je ne sais rien, et si j'ai publié quelques livres qui ne se vendent pas trop mal, j'ai eu tort; le public est bien bon de les acheter! Je ne sais rien, vous dis-je, si ce n'est que je suis un ignorant." (ha 19). Michel Zorn, l'explorateur russe des Aventures de trois russes et trois anglais est un modèle de sobriété et retenue : "A son mérite incontestable, il joignait une grande modestie, et s'effaçait en toute occasion" (3r 32). On serait bien en peine, par ailleurs, de trouver chez le docteur Fergusson de Cinq semaines en ballon une once de fatuité ou de basse suffisance, "n'ayant pas d'orgueil et encore moins de vanité" (5s 7). Mais si la réserve et la simplicité ont toujours su s'attacher de sympathiques émules, le savant-explorateur tire le plus souvent grande fierté de ses activités. Une fierté qui, quand elle ne s'associe pas à quelque sentiment de supériorité démesuré, ne manque parfois pas de panache!

         Le désir de reconnaissance, sinon de renommée, constitue souvent une part importante des motivations du savant. "Mon garçon, de la gloire que nous allons acquérir tu auras ta part" (vc 41), lance le fougueux professeur Lindenbrock à son neveu qui partagera bon gré mal gré son odyssée au centre de la terre. A demi-égaré dans les denses forêts d'Afrique, cousin Bénédict, le savant entomologiste d'Un capitaine de quinze ans (1878), rêve secrètement, quant à lui, aux conjonctions bénies qui pourraient lui apporter honneurs et consécration : "Que son heureuse étoile lui fit découvrir un insecte nouveau, auquel il attacherait son nom, et il n'aurait plus rien à désirer en ce monde!" (cq 363). Dans Vingt mille lieues sous les mers, Nemo-le-désabusé, malgré sa phobie à l'égard du genre humain, veut toutefois laisser une trace, un héritage aux générations futures. Le roman nous révèle qu'il a consigné la totalité de ses travaux scientifiques dans un manuscrit "écrit en plusieurs langues" (me 571) destiné aux sociétés humaines après sa disparition.

         Somme toute, si le savant n'en fait pas toujours l'aveu, les désirs de gloire, de prestige, de postérité demeurent vivaces au fond de bien des consciences. Puissants facteurs d'émulation, ces appétits sont parfois à l'origine de copieuses rivalités. Un des grands talents de Jules Verne est d'avoir su observer avec une subtile acuité l'esprit de compétition qui ne manque pas de miner - parfois en profondeur - la communauté scientifique. Le professeur Otto Lindenbrock, "un savant égoïste, un puits de science dont la poulie grinçait quand on en voulait tirer quelque chose " (vc 3), pratique à l'envi la rétention d'information. Il refuse inflexiblement de communiquer le contenu de ses projets de recherche et recommande à son assistant de neveu "le secret le plus absolu" invoquant qu'il "ne manque pas d'envieux dans le monde des savants" (vc 41). A la vérité, Lindenbrock "risquerait sa vie" pour réaliser "ce que d'autres géologues n'ont point fait" (vc 35). Dans le droit fil de cet état d'esprit où la suspicion et la volonté de distancer la concurrence règnent en maîtres, Jules Verne nous livre, toujours dans le Voyage au centre de la terre, une observation empreinte d'une magnifique justesse de vue : "En général, un savant en reçoit assez mal un autre" (vc 67).

         Sur ce thème, c'est certainement le roman Aventures de trois russes et trois anglais qui expose de la façon la plus remarquable les manifestations pitoyables, et parfois désastreuses,  de la "guerre froide" sans merci à laquelle se livrent parfois les hommes de science. Dans ce récit qui situe son action au coeur de l'Afrique australe, la collaboration obligée entre les savants Everest et Strux, chefs de file respectifs des délégations anglaise et russe chargées de procéder à la mesure d'un arc de méridien terrestre, s'effectue sur fond de sombre zizanie. Jules Verne nous décrit l'affaire en ces termes : "A côté de la question scientifique, il y avait une question d'amour-propre national qui exaltait ces savants réunis dans une oeuvre commune. (...) Aussi les membres de la commission anglo-russe étaient-ils décidés à tout sacrifier, même leur vie, pour obtenir un résultat favorable à la science et en même temps glorieux pour leur pays." (3r 29). Entre les deux hommes, l'hostilité est profonde. "L'un tire à droite et l'autre à gauche, comme des boeufs qui ne s'entendent pas, et de cette façon, la machine ne peut marcher" (3r 111), commente Mokoum à John Murray. "J'ai assisté à certaines discussions de méthodes scientifiques qui prouvent un entêtement inqualifiable chez le colonel Everest et son rival. Au fond, j'y sentais une misérable jalousie", confie Michel Zorn à William Emery. Et d'ajouter : "Il y a entre eux jalousie de savants, la pire de toutes les jalousies" (3r 42). L'observation du comportement d'Everest et de Strux ramène à une évidence qu'il nous est donné de vérifier quotidiennement : "Deux glaçons, juxtaposés, finissent par adhérer entre eux, mais jamais deux savants, quand ils occupent tous deux une haute place dans la science" (3r 31)...  Peut-il exister notation plus percutante, plus moderne en ce qui concerne la cordiale répulsion que se vouent parfois mutuellement les éminentes personnalités de la communauté scientifique internationale? L'analyse de Verne n'a pas pris une ride.

         A travers les personnages de Emery et Zorn, Jules Verne se fait avec beaucoup de vigueur l'avocat d'une collaboration franche et loyale entre chercheurs du monde entier. Michel Zorn affirme véhémentement être porteur d'"aucun préjugé, aucun amour-propre national". Il considère que Strux et Everest sont "deux hommes remarquables" qui "se valent tous deux". Il juge que "l'Angleterre et la Russie doivent profiter également du résultat de leurs travaux" (3r 43). William Emery lui fait écho en rappelant que la jalousie entre savants est "celle qui a le moins raison d'être, car tout se tient dans le champ des découvertes, et chacun (...) tire profit des efforts de tous" (3r 42). De son côté, en dénonçant "la vanité des compétitions" et "la folie des rivalités" (ha 383), le docteur Clawbonny des Voyages et aventures du capitaine Hatteras apporte lui aussi à sa façon une caution utile à ce constructif plaidoyer en faveur de la circulation du savoir scientifique et du rapprochement des hommes et des femmes qui font la science.

        

      La passion scientifique présente d'impénétrables contrastes. Elle est le lieu où se manifestent volontiers la focalisation individualiste, l'ambition narcissique, le déchaînement monomaniaque, la montée en puissance de l'ego. Elle est aussi, paradoxalement, celui de l'oubli de soi.

         Principalement polarisé sur ses activités autant que sur lui-même, le savant-explorateur sait par ailleurs, de façon simultanée, faire preuve d'un désintéressement qu'il n'hésiterait pas à étendre jusqu'au sacrifice de sa vie. Ainsi, dans Autour de la lune, les faits et gestes de Barbicane et consorts répondent parfois à des motivations courtes et restreintes mais le renoncement intégral de ces savants qui "avaient autre chose à faire que de se préoccuper de leur sort futur" (al 210) demeure on ne peut plus remarquable. Le savant-explorateur s'implique, s'engage, se jette dans l'action scientifique radicalement. Dans Le superbe Orénoque, Germain Paterne est présenté comme "un de ces naturalistes qui risqueraient leur vie pour découvrir un nouveau brin d'herbe" (or 41). Les savants des Aventures de trois russes et trois anglais se montrent également peu soucieux du devenir de leurs personnes et font maintes fois au cours de leurs pérégrinations africaines la démonstration qu'ils mettent "au-dessus de tout danger l'intérêt de la science" (3r 174). L'épisode du roman, en particulier, qui relate l'imminence d'une attaque indigène menaçant l'expédition témoigne d'une force d'âme et d'une abnégation sans pareilles : "Nous n'abandonnerons pas la mesure de la méridienne! Tant que l'un de nous survivra, tant qu'il pourra appliquer son oeil à l'oculaire d'une lunette, la triangulation suivra son cours! Nous observerons, s'il le faut, le fusil d'une main, l'instrument de l'autre, mais nous tiendrons ici jusqu'à notre dernier souffle" (3r 174). Dans le récit Voyage au centre de la terre, il est une petite phrase d'apparence anodine prononcée par Graüben, la fiancée de l'assistant du professeur Lindenbrock, qui condense à la perfection une des dynamiques de l'idéal vernien : "Il est bien qu'un homme se soit distingué par quelque grande entreprise!" (vc 55).

        

         On se souvient que l'impassible mais néanmoins intrépide Philéas Fogg, l'inoubliable gentleman-voyageur du Tour du monde en quatre-vingt jours (1873), était jusqu'à l'outrance "l'exactitude personnifiée" (4). L'honorable corporation des savants-explorateurs détient également son quota d'extrémistes de la précision horlogère si l'esprit d'aventure ne lui fait jamais défaut. Ainsi, le savant Impey Barbicane est-il regardé comme un homme "d'un esprit éminemment sérieux et concentré; exact comme un chronomètre" (dl 21) mais cette inclination prononcée pour la régularité ne semble pas engendrer chez lui la routine, ni enrayer le goût du risque et de l'action qu'il manifeste de bout en bout dans De la terre à la lune (1865) et Autour de la lune (1869). De même, dans Aventures de trois russes et trois anglais, le colonel Everest aime à observer "une existence mathématiquement déterminée heure par heure" (3r 16) mais le savant entiché de ponctualité ne paraît guère perturbé par les nombreux tumultes qui viennent sans cesse désorganiser sa vie expéditionnaire... Ces tempéraments de savant attachés à un ordre des plus rigoristes forment de réjouissantes caricatures destinées à tirer le sourire au lecteur. La plupart des savants-explorateurs disséminés dans l'oeuvre de Jules Verne introduisent moins de raideur et moins de discipline dans leurs emplois du temps. Comme il se doit, Verne ne craint pas d'aller également puiser sa matière à l'autre extrémité du spectre de la satire burlesque. A une poignée de maniaques de la planification radicale sont opposés quelques "zozos" incurablement inaptes à toutes formes d'organisation personnelle tel Bénédict l'entomologiste d'Un capitaine de quinze ans, "absolument incapable de se tirer seul d'affaire, même dans les circonstances les plus ordinaires de la vie" (cq 11). "Malgré sa cinquantaine, il n'eût pas été prudent de le laisser sortir seul" (cq 11),renchérit le narrateur. L'absence chronique d'autonomie individuelle qu'affiche Bénédict demeure, pour tout dire, consternante mais à cela, à y réfléchir, rien de bien étonnant. On sait que le Savant est communément désigné comme un "grand enfant", ce que nous confirme la lecture des Aventures de trois russes et trois anglais avec le portrait qui nous est livré de Nicolas Palander, savant qui, nous dit-on, n'était point "homme à se tirer d'affaires, ayant toujours vécu dans le domaine des chiffres, et non dans le monde réel. Où tout autre eût trouvé une nourriture quelconque, le pauvre homme mourrait inévitablement d'inanition" (3r 89).

         Si, au total, le scientifique se trouve être rarement la proie d'une maturité défaillante, il est traditionnellement perçu comme un personnage constamment enseveli dans ses pensées et ses réflexions. Il est en quelque sorte absent de ce monde et vit dans les célestes pâturages de la science. Une forte proportion de savants peut aisément se réclamer d'un Palander (Aventures de trois russes et trois anglais), "l'intrépide, mais inconscient calculateur, absorbé par ses chiffres" (3r 202), d'un Bénédict (Un capitaine de quinze ans), "toujours absorbé et aussi peu de ce monde que le sera le prophète Élie, lorsqu'il reviendra sur la terre" (cq 44) ou encore d'un Lindenbrock (Voyage au centre de la terre) dont l'imagination "se perdait dans le monde des combinaisons" et qui "vivait loin de la terre, et véritablement en dehors des besoins terrestres" (vc 37).

         Le retranchement du savant dans les sphères nuageuses de la haute spéculation cérébrale le rend généralement insensible aux affres qui affectent le commun des mortels. Sur Bénédict, "les misères ne semblaient avoir aucune prise" (cq 360), souligne Jules Verne dans Un capitaine de quinze ans. La douce et rêveuse innocence de l'homme de science revêt parfois les couleurs de l'irresponsabilité. Tandis que le canot à bord duquel se trouvait le commandant du Pilgrim et ses hommes vient de sombrer dans les flots ne laissant aucun survivants, Bénédict, qui a assisté à cette scène pour le moins dramatique, continue à se consacrer à ses observations scientifiques : "Sur son chemin, il avait rencontré [une] blatte (...) et comme sa prétention - justifiée d'ailleurs contre certains entomologistes - était de prouver que les blattes du genre phoraspés, remarquables par leurs couleurs, ont des moeurs très différentes des blattes proprement dites, il s'était mis à l'étude, oubliant et qu'il y avait eu un capitaine Hull à commander le Pilgrim, et que cet infortuné venait de périr avec son équipage! La blatte l'absorbait tout entier! Il ne l'admirait pas moins et il en faisait autant de cas que si cet horrible insecte eût été un scarabée d'or." (cq 103) (5). Plus avant encore dans l'ouvrage, tandis que de graves dangers menacent de façon terrifiante la vie de l'ensemble des naufragés, notre impénitent savant se livre paisiblement aux joies insouciantes et réparatrices du sommeil car "seul il ne subissait pas l'impression commune" (cq 216).

         Cette impassibilité phénoménale dont on se demande parfois si elle est à mettre sur le compte de l'inconscience abyssale du fou ou sur celui du parfait détachement du sage, est l'occasion d'un véritable morceau d'anthologie dans le roman Aventures de trois russes et trois anglais, roman où se déploie un courage stupéfiant mais aussi un flegme et une imperturbabilité difficilement surpassables : "C'eût été vraiment un spectacle merveilleux que de voir opérer les deux savants pendant le tumulte du combat. Les indigènes, trop nombreux, avaient forcé l'enceinte. (...) Aux balles répondaient les flèches des Makololos, aux coups d'assagaies, les coups de hache. Et cependant, l'un après l'autre, le colonel Everest et Mathieu Strux, courbés sur leur appareil, observaient sans cesse! Ils multipliaient les répétitions du cercle pour corriger les erreurs de lectures, et l'impassible Nicolas Palander notait sur son registre les résultats de leurs observations! Plus d'une fois, une flèche leur rasa la tête, et se brisa sur le mur intérieur du donjon. Ils visaient toujours le fanal du Volquiria, puis ils contrôlaient à la loupe les indications du vernier, et l'un vérifiait sans cesse le résultat obtenu par l'autre!" (3r 196). Fou consommé ou sage accompli, le savant sait décidément le cas échéant étinceler en héros.

 

         L'étourderie constitue une autre "infirmité" de taille dont on se plaît à gratifier les hommes de science. On relève un beau type de savant incorrigiblement distrait dans Les enfants du capitaine Grant en la personne du géographe Jacques Paganel, "distrait (...) à la façon des gens qui ne voient pas ce qu'ils regardent, et qui n'entendent pas ce qu'ils écoutent" (cg 53). Paganel notamment se trompe de navire, prend le Duncan pour le Scotia, manque de "s'étaler au pied du grand mât" de son vaisseau d'adoption, apprend le portugais en croyant étudier l'espagnol, ne trouve généralement sa montre "qu'à la neuvième poche"... sans compter que dans le passé ce "phénomène" avait été le concepteur d'"une célèbre carte d'Amérique dans laquelle il avait mis le Japon" (cg 60, 55, 149, 56, 63)...      

         Il est également classique de représenter le savant insensible à ce qui l'environne et dépourvu de toute faculté d'orientation tel toujours notre Nicolas Palander dans Aventures de trois russes et trois anglais : "On sait que l'intrépide, mais inconscient calculateur, absorbé par ses chiffres, se laissait entraîner parfois loin de ses compagnons. Dans un pays de plaine, cette habitude ne présentait pas grand danger. On se remettait rapidement sur la piste de l'absent. Mais dans une contrée boisée, les distractions de Palander pouvaient avoir des conséquences très graves." (3r 202). Le comportement fantaisiste et indiscipliné de Germain Paterne du Superbe Orénoque n'est pas sans inquiéter également ses coéquipiers : "Germain Paterne, sa précieuse boîte au dos, s'arrêtait lorsque quelque plante sollicitait sa curiosité. Ses compagnons, qui le devançaient, lui adressaient des rappels énergiques, auxquels il ne se hâtait pas d'obéir." (or 131). Les "absences" à répétition de cousin Bénédict occasionnent les mêmes soucis aux membres de l'expédition d'Un capitaine de quinze ans : "Sa boîte de fer-blanc passée en bandoulière, son filet à la main, sa grosse loupe suspendue à son cou, tantôt en arrière, tantôt en avant, il détalait dans les hautes herbes, guettant les orthoptères ou autre insecte en "ptère", au risque de se faire mordre par quelque serpent venimeux. Dans la première heure, Mrs Weldon, inquiète, le rappela vingt fois. Rien n'y fit." (cq 178). Un événement longuement pressenti finit parfois par se produire... Nicolas Palander, après avoir à maintes occasions manqué de perdre son chemin, finira par s'égarer au plus profond d'une vaste portion de forêt d'Afrique infestée de bêtes fauves. Ses compagnons d'expédition le retrouveront "à l'extrémité d'une sorte de presqu'île, assis sur une souche, immobile, à trois cents pas de distance". Il "était là, ne voyant rien, n'entendant rien, un crayon à la main, un carnet placé sur ses genoux, calculant sans doute! (...) le savant russe était guetté, à vingt pas au plus, par une bande de crocodiles, la tête hors de l'eau, dont il ne soupçonnait même pas la présence. Ces voraces animaux avançaient peu à peu, et pouvaient l'enlever en un clin d'oeil. (...) Ils n'avaient pas fait deux cents pas, quand les crocodiles, quittant les profondeurs de l'eau, commencèrent à ramper sur le sol, marchant droit à leur proie. Le savant ne voyait rien. Ses yeux ne quittaient pas son carnet. Sa main traçait encore des chiffres." (3r 93). Le savant distrait sera sauvé in extremis par ses compagnons qui déchargeront leurs fusils à feu nourri sur les ignobles sauriens. Palander se montre intégralement coupé du réel : "Avait-il eu conscience des dangers qu'il courait ainsi, ce n'était pas probable. Quand on lui raconta l'incident des crocodiles, il ne voulut pas y croire et prit la chose pour une plaisanterie. Avait-il eu faim? pas davantage. Il s'était nourri de chiffres" (3r 94). Un dinosaure pourrait pâturer à deux pas de ce savant-là qu'il ne le percevrait pas, qu'il ne s'en émeuverait pas! Mais c'est sans conteste la distraction de Bénédict dans Un capitaine de quinze ans qui reste la plus prodigieuse. Séquestré par de sanguinaires marchands d'esclaves, notre savant recouvre la liberté... en faisant la chasse à un insecte. Il s'évade du camp dans lequel on le tient prisonnier sans le vouloir, sans même en avoir conscience... A la lecture des hauts faits accomplis par les savants Paterne, Paganel, Palander et Bénédict, il faut véritablement se contraindre pour ne pas songer à ceux dont se rendra responsable avec éclat quelques décennies plus tard le célèbre professeur Tournesol des albums d'Hergé.

        

         Si certains savants-explorateurs affichent des centres d'intérêt éclectiques, d'autres vouent une passion exclusive à leur spécialité. C'est le cas de l'excentrique cousin Bénédict dans Un capitaine de quinze ans dont la vie "était entièrement et uniquement consacrée à l'entomologie (...) A cette science, il donnait toutes ses heures - toutes sans exception, même les heures du sommeil, puisqu'il rêvait invariablement "hexapodes". (cq 14). Une réplique du savant Miguel, un des géographes vénézuéliens du Superbe Orénoque, demeure également révélatrice des rapports privilégiés que l'homme de science entretient avec son champ disciplinaire : "Je ne plaisante jamais quand il s'agit de questions géographiques" (or 7). A qui en douterait encore, le savant ne badine pas avec la science! La science ne saurait être considérée à la légère. Elle est le juge de paix suprême ainsi que l'illustre la terrible injonction adressée par le professeur Lindenbrock à son neveu Axel qui s'était risqué à de bien timides et innocentes objections : "Assez. Quand la science a prononcé, il n'y a plus qu'à se taire." (vc 126).

         Mais, méfiance! L'adoration scientifique peut faire de l'homme de science un intermittent, voire un démissionnaire, de la conscience. Le diable, comme dit l'adage, ne dort jamais... et le savant tout entier offert à la science, comme l'énonce le schéma faustien, se voit traditionnellement soumis à de mauvaises tentations...

         Pour le professeur Pierre Aronnax de Vingt mille lieues sous les mers,"l'étude [était] un secours, une diversion puissante, un entraînement, une passion [qui pouvait lui] faire tout oublier" (me 572). Nemo lui propose de le faire "voyager dans le pays des merveilles" (me 99) et d'assouvir sa curiosité scientifique tout en le tenant à jamais captif avec ses compagnons dans les cales du Nautilus. A plusieurs reprises, Aronnax envisage de sacrifier son âme d'homme libre afin que s'ouvre à lui le monde des connaissances : "Je ne puis le nier; ces paroles (...) firent sur moi un grand effet. J'étais pris là par mon faible, et j'oubliai, pour un instant, que la contemplation de ces choses sublimes ne pouvait valoir la liberté perdue." (me 99). "Pour être franc, (...) je voudrais avoir accompli ce tour du monde sous-marin. (...) Je voudrais avoir observé la complète série des merveilles entassées sous les mers du globe. Je voudrais avoir vu ce que nul homme n'a vu encore, quand je devrais payer de ma vie cet insatiable besoin d'apprendre!" (me 287). Deux désirs antagonistes se combattent chez Aronnax. Le dilemme est entier, tragique. Il divise ses pensées, déchire son coeur, écartèle son être ainsi qu'en témoigne cette déclaration qu'il adresse à Nemo : "Je ne méconnais pas que, si l'intérêt de la science pouvait absorber jusqu'au besoin de liberté, ce que me promet notre rencontre m'offrirait de grandes compensations." (me 99). Le sens du devoir n'est pas totalement éteint en lui mais, en réalité, fausser compagnie à son éminent geôlier ne lui sourit guère : "Au fond, j'avais à coeur d'épuiser jusqu'au bout les hasards de la destinée qui m'avait jeté à bord du Nautilus." (me 294). Je verrai avec un extrême dépit finir ce voyage qu'il aura été donné à si peu d'hommes de faire." (me 332). Aronnax confesse à maintes reprises qu'il est un "fanatique du Nautilus" (me 333) : "Je n'éprouvais nul désir de quitter le capitaine Nemo. Grâce à lui, grâce à son appareil, je complétais chaque jour mes études sous-marines, et je refaisais mon livre des fonds sous-marins au milieu même de son élément. Retrouverais-je jamais une telle occasion d'observer les merveilles de l'océan? Non, certes! Je ne pouvais donc me faire à cette idée d'abandonner le Nautilus avant notre cycle d'investigations accompli." (me 364). Triste journée que je passai ainsi, entre le désir de rentrer en possession de mon libre arbitre et le regret d'abandonner ce merveilleux Nautilus, laissant inachevées mes études sous-marines! (me 397). Le conflit qui trouble la conscience du professeur épris de science ne parviendra pas à trouver de véritable règlement : "Si quelque chance de salut s'offre à nous, il serait cruel de sacrifier mes compagnons à ma passion pour l'inconnu (...) Mais cette occasion se présentera-t-elle jamais? L'homme privé par la force de son libre arbitre la désire, cette occasion, mais le savant, le curieux, la redoute." (me 287).

        

         Les savants n'ont-ils donc que la science en tête? La réponse à cette interrogation est largement positive en ce qui concerne la plupart d'entre eux qui consacrent la majorité de leurs journées et de leurs nuits à leur travail scientifique. A telle enseigne que ceux qui délaissent, ne serait-ce qu'un court instant, leur labeur pour s'abandonner à l'oisiveté, à la pratique de quelque "hobby" ou à celle d'une activité différente font figure dans l'oeuvre de Jules Verne d'animaux atypiques, de martiens.

         Ainsi, l'anticonformiste capitaine Nemo de Vingt mille lieues sous les mers s'adonne-t-il assidûment, en marge des nombreuses heures qu'il consacre à la science, à la pratique de la musique. Une des images les plus fortes qui subsistent de ce personnage reste celle où on l'entrevoit occupé à jouer de l'orgue sous la mer "avec beaucoup d'expression, mais la nuit seulement, au milieu de la plus secrète obscurité, lorsque le Nautilus s'endormait dans les déserts de l'océan." (me 444). Jules Verne note que le savant se trouvait alors plongé dans des "extases musicales qui l'entraînaient hors des limites de ce monde." (me 609). On remarque que les goûts de Nemo contrastent violemment avec ceux du savant Orfanik du Château des Carpathes (1892) qui, quoique passant son existence dans le sillage d'un aristocrate excentrique fou d'opéra, se montre "absolument réfractaire, comme tant d'autres savants, au charme de la musique" (ca 146).

         William Emery, dans Aventures de trois russes et trois anglais, aime également à s'extraire de ses absorbantes occupations scientifiques. Le savant ne dédaigne pas, en effet, renouer le contact avec la nature, les grands espaces, les frais torrents, le chant des oiseaux, l'éclat délicat des petites fleurs sauvages. Les "infidélités" bucoliques qu'il commet à l'endroit de la science, reine de son existence, demeurent bien innocentes : "Lui, homme de chiffre, ce savant incessamment courbé sur ses catalogues jour et nuit, enchaîné à l'oculaire de ses lunettes, guettant le passage des astres au méridien ou calculant des occultations d'étoiles, il savourait cette existence en plein air (...) C'était une joie, pour lui, de comprendre la poésie de ces vastes solitudes, à peu près inconnues à l'homme, et d'y retremper son esprit fatigué des spéculations mathématiques." (3r 10). Sir John Murray, le collègue-astronome et compatriote de William Emery, fait passer, quant à lui, sa passion de la chasse avant celle de la science! Il est assez inattendu de constater que ce savant manifeste plus d'entrain à se lancer "sur les traces d'une girafe ou d'un éléphant que dans une discussion de méthodes scientifiques" (3r 43)...

         Le savant vernien reste toutefois prioritairement "savant" au fond de l'âme et John Murray est à peu près le seul homme de science sur lequel la chasse est parvenue à étendre une emprise totale. De façon annexe, l'art cynégétique n'est pas absent des préoccupations quotidiennes du savant-voyageur souvent impliqué dans de rudes expéditions. La nécessité de se nourrir ou de se vêtir, mais aussi parfois la stupidité, l'ignorance ou la pure inutilité, engagent fréquemment l'explorateur à actionner le fusil plus souvent qu'à son tour. Parfois, ces réflexes de chasse conduisent à de tristes hécatombes dont quantités de représentants de la faune terrestre se seraient sans doute bien passées!

         Certaines espèces animales font particulièrement l'objet d'a priori hallucinants. Ainsi Nemo juge-t-il les cachalots indignes de vivre dans les mers... Ces "bêtes cruelles et malfaisantes, on a raison de les exterminer", proclame-t-il avant d'ajouter : "Pas de pitié pour ces féroces cétacés. Ils ne sont que bouche et dents!" (me 466, 467). Partageant les mêmes répulsions, son illustre prisonnier et interlocuteur privilégié, le professeur Pierre Aronnax, lui accorde sur cette question un assentiment total : "Bouche et dents! On ne pouvait mieux peindre le cachalot macrocéphale (...) Le cachalot est un animal disgracieux, plutôt têtard que poisson (...) Il est mal construit, étant pour ainsi dire "manqué" dans toute la partie gauche de sa charpente, et n'y voyant guère que de l'oeil droit." (me 467). Ces convergences d'opinions conféreront une belle impunité à un terrifiant massacre de cachalots mené sous la férule de Nemo, massacre d'une odieuse cruauté et dont aucun détail ne sera épargné au lecteur : "La mer était couverte de cadavres mutilés (...) Les flots étaient teints en rouge sur un espace de plusieurs milles, et le Nautilus flottait au milieu d'une mer de sang" (me 470). On trouve par ailleurs dans Cinq semaines en ballon ainsi que dans Aventures de trois russes et trois anglais des récits de chasses à l'éléphant assez innommables (5s 138, 3r 73).

         A l'image des hésitations, des erreurs, des incohérences, des limites, des insuffisances qui jalonnent l'histoire des conduites humaines, Vingt mille lieues sous les mers expose de nombreux paradoxes et ce n'est pas là le moindre attrait de ce formidable récit. Comme on l'a vu, Nemo verrait d'un assez bon oeil l'extinction définitive des cachalots. Il ne se privera pas par ailleurs, au cours de ses aventures, d'occire force manates et tortues de mer (me 545, 546). Mais, singulièrement, Nemo n'admettrait pas que l'on touche à un seul fanon de baleine!... "Ici, ce serait tuer pour tuer", explique-t-il. "Je sais bien que c'est un privilège réservé à l'homme, mais je n'admets pas ces passe-temps meurtriers. En détruisant la baleine australe comme la baleine blanche, êtres inoffensifs et bons, vos pareils, maître Land, commettent une action blâmable (...) Laissez donc tranquilles ces malheureux cétacés" (me 465). Ces paroles magnanimes trouvent un écho immédiatement favorable auprès du professeur Aronnax : "Le capitaine avait raison. L'acharnement barbare et inconsidéré des pêcheurs fera disparaître un jour la dernière baleine de l'océan" (me 466). Dans le même mouvement de ce réquisitoire au bénéfice des baleines, nous rencontrons dans Vingt mille lieues sous les mers une dénonciation en règle des campagnes de chasse responsables de la destruction massive des phoques, des morses et des lamantins (me 474, 500, 545). Élan identique observé dans Le superbe Orénoque en faveur de la protection des tortues géantes tant "il est vrai [que] l'homme en détruit de trop grandes quantités et  [que] l'espèce pourrait bien disparaître un jour" (or 75). Ainsi, dans l'oeuvre de Jules Verne, la négation pure et simple de certaines espèces zoologiques qu'accompagne une volonté de liquidation de ces dernières des plus expéditives et des plus barbares, voisine avec le plus pacifique soucis de préservation "écologique". A une époque - le XIXe siècle - où l'acte de chasse est un acte familier, coutumier, routinier, voire nécessaire et utile, très présent dans la société, et qu'il ne fait l'objet d'aucune remise en cause radicale, on voit que le personnage vernien entend continuer à exercer de plein droit sa domination prédatrice sur la faune terrestre tandis qu'une réflexion sur la protection du milieu animal donne de la voix et montre une grande vitalité. Là où semble se déployer un faisceau de fortes contradictions, on peut reconnaître l'expression d'une évolution qui se meut, d'une connaissance qui se cherche, d'une conscience qui se renforce.

        

         Comme le moine fervent abandonne entièrement son existence au Tout-Puissant, le savant fait don de la sienne à la science. Comme pour l'homme de Dieu, cette offrande radicale s'accompagne souvent, pour l'homme de science, d'une chaste et pudique abstinence affective. Avidement recherché, revendiqué à grand bruit ou subi avec une soumission allègre, le célibat demeure le lot de la plupart des savants qui semblent fuir comme la peste l'union conjugale, rechercher peu la compagnie des femmes et demeurer réfractaire à tout sentiment amoureux (6). En ce domaine, les savants Jacques Helloch du Superbe Orénoque et Axel du Voyage au centre de la terre font figure de réelles exceptions en venant se classer dans le groupe des rares hommes de science que Cupidon parviendra à percer de ses traits.

         Dans Le superbe Orénoque, l'explorateur Jacques Helloch s'éprend violemment d'une jeune et innocente aventurière, Jeanne de Kermor. Ses émois le conduisent presque instantanément à faire passer au second plan l'exécution de sa mission scientifique et à sacrifier "les instructions du ministre " au "nouvel objectif" (or 241) qui accapare son coeur. Mû par cette passion soudaine, il choisira de dérouter sa propre expédition sur le fleuve Orénoque afin d'accompagner et d'assister la jeune femme dans le périlleux voyage qu'elle a de son côté entrepris en vue de retrouver la trace de son père mystérieusement disparu.

         Dès lors, le "désordre amoureux" (7) de Helloch sera tel qu'il se soumettra tout entier aux décrets de la Providence : "Je devais aller où allait mademoiselle de Kermor, et il est bien évident que si j'ai entrepris ce voyage sur l'Orénoque, c'est que nous devions nous rencontrer en chemin!... Oui!... cela était écrit" (or 288). Après avoir longuement contenu ses sentiments, l'explorateur fou d'amour les clame à la face du monde : "Eh bien, oui (...) oui!... j'aime cette jeune fille, si courageuse, et est-il donc étonnant que la sympathie qu'elle m'inspirait soit devenue... Oui!... je l'aime!... Je ne l'abandonnerai pas!..." (or 242). Soyons certain que s'il le fallait, Jacques Helloch renoncerait à la science plutôt que de mettre en péril son idylle avec Jeanne de Kermor comme jadis Édouard VIII renonça à la couronne d'Angleterre pour ne point sacrifier les sentiments qui l'unissaient à Wallis Simpson... Ce n'est pas avec déplaisir que l'on voit ici le scientifique invétéré céder le pas au chevalier servant, au galant de l'amour courtois.

         L'amour et la science sont également magnifiés avec beaucoup de force dans Le voyage au centre de la terre. L'âme fébrile de l'aide-préparateur Axel ne vibre que pour sa fiancée, Graüben, la délicate et ravissante fille du professeur Otto Lindenbrock. L'expédition qu'il sera amené à entreprendre dans les ténébreuses profondeurs du globe fait sous certains aspects figure d'épreuve, de rite de passage destiné à parachever sa formation d'homme et à garantir son épanouissement futur. C'est la jeune femme en personne qui énonce le sens profond de ce voyage que l'on peut de toute évidence qualifier "d'apprentissage". Graüben chante les louanges de la vocation scientifique, exalte la grandeur insigne de ces preux chevaliers de la science qui ne craignent pas de s'engager dans d'âpres mais justes conquêtes. "Ah! cher Axel, c'est beau de se dévouer ainsi à la science! Quelle gloire attend M. Lindenbrock et rejaillira sur son compagnon!" (vc 59), s'exclame-t-elle avec flamme. Axel se voit ainsiinvité par la jeune fille - avec une délicieuse insistance - à ne point battre en retraite devant la rudesse des difficultés de l'existence, à ne point se dérober à un long et aventureux voyage dans les entrailles de la terre, voyage auquel il répugne mais qui ne manquera pas de lui prodiguer dignité et consécration autant que maturité et liberté :  "Au retour, Axel, tu seras un homme (...) libre de parler, libre d'agir, libre enfin de..." (vc 59). Les points de suspension expriment ici la pudique réserve de la fiancée. Ils sont aussi les messagers d'un charmant sous-entendu. Les périls surmontés et l'expérience gagnée vaudront en effet à Axel l'offrande de la main de Graüben, sacre et apothéose de sa vaillance, de son dévouement, de son mérite. "Tu quittes ta fiancée, mais tu trouveras ta femme au retour" (vc 63), promet cette jeune fée qui fait de la science le sésame d'un amour de rêve.

        

         Si les délicieux épisodes amoureux vécus par Jacques Helloch et Jeanne de Kermor ainsi que par Axel et Graüben appartiennent à ces enchantements dont le lecteur se réjouit avec attendrissement, on ne peut négliger un aspect moins heureux et plus brutal de la vie expéditionnaire. On ne peut manquer, en effet, de rappeler que dans le cadre de leurs missions les savants-explorateurs décrits par Jules Verne font généralement peu dans la tendresse! Galvanisés par le frénétique "instinct" de la découverte, nos explorateurs courent le monde, s'envolent volontiers pour des destinations lointaines, mais la culture de leur terre d'origine reste en réalité pour eux la seule vraie référence qui vaille. La civilisation en vigueur dans leur terre-patrie constitue à leurs yeux le "must" universel et le cynisme, le mépris, la suffisance, l'arbitraire, n'ont pas toujours disparu chez ces grands voyageurs convaincus d'appartenir à une communauté d'essence supérieure qui se promet de gagner davantage en supériorité lorsque la totalité du monde leur sera révélée et acquise. Dans de nombreux romans, la reconnaissance des territoires les plus reculés peuplés ou non, si courageuse soit-elle, s'accompagne d'un interventionnisme frustre et musclé. Les savants-explorateurs ne craignent pas de s'autoriser tous les moyens pour parvenir aux objectifs fixés sans exclure les modes les plus violents et les plus barbares. Ces procédés autoritaires et oppressifs s'exercent hardiment sur les hommes et les peuples comme ils s'exercent sur la nature végétale et le règne animal. Fusil en bandoulière, casque colonial au chef, instruments de mesure au dos, le savant-explorateur taille la route, ouvre la voie. Avec le missionnaire, il constitue un des fers de lance de la "civilisation" et de la puissance colonisatrice (8). Le schéma idéologique dans lequel il s'insère de façon plus ou moins appuyée est clairement dessiné.

         Des ouvrages tels que Cinq semaines en ballon, Les enfants du capitaine Grant, Aventures de trois russes et trois anglais, L’île mystérieuse, Un capitaine de quinze ans ou encore Robur le conquérant se font expressément l'écho d'une vision ethnocentriste et tristement insultante des populations rencontrés. On surprend dans ces récits des considérations qui font frémir. Les autochtones ou "naturels" font souvent l'objet de descriptions caricaturales et dévalorisantes. De ce point de vue, un court dialogue issu de Cinq semaines en ballon offre un exemple significatif : "- Nous t'avions cru assiégé par des indigènes. - Ce n'étaient que des singes, heureusement! répondit le docteur. - De loin, la différence n'est pas grande, mon cher Samuel. - Ni même de près, répliqua Joe." (5s 103). Cette formule à l'emporte-pièce qui associe péjorativement singes et indigènes n'est pas accidentelle. "Des hommes! s'écria Mac Nabbs! Tout au plus des être intermédiaires entre l'homme et l'orang-outang! Et encore, si je mesurais leur angle facial, je le trouverais aussi fermé que celui du singe!  - Sans donner raison au major, on ne pouvait nier (...) que cette race ne touchait de près à l'animal" (cg 507, 510), peut-on lire dans Les enfants du capitaine Grant. Il se trouve toutefois dans ce récit une intervenante, Lady Helena, pour attribuer un atome de conscience à ces créatures "inférieures" et pour tenir "pour des êtres doués d'une âme ces indigènes placés au dernier degré de l'échelle humaine." (cg 508)...

         Idées reçues et jugements archaïques foisonnent tel celui qui certifie, toujours dans Les enfants du capitaine Grant, l'indiscutable réalité de "l'indifférence naturelle propre à tous les peuples sauvages" (cg 723. De même, on observe dans Cinq semaines en ballon un emploi particulièrement abondant du mot "moricaud" utilisé pour caractériser les indigènes (9) tandis que certaines pages des Aventures de trois russes et trois anglais ne nous font pas grâce de comparaisons pour le moins désobligeantes : "Les opérateurs entendaient (...) les cris glapissants des chacals, et le rauque ricanement des hyènes, qui rappelle le rire particulier des nègres ivres" (3r 77). Que dire encore de cette fine remarque extraite de Cinq semaines en ballon : "Voilà qui fera le bonheur de toute une tribu de Nègres (...); il y a là de quoi habiller un millier d'indigènes, car ils sont assez discrets sur l'étoffe." (5s 333).

         La distribution des rôles sociaux se révèle, quant à elle, aussi arbitraire qu'impitoyable. Au "nègre" Strong des Voyages et aventures du capitaine Hatteras sont "naturellement" dévolues les fonctions de cuisinier (ha 21). "Vigoureux, agile, adroit, intelligent, doux et calme, parfois naïf, toujours souriant, serviable et bon" (im 16)... assurément les qualités attribuées à Nab, esclave noir affranchi - également cuisinier de son état - et majordome du savant Cyrus Smith de L’île mystérieuse, ne sont pas des plus déshonorantes. Mais sait-on qu'il arrivait à cette perle de serviteur - personne n'est parfait - de danser... "comme un Nègre" (im 319). Dans Robur le conquérant (1886), la plus infime parcelle de considération semble interdite au valet d'Uncle Prudent, Frycollin, "un parfait poltron. Un vrai Nègre de la Caroline du Sud, avec une tête de bêtasse sur un corps de gringalet. Tout juste âgé de vingt et un ans, c'est dire qu'il n'avait jamais été esclave, pas même de naissance, mais il n'en valait guère mieux. Grimacier, gourmand, paresseux et surtout d'une poltronnerie superbe." (ro 41).

         Au gré des répulsions et des attractions plus ou moins irrationnelles des protagonistes, les métis sont, pour leur part, désignés tantôt comme des alliages disgracieux, tantôt comme des combinaisons biologiques acceptables. Dans Les enfants du capitaine Grant, certains brassages ethniques n'obtiennent pas la faveur de nos explorateurs : "Ce sont des Anglais et des Américains mariés à des négresses et à des Hottentotes du Cap, qui ne laissent rien à désirer sous le rapport de la laideur. Les enfants de ces ménages hétérogènes présentaient un mélange très désagréable de la roideur saxonne et de la noirceur africaine." (cg 315). En revanche, dans Aventures de trois russes et trois anglais, le narrateur se félicite du fait que, "né d'un père anglais et d'une mère hottentote", le bushman Mokoum, "à fréquenter les étrangers, avait plus gagné que perdu" (3r 3).

         Lorsque par extraordinaire, on admet l'existence de "savants" indigènes africains, un jugement infériorisant fait aussitôt son apparition. Par "nature", le "sauvage" ne peut guère ambitionner de se hisser au niveau d'un rationnel et pertinent entendement. "Tu expliquerais longuement aux savants du pays le mécanisme de l'aérostat, qu'ils ne sauraient te comprendre, et admettraient toujours là une intervention surnaturelle" (5s 249), indique le docteur Samuel Fergusson au chasseur Dick dans Cinq semaines en ballon (10). De la même manière, les connaissances avancées dont sont assurément détenteurs les "techniciens" de certaines peuplades ne leur permettent pas de prétendre au rang de véritables experts : "Les Quivas emploient souvent le curare pour empoisonner leurs flèches et aussi les traits de leurs sarbacanes; mais que ce soit une habitude constante, non point. La préparation de ce poison ne peut même se faire que par des "spécialistes", s'il est permis d'employer cette qualification quand il s'agit de sauvages" (or 126). On remarque en passant que les peuplades nordiques ne sont pas davantage épargnées que les "naturels" d'Afrique ou d'Amérique latine. "Rien de plus repoussant que cet entassement de choses mortes ou vivantes, viande de phoque ou chair d'Esquimaux"  (ha 69), relève-t-on dans un des chapitre des Voyages et aventures du capitaine Hatteras sous la plume du narrateur s'appliquant à la description d'une maison esquimau (11).

         En vérité, ces fiers explorateurs qui se réclament souvent de la foi chrétienne se montrent bien peu charitables. Ils dénoncent à satiété l'état de férocité, de sous-humanité dans lequel se trouvent les peuplades auxquelles ils sont confrontés mais il y a chez ces "civilisateurs", sans d'ailleurs qu'ils ne le soupçonnent et n'y prennent garde, quelque chose d'éminement sous-évolué. Il faut examiner longuement l'oeuvre de Verne avant de déceler un commentaire faisant état d'une "sauvagerie" qu'il ne serait pas saugrenu de verser au crédit de nos savants-explorateurs (12). Il convient de reconnaître que l'expression vive et implacable des mentalités racistes, ethnocentristes et coloniales dans les romans de Jules Verne est généralement moins le fait du savant-explorateur que celui de ses compagnons de voyage, mais la réserve, voire le silence, qu'étend sur ces questions l'homme de science - au premier chef responsable et partie prenante dans ces aventures - ne saurait gommer une idéologie qui l'environne au plus près et qu'il ne conteste que très rarement. Il y a comme un abîme d'incompréhension entre l'explorateur et l'indigène. Ces pages sont là pour nous rappeler combien le couple ignorance/préjugé peut engendrer de sectarisme et de rejet. Avec la confrontation qu'offrent l'oeuvre datée de Jules Verne et l'examen que l'on peut en faire aujourd'hui, c'est notre histoire qui se voit mise à nu et interpellée pour une meilleure appréhension des échanges entre les peuples. De ce point de vue, la relecture des textes de Verne obéit à un authentique devoir de mémoire.

 

         On rencontre aussi dans les ouvrages de Jules Verne des pépites d'humanisme fraternellement cosmopolite où rayonnent l'ouverture, la solidarité, la bienveillance envers l'étranger, l'amour du prochain. Individualité atypique, l'illustre capitaine Nemo est sans doute parmi les nombreux personnages campés par Verne celui qui possède la plus magnifique épaisseur. Froid misanthrope, insensible au monde, intransigeant avec ses semblables, impitoyable avec ses ennemis, Nemo ne manque cependant pas de se comporter parfois en ardent philanthrope, en être de coeur dévoué et généreux. Chez ce somptueux insoumis, chez cet homme blessé, dominent en effet de forts idéaux de justice ainsi que nous l'indique la scène fameuse de Vingt mille lieues sous les mers au cours de laquelle il sauve un pêcheur de perles des requins : "Cet Indien, (...) c'est un habitant du pays des opprimés, et je suis encore, et,  jusqu'à mon dernier souffle, je serai de ce pays-là!" (me 330). Nemo refuse de se reconnaître dans la société des hommes qu'asservissent les despotes. Il n'oublie pas "qu'il existe des êtres souffrants, des races opprimées sur cette terre, des misérables à soulager, des victimes à venger" (me 409). Dans un autre chapitre de Vingt mille lieues sous les mers, il s'efforce de ne causer aucun tort aux populations Papouas et proclame véhémentement qu'il ne veut pas que son expédition menée dans l'île Gueboroar "coûte la vie à un seul de ces malheureux" (me 253). Satisfaction non dissimulée également manifestée par Nemo en ce qui concerne "l'immense effort de l'Amérique contre l'Amérique même, pour abolir l'esclavage" (im 808).

         A cet égard, le roman Un capitaine de quinze ans, quoique prodigue en aberrations racistes, se présente aussi comme un virulent et pathétique brûlot contre l'esclavagisme : "La traite! Personne n'ignore la signification de ce mot, qui n'aurait jamais dû trouver place dans le langage humain. Ce trafic abominable, longtemps pratiqué au profit des nations européennes qui possédaient des colonies d'outre-mer, a été interdit depuis bien des années déjà. Cependant, il s'opère toujours sur une vaste échelle, et principalement dans l'Afrique centrale. En plein XIXe siècle, la signature de quelques États qui se disent chrétiens, manque encore à l'acte d'abolition de l'esclavage." (cq 221). "Combien de malheureux tombent en route sous le fouet des agents, tués par la fatigue ou les privations, décimés par la maladie! Combien encore, massacrés par les traitants eux-mêmes, lorsque les vivres viennent à manquer! Oui! Quand on ne peut plus les nourrir, on les tue à coups de fusil, à coups de sabre, à coups de couteaux, et ces massacres ne sont pas rares!" (cq 257) (13). Le sentiment d'aversion et de révolte à l'égard du commerce négrier est également très présent dans Aventures de trois russes et trois anglais : "L'ébène, c'est cette chair humaine, cette chair vivante dont trafiquent les courtiers de l'esclavage. Tout le pays du Zambèse est encore infecté de misérables étrangers qui font la traite des noirs." (3r 172). Dans L’île mystérieuse, l'explorateur "nordiste" Cyrus Smith, "abolitionniste de raison et de coeur" (im 16), épouse les mêmes indignations portant ainsi à son tour témoignage qu'anti-esclavagisme émancipateur et racisme colonial cohabitent de bon gré au sein du roman vernien.

 

         L'espoir de voir réduire les usages d'oppression et d'exclusion, ce sont sans doute des savants comme le docteur Clawbonny des Voyages et aventures du capitaine Hatteras qui en sont porteurs. On ne soulignera jamais assez les hautes vertus de cet excellent homme. Clawbonny a "le coeur sur la main, et la main dans celle de tout le monde" (ha 20). Considéré comme "l'âme" de l'expédition Hatteras, il est une sorte de sage, de directeur de consciences, d'émanation de clémence, de paix, de loyauté, d'équilibre. Il fait preuve tout au long du récit d'une compassion de tous les instants et d'une magnanimité angélique. "Les meilleurs seuls savent rester bons dans le malheur, là où les faibles succombent! Plaignons nos compagnons d'infortune, et ne les maudissons pas!" (ha 240), s'efforce-t-il de préconiser alors que les "compagnons d'infortune" dont il est question sont en l'occurrence un groupe de mutins sans scrupules et sans pitié qui s'est enfui après avoir saborder le bateau de l'expédition en y mettant le feu... "Croyez-moi, restons bons, quand cela se peut! La bonté est une force!", "faisons contre mauvaise fortune bon coeur" (ha 377, 400), recommande inlassablement le digne et généreux savant avec les accents d'une sainteté toute "christique".

                                                                                                                                                                                                                                                                           

  

II - SAVANTS-INVENTEURS, SAVANTS-INGÉNIEURS

 ou les intermittents de la conscience  

  

 

         A l'agitation conquérante et passionnée des savants-explorateurs si abondamment décrite par Jules Verne, répond celle, non moins ardente et forcenée, des savants-ingénieurs et des savants de laboratoire grands utilisateurs de paillasses et de tableaux noirs (1). L'univers romanesque de l'auteur du Tour du monde en quatre-vingt jours demeure en effet également celui où s'exerce l'incessante et transpirante "lutte des inventeurs" (ro 21). Des "inventeurs" qui, il faut bien le dire, constituent au total une communauté de sujets plutôt inquiétants au sein de laquelle ceux que l'on nomment communément les "savants fous" forment le plus gros contingent...

         A l'exemple des savants-explorateurs, les savants-inventeurs recèlent en eux une prodigieuse vitalité qui marque de façon aiguë leur physionomie. Le profil facial de Impey Barbicane, savant militaire dont on sait depuis De la terre à la lune (1865) combien il "se montra fertile en inventions", offre "les indices les plus certains de l'énergie, de l'audace et du sang-froid" (dl 22). Le volcanique ingénieur Robur de Maître du monde (1904) laisse voir, quant à lui, "des yeux que la moindre émotion devait porter à l'incandescence, et au-dessus, en permanente contraction, le muscle sourcilier, signe d'extrême énergie" (md 163), particularité qu'il partage avec le célébrissime et neptunien capitaine Nemo de Vingt mille lieues sous les mers (1869), grand explorateur s'il en fut mais également ingénieur jusqu'au bout des ongles dont Jules Verne salue identiquement "l'énergie, que démontrait la rapide contraction de ses muscles sourciliers." (me 74). En proie le plus souvent à une résolution de fer, le savant vernien n'est pas de ceux à abandonner leurs objectifs. "J'ai une force de volonté qui n'a jamais cédé devant une autre. Quand je me suis fixé un but, l'Amérique tout entière, le monde tout entier, se coaliseraient en vain pour m'empêcher de l'atteindre" (ro 29), se plaît à asséner l'ingénieur Robur dans Robur le conquérant (1886). Robur représente le parfait Parangon du savant autoritaire, tyrannique, indomptable, absolu. Sa conception du dialogue tient toute entière dans cette phrase qu'il jette à l'assistance lors d'une mémorable séance du Weldon-Institute, une honorable académie de "ballonistes" basée à Philadelphie :  "Quand j'ai une idée, j'entends qu'on la partage et ne supporte pas la contradiction" (ro 29). Peut-il exister parole plus catégorique, plus intransigeante, plus définitive? Beau type de "tête brûlée", en vérité, que ce Robur qui n'hésite pas à kidnapper dans son aéronef les compères Prudent et Evans durant plusieurs longues semaines aux seules fins de les convaincre de la fiabilité de son invention et de la supériorité de ses théories. Ardent défenseur de la "locomotion aérienne au moyen des appareils plus lourds que l'air" (ro 74), l'ingénieur s'est en effet donné pour objectifs de faire tomber les écailles des yeux des partisans du "plus léger que l'air" (par ailleurs aussi entêtés et aussi intraitablement intolérants qu'il ne l'est lui même). Exhibitionniste achevé, provocateur peu porté à la nuance et méconnaissant les scrupules, il mène son affaire à la hussarde, expression d'un fanatisme scientifique débridé qui s'impose avec force dans les récits Robur le conquérant et Maître du monde.

         Il est à remarquer que l'extraversion remuante et pathétique, mais néanmoins oppressive, d'un Robur qui crie au monde ses convictions, qui veut impérativement et névrotiquement livrer au grand jour ses découvertes, se rencontre fort peu dans le monde savant vernien qui affectionne plus volontiers la pratique de l'embargo en matière d'information. Ce refus coutumier des savants-inventeurs de lever le voile sur leurs travaux répond à des motifs divers. La protection de son anonymat engage l'ombrageux capitaine Nemo dans Vingt mille lieues sous les mers à dissimuler strictement ses activités scientifiques. La folle et vaniteuse obstination de J.-T. Maston dans Sans dessus dessous (1889) est à l'origine de l'intraitable fin de non-recevoir qu'il adresse à tous ceux qui le pressent de révéler le lieu où il envisage de mener une expérience qui ne manquerait pas de plonger l'humanité dans le plus effroyable des chaos (2). L'aigreur, la démence, la misère, le désespoir conduisent Thomas Roch dans Face au drapeau (1896) à taire la formule de son explosif révolutionnaire, le "fulgurateur Roch", qu'il entend - en guise de rétorsion envers l'État français qui n'a pas su, selon son point de vue, honorer son génie - monnayer à l'étranger. La préméditation meurtrière constitue la raison principale pour laquelle le professeur Otto Schultze dans Les cinq cents millions de la Bégum (1879) couvre ses inventions du plus grand secret. Les connivences qu'entretiennent avec l'activisme pervers ou le grand banditisme le savant Orfanik dans Le château des Carpathes (1892) et l'ingénieur Serkö dans Face au drapeau expliquent leur discrétion draconienne en ce qui concerne leurs "prouesses" expérimentales... Mais la continence ne peut pas toujours réprimer certains épanchements naturels si ce n'est qu'à révélations comptées... Nemo, dont l'opposition à toute forme de communication tapageuse se trouve inscrite jusque dans son patronyme, ne parviendra pas à se priver de la satisfaction de divulguer à son prisonnier, le professeur Aronnax, le contenu de ses travaux scientifiques. Comportement quasi-analogue chez le professeur Otto Schultze qui se tiendra muet comme la tombe lorsqu'il s'agira d'évoquer ses inventions au moyen desquelles il entend exterminer les populations de France-Ville mais qui ne pourra résister au plaisir d'abandonner toute prudence et d'en révéler l'alpha et l'oméga à son plus direct adversaire, l'ingénieur Marcel Bruckmann, confrère assurément apte à apprécier avec compétence la qualité de ses réalisations. Chez le savant, la volonté de confidentialité semble toujours venir contrarier un puissant désir d'énonciation et d'explicitation qui masque mal une soif de valorisation. Le savant-inventeur demeure en profondeur en quête d'une certification de ses pairs, sinon de la multitude des hommes du commun. Le génie, par lequel s'estiment avoir été touchés nombre d'hommes de science, n'apprécie guère de se savoir ignoré. Il n'existe qu'imparfaitement lorsqu'il n'existe que pour lui-même et ne peut véritablement s'épanouir que lorsqu'il se voit salué, admis, reconnu. Les savants, comme les artistes d'ailleurs, connaissent bien cet implacable "principe de réalité".

        

         Il n'est pas rare de voir culminer chez le savant-inventeur une furieuse monomanie à laquelle se mêle un sectarisme orgueilleux. Thomas Roch de Face au drapeau ne vit "qu'en dedans de lui-même, en proie à une idée fixe" (fa 363). Orfanik du Château des Carpathes n'a, pour sa part, "à coeur que ses inventions" (ca 237). Nicolas Palander des Aventures de trois russes et trois anglais (1872) tourne en permanence ses pensées vers la science des chiffres au point de laisser présumer qu'il cessera de vivre le jour où "il cessera de calculer"  (3r 107). Hanté par ses obsessions, le savant-inventeur n'existe que "par" et "pour" la science. Il tient le plus souvent pour certaines la qualité de ses théories et l'excellence de ses travaux. Inventeur et "physiologiste", le docteur Ox dans Une fantaisie du docteur Ox (1872) a "en lui, en ses doctrines, une imperturbable confiance" (ox 29) tout comme l'ingénieur Robur qui arbore insolemment une"absolue confiance en lui-même" (md 152) tout au long de Robur le conquérant et de Maître du monde. De pures convictions habitent le savant-inventeur. Elles sont inoxydables!

         L'amour de la science est à placer au premier rang des passions extrêmes. Le savant-inventeur ignore la mesure, la pondération. Il consacre à ses activités de laboratoire l'intégralité de son temps. Ses travaux scientifiques tiennent la première place dans son coeur et il chérit ses inventions comme il chérirait une progéniture issue de son propre sang!  "Je l'aime comme la chair de ma chair!" (me 134), assure Nemo lorsqu'il évoque la réalisation du sous-marin Nautilus imaginée dans les limbes de son fertile cerveau d'ingénieur. Sans relâche, le savant s'émerveille de l'importance et de la portée fondamentales de ses travaux. Dans Robur le conquérant, Robur  juge l'aventure expérimentale dans laquelle il s'est jeté "surhumaine, sublime" (ro 213) à la façon d'un J.-T. Maston dans Sans dessus dessous qui se pâme lui aussi devant la grandeur du projet qu'il a concocté avec ses collègues du Gun-Club de Baltimore : "C'était là une oeuvre magnifique, surhumaine, divine!" (sd 475). Les hommes de science brûlent tous de la même exaltation, du même feu sacré! Une réplique proférée par Zacharius dans Maître Zacharius, un des tout premiers textes romanesques de Verne publié en 1854, traduit idéalement le credo éperdu et absolu du savant idolâtre : "Oui (...) il n'y a que la science en ce monde!" (za 61).

         De tels éblouissements ont souvent partie liée avec une mégalomanie des plus débridées. Nos savants affichent en effet souvent des ambitions aussi surdimentionnées qu'inquiétantes. Dans Une fantaisie du docteur Ox, le docteur Ox se propose d'"opérer en grand, et sur les masses" (ox 82). "Nous réformerons le monde!" (ox 37), proclame-t-il sans détour. De son côté, J.-T. Maston dans Sans dessus dessous s'applaudit des "transformations"  générées par son projet qui va "changer la face du monde"(sd 475). Porté par l'adoration de ses oeuvres, le savant-inventeur ne redoute pas les rapprochements audacieux. "Le boulet est pour moi la plus éclatante manifestation de la puissance humaine; c'est en lui qu'elle se résume tout entière; c'est en le créant que l'homme s'est le plus rapproché du Créateur! " (dl 79), s'écrit le même Maston dans une ode inoubliable au boulet (De la terre à la lune). L'inhibition n'est pas l'apanage de l'homme de science vernien et il faut bien convenir que parvenir à juguler les ardeurs des savants-inventeurs lorsqu'ils appartiennent à l'alarmante fratrie des savants militaires demeure la difficulté suprême! Personne n'a oublié que J.-T. Maston fut le concepteur d'un "mortier formidable" qui, "à son coup d'essai, (...) tua trois cent trente-sept personnes, - en éclatant, il est vrai!" (dl 6)... Tout en parlant le langage de la gravité, le romanesque sait aussi divertir. Dans De la terre à la lune, les inénarrables comptes rendus des séances de délibération du Gun-Club de Baltimore, société savante dont chacun sait que "l'unique préoccupation [fut] la destruction de l'humanité dans un but philanthropique, et le perfectionnement des armes de guerre, considérées comme instruments de civilisation" (dl 7), laissent au lecteur d'impérissables souvenirs. Les frasques des pittoresques boutefeu du Gun-Club donnent clairement à entendre qu'il y a beaucoup à redouter de ces "Anges Exterminateurs, au demeurant les meilleurs fils du monde" (dl 7)...

         Le savant fou avance désormais à découvert. Sa mégalomanie atteint parfois des seuils vertigineux. Dans le récit Sans dessus dessous, les visées de J.-T. Maston et de ses collègues du Gun-Club consistent ni plus ni moins à "modifier l'axe sur lequel se meut la sphéroïde terrestre" (sd 442) en vue de transformer le climat et de pouvoir procéder ainsi à l'exploitation des richesses minérales du pôle Nord à des fins commerciales!!!... La mise en oeuvre de ce programme constitue sans doute un des délires les plus impensables contenus dans l'oeuvre de Jules Verne. Il est de ceux qui vont le plus loin dans l'hypertrophie de l'ambition, de la présomption et de la volonté de puissance. Les savants ne craignent pas de s'identifier ici à des Titans autorisés à remodeler en partie l'ordonnancement "naturel" de notre trajectoire planétaire... Par bonheur, l'immodeste et extravagant projet de Maston et consorts capotera. Les habitants de la Terre auront assurément le temps de ce récit frôlé l'apocalypse...

         La folie des grandeurs est loin d'être inerte, on l'aura compris, dans la personne du savant Robur qui se proclame en toute humilité Maître du monde... Au demeurant, on détecte très précocement dans ses actes une tendance à la démesure qui fait se demander au narrateur "jusqu'où son ambition le porterait-elle, si, par son excès même, elle dégénérait quelque jour en folie?..." (md 152). Dans un ultime accès de démence mégalomaniaque, l'ingénieur ne trouvera pas mieux que de prendre les commandes de son véhicule volant et d'aller se mesurer à un gigantesque et monstrueux orage. Le dernier chapitre de Maître du monde contient une scène épique au cours de laquelle on peut voir le savant "lever un bras vers le ciel, le dresser contre ce Dieu avec lequel il prétendait partager l'empire du monde!..." (md 179). Les velléités démesurées de Robur seront les artisans de sa perte. Brisé par "cette foudre qu'il osait braver en plein espace" (md 191), il achèvera son existence dans les eaux du golfe du Mexique, essuyant à son tour les revers funestes et conjugués d'Icare et de Prométhée.

         Une fin identique frappera Zacharius dans Maître Zacharius. L'ouvrage nous relate l'histoire singulière et parfois assez confuse d'un savant genevois, maître horloger et inventeur tourmenté, qui après avoir commercé avec le Malin voit s'inscrire sur l'horloge du Temps une suite de maximes propres à conforter son avidité de pouvoir : "Il faut manger les fruits de l'arbre de science.", "L'homme peut devenir l'égal de Dieu.", "L'homme doit être l'esclave de la science et pour elle sacrifier parents et famille." (za 58, 60, 61)... Au douzième coup de minuit, tandis qu'une dernière maxime se dévoilera à ses yeux, le savant se verra mortellement foudroyé et "damné pour l'éternité" (za 62). On trouve réunis dans ce récit la plupart des ingrédients du modèle prométhéen et faustien : enflure de l'orgueil, aspiration mégalomaniaque à égaler Dieu, ambition irrépressible d'accéder aux plus hautes connaissances, transgression audacieuse de l'interdit, jouissance temporaire de pouvoirs obtenus du maître des enfers, cuisante sanction appliquée au terme d'un pacte précaire... L'auteur nous indique clairement que maître Zacharius s'est rendu coupable du sacrilège suprême. En ayant prémédité de s'approprier la maîtrise du Temps, le savant a tenté de s'attribuer des prérogatives sacrées et inviolables. Il a revendiqué pour lui-même un rang, un statut qui ne lui est pas destiné. Il s'est autorisé à "chasser sur les terres" du Divin. Il a offensé Dieu. Il a voulu ravir le feu de Dieu. Le châtiment prend ici la forme d'un impitoyable "choc en retour" et d'une inexorable damnation (3). La déchéance de Zacharius n'est pas de celles dont on peut s'extraire aisément. Durant de longues années, Gérande, sa fille, ainsi que son fidèle apprenti, Aubert Thün, s'efforceront "de racheter par la prière"  l'âme de ce "réprouvé de la science" (za 62).

         Parmi les nombreux "savants fous" décrits dans l'oeuvre de Jules Verne, le savant Orfanik du Château des Carpathes n'est pas de ceux qui laissent le meilleur souvenir. Personnage falot, jeté dans l'ombre, Orfanik est miné par l'amertume. Il est "un de ces savants méconnus, dont le génie n'a pu se faire jour, et qui ont pris le monde en aversion" (ca 143). Chez Thomas Roch de Face au drapeau, l'amertume s'accompagne d'une misanthropie vindicative et revancharde. Le savant "n'a plus qu'une pensée, un désir féroce : se venger de ceux qui l'ont méconnu... et même de l'humanité tout entière!" (fa 480). Ainsi que l'énonce à sa façon l'ingénieur Simon Hart, autre acteur central du récit, nous sommes ici au coeur de "l'éternelle histoire de l'inventeur qu'on ne veut pas écouter, auquel des indifférents ou des envieux refusent les moyens d'expérimenter ses inventions"  (fa 527). En ce qui concerne Thomas Roch, nous sommes rassurés d'apprendre dans la suite de l'ouvrage que sa fibre patriotique finira par avoir raison de ses tentations vengeresses et destructrices, mais les dispositions de nos savants-inventeurs ne connaissent pas toujours de semblables revirements. L'aigreur, le ressentiment, le désir de vengeance ne trouvent pas toujours à être phagocytés par la droite raison et les bons sentiments. Parfois, une haine terrifiante s'installe à jamais dans le coeur du savant et devient l'inspiratrice de ses oeuvres. Cette haine, on la rencontre chez le professeur Otto Schultze des Cinq cents millions de la Bégum. Une haine qui règle tous les actes de sa vie d'homme et de savant. Une haine qui le rend "capable de tout sacrifier à sa passion" (bé 203). Une haine qui ne disparaîtra qu'avec sa mort.

         D'entrée de jeu, Jules Verne ne verse pas dans la nuance et nous décrit un Schultze dont les traits physiques sont autant d'indices d'une nature sinistre, cruelle, carnassière : "Son front était chauve, et le peu de cheveux qu'il avait gardés à l'occiput et aux tempes rappelaient le blond filasse. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu vague qui ne trahit jamais la pensée. Aucune lueur ne s'en échappe, et cependant on se sent comme gêné sitôt qu'ils vous regardent. La bouche du professeur Schultze était grande, garnie d'une de ces doubles rangées de dents formidables qui ne lâchent jamais leur proie, mais enfermées dans des lèvres minces, dont le principal emploi devait être de numéroter les paroles qui pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble inquiétant et désobligeant pour les autres, dont le professeur était visiblement très satisfait pour lui-même." (bé 40).

         Le narrateur nous révèle ensuite sans tarder que Schultze possède une extraordinaire batterie de mauvais penchants. La violente et tenace détestation qu'il voue à un projet de cité idéale imaginé par un savant concurrent le conduit à fonder en réaction un gigantesque et puissant complexe militaro-industriel. Héritier d'une somme d'argent considérable, il parvient rapidement à devenir le "maître absolu de la plus grande usine et de la première fonderie de canons du monde entier." (bé 114) (4). Cette colossale "Cité de l'acier" que protègent fossés, murailles et sentinelles rassemble pas moins de trente mille travailleurs... Le professeur peut de surcroît revendiquer la paternité d'un canon terriblement destructeur possédant la capacité de projeter des obus géants chargés d'acide carbonique susceptibles de provoquer congélation et asphyxie chez les populations qui en seraient atteintes. On l'aura compris, Schultze appartient à la plus redoutable des engeances : celle des savants fous exterminateurs!

         A l'inverse de l'aimable docteur Sarrasin, savant dont il s'est institué l'adversaire, Schultze professe une doctrine de la destruction et de l'anéantissement. "Nous faisons ici le contraire de ce que font les inventeurs de France-Ville! Nous cherchons le secret d'abréger la vie des hommes tandis qu'ils cherchent, eux, le moyen de l'augmenter" (bé 124), explique-t-il sans vergogne se promettant par ailleurs de déchaîner un déluge de feu sur les habitants de la pacifique et innocente cité. "Je veux que dans quinze jours France-Ville soit une cité morte et que pas un de ses habitants ne survive. Il me faut une Pompéi moderne, et que ce soit en même temps l'effroi et l'étonnement du monde entier" (bé 230), vocifère encore Schultze dont le dessein consiste ni plus ni moins à effacer de la surface du globe une partie de l'humanité! Tout ceci n'est pas sans nous remettre en mémoire certaines pages monstrueuses de notre Histoire.

         La bêtise "au front de taureau" se trouve solidement implantée dans la personne de cet asocial total. Il faut savoir, en effet, que Schultze est un ancien professeur de chimie de l'Université de Iéna "connu par ses nombreux travaux comparatifs sur les différentes races humaines - travaux où il était prouvé que la race germanique devait les absorber toutes" (bé 57). La triste théorie de "l'inégalité des races" se trouve ici évoquée mais aussi clairement et véhémentement brocardée. "Démontrer (...) la nécessité de faire prédominer la race germanique sur toutes les autres" (bé 47) demeure une des préoccupations primordiales de Schultze. Il est bien question ici d'"épuration ethnique" et de "solution finale". Le narrateur termine de nous édifier sur ce point lorsqu'il précise que le méthodique et détestable projet du professeur de raser France-Ville "ne faisait que s'ajouter à ceux, beaucoup plus vastes, qu'il formait pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de fusionner avec le peuple germain et de se réunir au Vaterland" (bé 57). Par chance, le programme du savant fou dont l'inspiration n'a à l'évidence rien à envier à celle qui fera doctrine chez les persécuteurs nazis, ne parviendra pas à être mis en chantier. Ce "génocideur" en puissance provoquera accidentellement "l'explosion de l'un de ses terribles engins" (bé 227), puis mourra asphyxié et congelé, pris à son propre piège dans son laboratoire secret de la Cité de l'acier (5). Schultze deviendra la victime des forces destructrices qu'il aura engendrées et qui se retourneront contre lui. On se souvient que les égarements mégalomaniaques de l'ingénieur Robur avaient été les artisans de sa perdition (Maître du monde) et que les convoitises hallucinées du savant Zacharius avaient entraîné sa damnation (Maître Zacharius). Le trépas brutal du satanique professeur Schultze qui s'était appliqué sa vie durant à inventer des engins de mort, qui s'était ingénié sans répit à vouloir écraser les peuples et à refaire le monde à son image, opère ici encore à la façon d'un châtiment et d'une victoire remportée sur les vivaces forces du mal.

        

         L'état de folie manifeste qui frappe certains savants ne peut être démenti. En revanche, le diagnostic effectué sur certains autres laisse la place à moins de certitudes définitives. Quelle appréciation porter, en effet, sur le savant qui offre le spectacle d'une attitude gravement insensée mais qui développe par ailleurs des capacités intellectuelles incontestablement exceptionnelles? Que penser d'un Robur, par exemple, dans Robur le conquérant ou Maître du monde à qui il arrivait d'arborer un regard qui, il faut bien en convenir, n'était pas toujours "celui d'un homme possédant toute sa raison" (md 180) mais dont l'intelligence prodigieuse ne pouvait être mise en cause? La communauté scientifique a-t-elle été bien avisée, d'autre part, de considérer le savant Orfanik du Château des Carpathes comme un "fou" plutôt que comme un sublime "génie"? Il ne se trouvait en effet personne pour contester que cet homme de science était "un inventeur de premier ordre" et cependant "ses admirables découvertes n'avaient pas été accueillies comme elles le méritaient. Le monde savant n'avait voulu voir en lui qu'un fou au lieu d'un homme de génie dans son art."  (ca 214).

         Le cas Thomas Roch résume à lui-seul cette trouble ambivalence qui rend le jugement difficile (6). Dans Face au drapeau, le narrateur salut en Roch le "fou de génie dont les inventions promettaient de révolutionner les méthodes de l'art militaire moderne!" (fa 374). Le récit nous révèle que le savant présentait de lourdes déficience mentales mais que, "si inconscient qu'il fût", ce dernier"se ressaisissait lorsqu'on le remettait sur le champ de ses découvertes" (fa 369). A l'inverse du Don Quichotte de Cervantès qui "ne perdait la tête que lorsqu'on touchait à la chevalerie, montrant sur tous les autres sujets une intelligence claire et facile" (7), le savant Thomas Roch possédait la faculté de retrouver ses esprits lorsqu'il se polarisait sur son domaine de prédilection... En somme, "dans ce cerveau, en partie frappé, brillait encore une clarté, une flamme, la flamme du génie", ce qui fait dire derechef au narrateur que "la folie avait respecté en lui l'homme de science" (fa 370). Et d'ajouter : "qui ne sait que génie et folie confinent trop souvent l'un à l'autre!" (fa 363). L'insistant jeu de ping-pong entre "folie" et "génie" ne semble pas toujours pouvoir trouver de vrai vainqueur.

        

         Que de tourments, d'afflictions pour le génie scientifique contrarié, méprisé, outragé! Maltraité par les intransigeants "ballonistes" qui "ne voulaient rien admettre des inventions dues aux aviateurs" (ro 233), l'ingénieur Robur dans Robur le conquérant possède un temps d'avance sur ses contemporains et se heurte à l'incompréhension générale, ce qui le conduit à chanter la fière antienne des devanciers, des précurseurs, des visionnaires : "Il ne faut rien prématurer, pas même le progrès. La science ne doit pas devancer les moeurs. Ce sont des évolutions, non des révolutions qu'il convient de faire. En un mot, il faut n'arriver qu'à son heure." (ro 246). Incorrigible bravache de la science mais authentique victime de l'inertie obscurantiste de son temps, Robur reçoit le franc soutien du narrateur qui note en épilogue : "L'avenir de la locomotion aérienne, il appartient à l'aéronef, non à l'aérostat" (ro 247).

         Jules Verne nous rend, par ailleurs, attentif au fait qu'une nation dépourvue d'audace et qui se ferait fort de désespérer ses savants - voire ses génies -, se doit de prendre garde car il faut savoir que "l'inventeur rebuté n'a plus de patrie!... Là où il a trouvé asile, là est son pays!" (fa 528). S'il est impératif de se défier des savants fous - comme des savants "maudits" atteints de ce que l'on appelle communément la "maladie de la persécution" -, il convient de ne pas prêter le flanc à une préjudiciable "fuite des cerveaux"... L'homme de science humilié et frappé d'ostracisme ne sera-t-il pas plus complaisamment porté à répondre favorablement aux avances d'une puissance étrangère... ou encore à celles d'une organisation criminelle? De guerre lasse, nombre de savants éconduits en viennent à offrir délibérément leur concours à de puissants escrocs ou à d'infâmes autocrates. Bouffi de vanité et "très fier de son oeuvre" (fa 466), l'obscur ingénieur Serkö du roman Face au drapeau, chez qui le goût du sarcasme venimeux laissent deviner beaucoup de dépit et d'amertume, semble de prime abord totaliser davantage de penchants malhonnêtes que de signes objectifs de folie avérée. Proche complice du dangereux criminel Ker Karraje, un "ancien pirate du Pacifique" (fa 464), il est notamment l'inventeur d'un redoutable sous-marin utilisé avec succès dans l'attaque et le pillage des navires. Il sera également partie prenante dans les manoeuvres entreprises par Ker Karraje visant à faire main basse sur les découvertes scientifiques du savant Thomas Roch. Décrit comme un être sain d'esprit, on le sent cependant prêt à basculer dans les pires excès expérimentaux en vue d'assouvir on ne sait quelle souterraine et trouble passion. Pour sa part, le savant fou Orfanik du Château des Carpathes, spécialisé dans le domaine de l'électricité, prête une assistance de tous les instants à un vieux dilettante riche et maniaque, le baron Rodolphe de Gortz, et accorde obéissance à toutes ses douteuses et crapuleuses extravagances.

        Si souvent lourde de menaces, l'irresponsabilité chez le savant-inventeur est une disposition difficile à museler. En premier lieu, on assigne volontiers à l'homme de science un comportement d'être lunaire constamment perdu dans l'univers éthéré de ses pensées et de ses rêves. Le fantasque et fuyant Orfanik du Château des Carpathes est décrit comme un "inventeur toujours à la poursuite de quelque chimère" (ca 209). Lorsqu'il travaille, le savant-inventeur ne perçoit plus ce qui l'entoure et semble avoir rompu tout lien avec le monde temporel et les affaires humaines. Un homme "absorbé tout entier par les occupations silencieuses du savant de race" (bé 28) : c'est l'image que donne le plus souvent de lui le docteur Sarrasin des Cinq cents millions de la Bégum. "Thomas Roch ne me voit même pas", observe, d'autre part, l'ingénieur Simon Hart lors d'une de ses entrevues avec le savant perturbé de Face au Drapeau. "Il me paraît avoir oublié que je suis là, comme il a oublié tout ce qui vient de se dire entre nous. Il s'est remis à ses manipulations, sans prendre garde qu'il n'est pas seul..." (fa 527). Le confinement absolu et quasi-hypnoïde du savant dans le champ clos de la réflexion scientifique, sa méconnaissance des autres facettes de l'existence, son absence d'ancrage dans la réalité, semblent lui procurer les avantages d'une anesthésie générale et altérer pour une bonne part sa conscience critique.

         La dévotion souvent fanatique que le savant-inventeur voue à la science est aussi mère d'irresponsabilité. L'engagement scientifique ne fait souvent aucune place aux scrupules. Dans Une fantaisie du docteur Ox, le docteur Ox ne se laisse pas envahir par les états d'âme lorsqu'aux fins de semer la discorde il entreprend de rendre belliqueux le tempérament des doux citoyens de la flegmatique petite localité de Quiquendone en répandant dans l'atmosphère de fortes concentrations d'oxygène pur! Pour lui, la fin justifie les moyens. A son fidèle préparateur qui lui fait part de ses inquiétudes concernant ses expériences qui pourraient sévèrement "désorganiser" les poumons des "honnêtes habitants" de la tranquille cité, le docteur Ox réplique : "Tant pis pour eux (...) C'est dans l'intérêt de la science! Que diriez-vous si les chiens ou les grenouilles se refusaient aux expériences de vivisection?" (ox 34).

        Tout comme servir l'"intérêt de la science", "faire le bien de l'humanité" constitue un des mobiles constants et proclamés du savant fou. Cela vaut pour le savant fou de "bonne foi" enfermé dans la spirale de sa passion, prisonnier de son aveuglement personnel, acharné sans relâche à changer le plomb de l'utopique en or du possible, et qui prétend avec conviction oeuvrer utilement et positivement à l'amélioration des destinées des habitants de la planète. Ses actes les plus insensés, il les regarde comme de purs joyaux de pertinence, de nécessité, de devoir. Des joyaux nimbés à ses yeux d'une légitimité souveraine. Motivés au premier chef, il est vrai, par l'appât du gain commercial mais aussi forts de leurs sincères certitudes théoriques, Impey Barbicane et ses collègues se félicitent dans Sans dessus dessous de vouloir modifier l'axe de rotation terrestre et de rendre ainsi "la Terre plus hygiéniquement habitable, et aussi plus productive, puisqu'on pourra semer dès qu'on aura récolté, et que, le grain germant sans retard, il n'y aura plus de temps perdu en hiver!" (sd 446). Lorsqu'il s'agit d'apporter une contribution majeure au monde, l'entreprise scientifique ne peut s'embarrasser de considérations secondaires... Dans le roman Sans dessus dessous toujours, tandis que des milliers de voix s'élèvent pour le supplier de ne pas commettre l'irréparable, le savant J.-T. Maston, qui ne doute pas un seul instant d'appartenir au groupe de "ces hommes, qui prendront le premier rang parmi les bienfaiteurs de l'humanité!" (sd 446), refuse mordicus de renoncer à ses intentions.

         "Faire le bien de l'humanité" se présente aussi comme un des prétextes usuels du savant fou opportuniste qui n'écoute que son ambition personnelle, qui n'ignore pas que ses expériences comportent une taux de risque élevé, mais qui, en connaissance de cause et au mépris de tout devoir de prudence, les conduit délibérément. L'"arrivisme" scientifique effréné comme la malhonnêteté vorace s'achètent ici une image de vertu et un alibi à bon compte. "Faire le bien de l'humanité" demeure la "vitrine légale" de bien des savants malfaisants chez qui alternent immaturité et  responsabilité criminelles.

        

         La question de l'irresponsabilité introduit nécessairement celle de la responsabilité. En tout état de cause, Jules Verne ne s'accommode guère de l'attristante et inconcevable désinvolture manifestée parfois par les hommes de science. "Les promoteurs de l'affaire ne s'étaient point préoccupés des bouleversements que leur oeuvre pouvait provoquer sur notre infortuné globe pour n'en voir que les avantages" (sd 448), peut-on lire à propos du hasardeux programme scientifique établi par Barbicane et ses compagnons dans Sans dessus dessous. Dans la plupart des cas, le savant fou néglige d'envisager les conséquences fatales que peut engendrer la mise au point de ses inventions. Le plus naturel bon sens se voit continûment battu en brèche, l'évaluation du risque et l'élémentaire principe de précaution jetés aux oubliettes! Par un heureux contraste, le souffle bienveillant de l'éthique passe aussi sur l'oeuvre de Verne. Une éthique qui exhorte l'homme à faire preuve de davantage d'humilité, qui l'engage à mener un combat de tous les instants contre ses instincts destructeurs et qui recommande à tous - dans le droit fil des convictions religieuses personnelles de Verne - le respect envers les réalisations du Divin (8). Dans Maître Zacharius, l'auteur blâme sévèrement "cette fierté de la science qui rapporte tout à elle, sans remonter à la source infinie d'où découlent les premiers principes." (za 43). Dans Sans dessus dessous, tandis que les projets de Barbicane et de sa fine équipe mettent de plus en plus gravement en péril l'équilibre du monde terrestre, le narrateur nous livre ce commentaire : "A tout prendre, mieux valait ne point tenter l'expérience que de s'exposer aux catastrophes qu'elle réservait à coup sûr. Le Créateur avait bien fait les choses. Nulle nécessité de porter une main téméraire sur son oeuvre" (sd 454) (9). Dans Le secret de Wilhem Storitz, l'ange de l'éthique visite également l'ingénieur Henry Vidal qui condamne la découverte permettant à l'homme de se rendre invisible réalisée par le chimiste et physicien Otto Storitz. "Ah! pourquoi fallait-il que cette découverte de l'invisibilité eût été faite... que l'homme eût entre les mains une telle arme, comme s'il n'était pas déjà trop armé pour le mal!" (ws 146), clame-t-il en savant lucide qui a cerné tous les aspects néfastes d'une telle invention. Alors que tout porte à croire que la formule de la substance "de couleur jaunâtre [et] extrêmement volatile (ws 105) rendant invisible est perdue pour l'éternité, Vidal forme un voeu grave et implorant : "Fasse (...) le Ciel que le secret de l'invisibilité ne se retrouve plus." (ws 184). Dans Face au drapeau, le directeur de la maison de santé dans laquelle se trouve interné le savant Thomas Roch possède lui aussi un jugement sûr en ce qui concerne la nature des travaux de son pensionnaire : "A mon avis, l'humanité n'a rien à gagner à ces découvertes dont l'application accroît les moyens de destruction, trop nombreux déjà..." (fa 376). Le sens de la responsabilité s'exerce enfin là où on s'y attend le moins, à savoir chez le terrible ingénieur Robur qui proclame entre deux accès de démence mégalomaniaque dans Robur le conquérant que les plans secrets de son aéronef appartiendront à l'humanité "le jour où elle sera assez instruite pour en tirer profit et assez sage pour n'en jamais abuser" (ro 247).

        

         La représentation sans concession du monde savant que nous offre Jules Verne tout au long de ses romans s'exprime parfois à touches plus légères. La critique sait volontiers emprunter les voies de la fantaisie. Le type de l'homme de science austère, solennel, desséché, est par exemple abondamment la cible des railleries d'un Verne qui fustige à l'envi ces "vieux savants, encroûtés dans la science, au crâne dénudé, à la barbe blanche" (or 4) ainsi que ces "graves personnages qui ne rient jamais, par principe, et dont la nullité se couvre d'un masque sérieux" (cg 53). Dans un autre registre, les démonstrations fébriles du mathématicien Maston de Sans dessus dessous suscitent d'espiègles et amusantes tirades : "Ah! Les coefficients, les exposants, les radicaux, les indices et autres dispositions adoptées dans cette langue! [l'algèbre]. Comme tous ces signes voltigeaient sous sa plume, ou plutôt sous le morceau de craie qui frétillait au bout de son crochet de fer, car il aimait à travailler au tableau noir!" (sd 420). Les compétences de ce savant font l'objet d'une ironie sans mélange : "Jamais, depuis l'âge où sa tête d'enfant s'était exercée aux premières notions de l'arithmétique, il n'avait commis une erreur - même d'un millième de micron, lorsque ses calculs avaient pour objet la mesure d'une longueur. S'il se fut trompé rien que d'une vingtième décimale, il n'aurait pas hésité à faire sauter son crâne de gutta-percha!" (sd 421). Il ne faut point s'étonner du "crochet de fer" ni du "crâne de gutta-percha" dont il est fait état dans les malicieuses saillies du narrateur. Les diverses participations au front du savant-artilleur Maston occasionnèrent la perte de son bras droit ainsi que la destruction partielle de sa boîte crânienne, destruction qui lui valut la pose d'une peu banale prothèse de gutta-percha!... (10). Verne porte le coup de grâce au mathématicien militaire en replaçant ses discutables capacités scientifiques à leur juste niveau : "S'il était un calculateur hors ligne, [il] n'était que calculateur - ce qu'eut été un Le Verrier auprès d'un Laplace ou d'un Newton" (sd 448). Une charge du même type est servie au savant Nicolas Palander des Aventures de trois russes et trois anglais : "L'astronome (...) pouvait être une machine admirablement organisée, mais ce n'était qu'une machine, une sorte d'"abaque" ou de "compteur universel". Calculateur de la commission anglo-russe, ce savant n'était qu'un de ces "prodiges" qui font, de tête, des multiplications avec cinq chiffres par facteurs"  (3r 32).

         Publié en 1882, Le rayon vert donne également lieu à une satire assez affûtée si l'argument romanesque décliné dans cet ouvrage demeure pour le moins consternant : une capricieuse demoiselle de bonne famille s'est mis en tête d'observer à tout prix un certain rayon "vert" que dispense l'astre solaire à un certain moment de l'année en un certain lieu précis de l'horizon marin, rayon "vert" auquel la légende prête, par ailleurs, de fumeuses vertus... En dépit de la faiblesse du sujet, le roman est pourtant l'occasion d'une peinture assez réjouissante du prétendant de la jeune fille, un savant pédant et ridicule au dernier degré nommé Aristobulus Ursiclos. La facture mordante et bouffonne du récit évoque au lecteur d'aujourd'hui à la fois Molière et Labiche; l'esprit de farce et le loufoque servent avec bonheur une observation de moeurs fine et lucide. Aristobulus Ursiclos, qui ne peut d'ailleurs se prévaloir d'aucune activité d'invention, a tout vu et tout pondu. Il connaît "à fond la raison de toutes choses en ce bas monde" (rv 288) et donne "à tort et à travers, l'explication de tout ce qui [rentre] dans des choses naturelles" (rv 333). Il est une sorte de jeune Diafoirus polytechnicien frais émoulu des écoles pour qui tout est motif à observation scientifique, pour qui tout est prétexte à commentaire savant. Fermé à une véritable écoute d'autrui, cet imperturbable raseur épuise son monde avec des gloses bavardes et ennuyeuses qui au surplus gravitent autour de ses centres d'intérêt et ne s'orientent qu'accidentellement vers ceux de ses semblables. On voit ici avec quelle sagace dérision Verne regarde l'exercice d'un "scientisme" outrageusement pavanant et autosatisfait.

 

         Grave ou drolatique, la pertinence se manifeste à tout instant dans l'oeuvre de Jules Verne. Parfois aussi, elle manque à l'appel. Témoin notamment la présence obstinée dans les romans d'une vision dévalorisante des femmes rarement combattue. Dans Sans dessus dessous, Verne nous dit que J.-T. Maston "était un célibataire convaincu, ayant cette idée que le célibat est encore la situation qui soit acceptable en ce monde sublunaire. Il connaissait le proverbe slave : "Une femme tire plus avec un seul cheveu que quatre boeufs à la charrue!" et il se défiait" (sd 422). Pour dire vrai, sur le chapitre de la misogynie, Maston n'y va pas avec le dos de la cuillère, lui qui considère que le "beau sexe" est "d'autant plus charmant (...) qu'il n'est point fait pour s'adonner aux études transcendantes" (sd 366)... Maston est certainement le savant à qui revient la palme du sexisme le plus étriqué. Les accablantes théories dont il se réclame ne le grandissent guère : "Qu'il y ait eu ou qu'il y ait quelques remarquables mathématiciennes, et particulièrement en Russie, j'en conviens très volontiers. Mais étant donné sa conformation cérébrale, il n'est pas de femme qui puisse devenir une Archimède et encore moins une Newton!  (...) Je vous ferai observer que, depuis qu'il y a des habitants sur la Terre et des femmes par conséquent, il ne s'est pas encore trouvé un cerveau féminin auquel on doive quelque découverte analogue à celles d'Aristote, d'Euclide, de Kepler, de Laplace, dans le domaine scientifique." (sd 365, 366) (11). De son côté, notre savant d'opérette Aristobulus Ursiclos croqué dans Le rayon vert puise gaillardement dans le même filon de bêtise ainsi que le relate cette scène éloquente : "Aristobulus Ursiclos ne perdit point cette occasion de faire observer (...) combien l'esprit des femmes se plaît aux frivolités, et il déduisit à grands traits tout ce qu'il y aurait à faire pour relever le niveau de leur éducation mal comprise; non qu'il pensât que leur cerveau, moins fourni de matière cérébrale que celui de l'homme, et très différent dans l'agencement de ses lobes, pût jamais arriver à l'intelligence des hautes spéculations! Mais, sans aller jusque-là, peut-être parviendrait-on à le modifier par un entraînement spécial; bien que, depuis qu'il y a des femmes au monde, jamais aucune ne se fût distinguée par une de ces découvertes qui ont illustré les Aristote, les Euclide, les Harvey, les Hanenhman, les Pascal, les Newton, les Laplace, les Arago, les Humphrey Davy, les Edison, les Pasteur" (rv 342). L'exemple de Marie Curie, prix Nobel en 1903 et 1911, apporte si nécessaire une riposte d'importance à cette idéologie méprisante et rétrograde (12).

         Au terme de cette rencontre avec quelques unes des personnalités marquantes et représentatives du monde savant vernien et tandis que cette étude touche à sa fin, on observe une nouvelle fois qu'élan progressiste et étroitesse de vue couchent souvent sous le même toit. L'oeuvre forte et éclairante du grand Jules Verne opère aussi à la façon d'un miroir : celui de nos évolutions que façonnent de constantes et puissantes contradictions.

 

© Didier Robrieux

 

 

 ABRÉVIATIONS*

 

al          Autour de la lune, Ed. L. de poche.

bé          Les cinq cents millions de la Bégum, Ed. L. de poche.

ca          Le château des Carpathes, Ed. L. de poche.

cg          Les enfants du capitaine Grant, Ed. L. de poche.

cq          Un capitaine de quinze ans, Ed. Hachette, 1986.

dl          De la terre à la lune, Ed. L. de poche.

fa           Face au drapeau, Ed. de l'Ormeraie, 1978.

ha          Voyages et aventures du capitaine Hatteras, Ed. de Bonnot,  

              1978.

im          L'île mystérieuse, Ed. L. de poche.

md        Maître du monde, Ed. de l'Ormeraie, 1980.

me        Vingt mille lieues sous les mers, Ed. L. de poche.

or           Le superbe Orénoque, Ed. de Bonnot, 1979.

ox          Une fantaisie du docteur Ox, Ed. Folio Gallimard, 1978.

ro           Robur le conquérant, Ed. L. de poche.

rv          Le rayon vert, Ed. Hachette, 1994.

sd          Sans dessus dessous, Ed. de l'Ormeraie, 1979.

vc          Voyage au centre de la terre, Ed. L. de poche.

ws         Le secret de Wilhelm Storitz, Ed. L'Archipel, 1996.

za          Maître Zacharius, Ed. Folio Gallimard, 1978.

3r          Aventures de trois russes et trois anglais, Ed. de Bonnot, 

          1978.

5s          Cinq semaines en ballon, Ed. L. de poche.

 

* Dans le texte, ces abréviations sont suivies des numéros de pages des ouvrages

 

NOTES

                                      

I - SAVANTS-VOYAGEURS, SAVANTS-EXPLORATEURS  

 ou les Croisés de la science triomphante

        

1. En raison de leur polyvalence exceptionnelle ou par le jeu des circonstances dans lesquelles ils sont parfois amenés à évoluer, quelques "savants-explorateurs" imaginés par Jules Verne peuvent également se classer dans la catégorie des "savants-inventeurs". // . On trouvera, par ailleurs, la liste des abréviations utilisées dans la suite de l'ouvrage en page 47.

2. La physionomie du savant américain Cyrus Smith, le héros de L’île mystérieuse (1874), est d'autre part décrite comme étant celle "d'un savant de l'école militante" (L’île mystérieuse, Ed. L. de poche, p. 13).

3. On trouve trace de ce rationalisme notamment dans les conjectures de l'ingénieur Henry Vidal du Secret de Wilhem Storitz : "Qu'Otto Storitz fût mort et enterré, rien de plus certain. Que son tombeau dût se rouvrir le 5 mai, et qu'il dût apparaître comme un nouveau Christ aux regards de la foule, cela ne valait pas de s'y arrêter un instant" (ws 30). Orientation rationaliste également dans les termes de cette remarque émise par le même Vidal : "J'ai déjà eu l'occasion de le noter, les Magyars ont une tendance naturelle au merveilleux, et la superstition chez les classes ignorantes, est indéracinable. Pour les gens instruits, ces étrangetés ne pouvaient résulter que d'une découverte physique ou chimique. Mais, quand il s'agit d'esprits peu éclairés, tout s'explique avec l'intervention du diable" (ws 137) (Le secret de Wilhem Storitz, version d'origine, Ed. L'Archipel, 1996) - Avant la parution de cette version d'origine par la Société Jules Verne en 1985, puis par les Éditions Stanké et L'Archipel en 1996, seule une version posthume fortement remaniée par le fils de Jules Verne, Michel Verne (1861-1925), était accessible depuis 1910. On notera que Le secret de Wilhem Storitz est le dernier manuscrit que Jules Verne adressa à son éditeur Hetzel avant sa mort en 1905.

4. Le tour du monde en quatre-vingt jours, Ed. du L. de poche, p. 10.

5. Cette image "hyperbolique" n'est pas sans faire songer au titre de la célèbre nouvelle d'Edgar Poe (1809-1849) Le scarabée d'or (Ed. Gallimard), Edgar Poe dont Verne fut un fervent lecteur (voir Herbert R. Lottman, Jules Verne, Ed. Flammarion, 1996, p. 74, 128, 340).

6. "La tête du savant ne pouvait comprendre les choses du coeur", peut-on notamment lire à propos du professeur Otto Lindenbrock dans le Voyage au centre de la terre, Ed. L. de poche, p. 24.

7. Formule empruntée au titre de l'ouvrage de P. Bruckner et A. Finkielkraut, Le nouveau désordre amoureux, Ed. Seuil, 1977.

8. Le rôle "civilisateur" des missionnaires se trouve notamment valorisé dans le récit Aventures de trois russes et trois anglais : "Autrefois, avant l'arrivée des missionnaires, ces Bochjesmen, menteurs et inhospitaliers, ne recherchaient que le meurtre et le pillage, et profitaient habituellement du sommeil de leurs ennemis pour les massacrer. Les missionnaires ont en partie modifié ces moeurs barbares; mais cependant ces indigènes sont toujours plus ou moins pilleurs de fermes et enleveurs de bestiaux." (3r 37). Dans cet esprit, le roman Le superbe Orénoque nous donne également à lire des apologies plus marquées : "Des missionnaires (...) Oui... ces gens de courage et de dévouement réussiraient au milieu de ces tribus indiennes... J'ai toujours pensé que ces apôtres, qui abandonnent le bien-être dont ils pourraient jouir, qui renoncent aux joies de la famille, qui pousse le dévouement à ces pauvres sauvages jusqu'au sacrifice de leur vie, remplissent la plus noble des missions au grand honneur de l'humanité..." (or 152). "Surtout quand il s'agit (...) de civiliser, de convertir au catholicisme, de régénérer, en un mot, les plus sauvages des Indiens sédentaires qui errent sur les territoires du sud-est, ces Guaharibos, pauvres êtres relégués au bas de l'échelle humaine! Et l'on ne se figure pas ce qu'il faut de courage, d'abnégation, de patience, en un mot, de vertu apostolique, pour accomplir une telle oeuvre d'humanité (...) Il se confirme qu'il [le père Esperante] a fait là, parmi les Guaharibos, oeuvre miraculeuse de civilisation (...) La conversation porta (...) sur l'état actuel des Indiens, de ceux qui sont apprivoisés comme de ceux qui se soustraient à toute domination, c'est à dire à toute civilisation" (or 42).

9. "Allons, Joe, du sang-froid et du coup d'oeil. Nous tenons la vie de quatre de ces moricauds dans nos mains. En avant!" (5s 102); "Comment! tu iras seul chez ce moricaud? dit Kennedy." (5s 113); "Si jamais je dois être mangé dans un moment de disette, je veux que ce soit à votre profit et à celui de mon maître! Mais nourrir ces moricauds, fi donc! j'en mourrais de honte!" (5s 160).

10. On observe toutefois que le docteur Fergusson de Cinq semaines en ballon salue - hommage rarissime - la splendeur savante passée de la ville de Tombouctou, "ce grand centre de civilisation, où un savant comme Ahmed-Baba possédait au XVIe siècle une bibliothèque de seize cents manuscrits" et qui n'est plus "qu'un entrepôt de commerce de l'Afrique centrale" (5s 325).

11. Moins présents, les Juifs ne bénéficient pas d'un meilleur traitement. "Un Juif du nom de Jonas" inspire au narrateur du Château des Carpathes ce portrait et ce commentaire : "Brave homme âgé d'une soixantaine d'années, de physionomie engageante mais bien sémite avec ses yeux noirs, son nez courbe, sa lèvre allongée, ses cheveux plats et sa barbiche traditionnelle. Obséquieux et obligeant, il prêtait volontiers de petites sommes à l'un ou à l'autre, sans se montrer exigeant pour les garanties, ni trop usurier pour les intérêts, quoiqu'il entendît être payé aux dates acceptées par l'emprunteur. Plaise au Ciel que les juifs établis dans le pays transylvain soient toujours aussi accommodants que l'aubergiste de Werst! Par Malheur, cet excellent Jonas est une exception. Ses coreligionnaires par le culte, ses confrères par la profession - car ils sont tous cabaretiers, vendant boissons et articles d'épicerie - pratiquent le métier de prêteur avec une âpreté inquiétante pour l'avenir du pays roumain. On verra le sol passer peu à peu de la race indigène à la race étrangère. Faute d'être remboursés de leurs avances, les juifs deviendront propriétaires de belles cultures hypothéquées à leur profit, et si la Terre promise n'est plus en Judée, peut-être figurera-t-elle un jour sur les cartes de la géographie transylvaine." (ca 47). Le roman Hector Servadac (1877) se trouve également fortement entaché d'antisémitisme (voir Herbert R. Lottman, op. cit., p. 64, 217, 234 à 237). On sait que dans la société du XIXe siècle, notamment, solidement enkystée dans une culture et une tradition de l'ignorance, du sectarisme, du mépris et de la domination, xénophobie et antisémitisme sont des conduites banalisées, communes, naturelles, aussi "naturelles" que le boire et le manger, ne portant généralement pas à questionnement ni à remise en cause, n'éveillant souvent aucune forme de trouble, de doute ou d'indignation particulière.

12. "Manque de foi, séquestration, coups et blessures, voilà ce que le pauvre sauvage reçut en échange de ses bons services. Quelle idée il dut se faire de gens qui se disent civilisés!" (cg 626), s'offusque le narrateur dans Les enfants du capitaine Grant en prenant la défense de l'indigène Doua Tara.

13. Accompagnant plusieurs pages sur l'historique de la traite des Noirs, le propos anti-esclavagiste se montre assez insistant dans Un capitaine de quinze ans : "On imaginait difficilement les cruautés que ces êtres inhumains exercent sur leurs captifs. Ils les frappent sans relâche, et ceux d'entre-eux qui tombent épuisés, hors d'état d'être vendus, sont achevés à coup de fusil ou de couteau. On les tient ainsi par la terreur; mais le résultat de ce système, c'est qu'à l'arrivée de la caravane, cinquante pour cent des esclaves manquent au compte des traitants, soit que quelques-uns aient pu s'échapper, soit que les ossements de ceux qui sont morts à la peine jalonnent les longues routes de l'intérieur de la côte." (cq 292).

 

 

II - SAVANTS-INVENTEURS, SAVANTS-INGÉNIEURS

ou les intermittents de la conscience   

 

 

1. De la même façon que quelques "savants-explorateurs" auront su s'illustrer dans le domaine de l'invention, quelques "savants-inventeurs" seront conduits à participer à de grands voyages d'exploration.

2. "Non! Jamais ils ne sauront le nom du pays que mes calculs ont désigné et dont la célébrité va devenir immortelle! Qu'ils me tuent, s'ils le veulent, mais ils ne m'arracheront pas mon secret!", s'écrit avec acharnement Maston dans Sans dessus dessous, Ed. de l'Ormeraie, 1979, p. 478.

3. Pour une authentique approche du contenu et du sens des mythes de Prométhée et Faust, voir l'ouvrage érudit et critique de Dominique Lecourt, Prométhée, Faust, Frankenstein - Fondements imaginaires de l'éthique, Ed. Synthélabo, 1996.

4. Le personnage du professeur Otto Schultze des Cinq cents millions de la Bégum serait en partie inspiré d'"Alfred Krupp, fondateur de la dynastie industrielle allemande qui avait armé les Prussiens victorieux en 1870." (Herbert R. Lottman, Jules Verne, Ed. Flammarion, 1996, p. 247).

5. De la même manière, dans le récit Une fantaisie du docteur Ox, une "providentielle explosion" (ox 125) mettra un terme aux expérimentations du docteur Ox en provoquant la destruction totale de ses installations.

6. Pour façonner le personnage du savant Thomas Roch du roman Face au drapeau (1896), Jules Verne s'inspira largement du chimiste français Eugène Turpin (1848-1927) qui fut notamment l'inventeur de la mélinite (1885). Ne tolérant pas d'avoir été utilisé comme "modèle", Turpin intentera un procès à Verne dont la défense sera assurée par l'avocat Raymond Poincaré (1860-1934) qui deviendra président de la République de 1913 à 1920. Le procès sera perdu par Turpin. Voir l'article Turpin, chimiste... et excentrique par George Bram et Nguyen Trong Anh, revue Pour la science, n° 225, juillet 1996, p. 10 à 12.

7. Don Quichotte, Cervantès, Ed. GF Flammarion, tome II, p. 293.

8. On sait, par ailleurs, que le catholicisme de Verne était affirmé sans pour autant se montrer affranchi de tous les "doutes" (voir notamment Olivier Dumas, préface au Secret de Wilhem Storitz, Ed. L'Archipel, 1996, p. 10). On peut également reconnaître dans les propos du capitaine Haralan Roderich, personnage du Secret de Wilhem Storitz, adressés à l'ingénieur Henry Vidal, l'expression d'un rejet de la superstition assorti d'une réserve non dissimulée à l'égard du culte catholique. Le capitaine ne trouve en effet à ses compatriotes Magyars "qu'un défaut, [celui] d'être quelque peu enclins à la superstition et de croire trop volontiers au surnaturel! Les légendes avec revenants et fantômes, évocations et diableries, ont le don de leur plaire plus qu'il ne convient! Je sais bien que les Ragziens sont très catholiques et que la pratique du catholicisme aide à cette prédisposition des esprits..." (ws 65). Le mot "Ragziens" désigne ici les habitants de la ville de Ragz en Hongrie où se déroule la majeure partie du roman.

9. On peut également relever cette phrase dans Sans dessus dessous : "Modifier les conditions dans lesquelles se meut la Terre, cela est au-dessus des efforts permis à l'humanité; il n'appartient pas aux hommes de rien changer à l'ordre établi par le Créateur dans le système de l'Univers" (sd 531).

10. La gutta-percha : "sorte de gomme obtenue par solidification du latex de certains arbres poussant à Sumatra. La gutta-percha, plastique et extensible, mais non élastique, conduit mal l'électricité et sert d'isolant" (Le Robert).

11. Lorsque dans le roman Sans dessus dessous (1889), le savant Maston évoque l'existence de "remarquables mathématiciennes", il fait sans doute notamment allusion à la brillante mathématicienne Sonia Kovalevskaïa (1850-1891) à propos de laquelle Jacqueline Détraz indique qu'elle rédigea à vingt-trois ans un mémoire qui "contient un théorème fondamental, le théorème de Cauchy-Kovaleski qui est encore un résultat de base dans l'étude des équations aux dérivées partielles" et qu'elle fut la "première femme professeur dans une université" (Femmes et sciences, Ed. ASTS, 1996, p. 36, 37).  

12. Ces considérations sur les femmes étaient dans l'air du temps. Dans Femmes et sciences, Marianne Grumberg-Manago rappelle qu'"en 1879, Gustave Le Bon, disciple de Paul Broca, fondateur de la Société anthropologique de Paris, écrivait : "Tous les psychologistes qui ont étudié l'intelligence des femmes ailleurs que chez les romanciers ou les poètes reconnaissent aujourd'hui qu'elles représentent les formes les plus inférieures de l'évolution humaine et sont beaucoup plus proches des enfants et des sauvages que de l'homme adulte civilisé. Elles ont des premiers la mobilité et l'inconstance, l'absence de réflexion et de logique, l'incapacité à raisonner ou à se laisser influencer par un raisonnement, l'imprévoyance et l'habitude de n'avoir que l'instinct du moment pour guide." (op. cit., p. 77). On peut ajouter à ce dossier le texte d'un discours à l'adresse des jeunes filles prononcé par Verne en 1892 : "ne vaut-il pas mieux inspirer des vers que d'en faire? Aussi l'enseignement vous est-il départi avec juste mesure, et, si quelques-unes de vous se font étudiantes en droit et en médecine pour porter le rabat des avocates ou manier le bistouri des doctoresses, ce sera le petit nombre. [...] Donc, grandes et petites, prenez garde de vous égarer en courant le domaine scientifique. [...] N'abandonnez rien des devoirs de votre sexe. Puisque vous êtes des privilégiées en ce monde, conservez vos privilèges."  (cité par Herbert R. Lottman, op. cit., p. 327).

                                                                                                                         

 FIN