SOCIETE

 

French cancan

ou la passion de la médisance

sur le lieu de travail

 

 

 

   C’est une chose bien connue, le climat dans lequel se déroulent les relations interpersonnelles sur le lieu de travail reste déterminant pour la satisfaction de l’employé comme pour la bonne marche de l’entreprise. On impute volontiers - souvent de manière justifiée - la présence d’une mauvaise ambiance au travail à la hiérarchie. Un directeur injuste ne risque pas, en effet, d’engendrer autre chose qu’un sentiment d’injustice généralisé parmi ses subalternes, sentiment d’injustice qui sera source d’une longue chaîne de zizanies. Un chef détestable ne risque pas de générer autre chose qu’une atmosphère détestable dans son service, atmosphère détestable qui nourrira d’abondance mesquineries et mœurs de panier de crabes.
   Par delà l’impact avéré des actions de direction ou d’encadrement, les usages de comportement des employés occupant des fonctions subordonnées se montrent, eux aussi, parfois peu reluisants. La pratique de la médisance, par exemple, constitue depuis toujours un fléau qui empoisonne la vie au travail. Attention terrain miné ! Évoquer les malices de caniveaux et les caquets crapuleux en vigueur dans le cadre professionnel reste comme entaché de tabous. Dans une perspective d’évolution des conduites sociales, ne faut-il pas porter un éclairage cru et direct sur ces réalités qui modèlent en négatif le quotidien au travail ?

 

   Dans le monde du travail, le débinage est considéré comme un des beaux-arts. En dépit du caractère bénin qu'on lui assigne et qui lui vaut l'absolution du plus grand nombre, c’est peu dire qu’il constitue une sorte de plaie universelle. Difficile de braver une pratique qui s’inscrit depuis l’aube des temps comme une composante de la comédie humaine à part entière.
   La médisance tient à la fois de la coutume et du passe-temps bon enfant. Quoi de plus réjouissant en effet que de tailler un costume à ses collègues! On se plait à noircir les uns et les autres. On se répand en hypocrisies, en indiscrétions. On fait assaut de plaisanteries douteuses, d’incriminations plus ou moins fantasmagoriques. On se repaît goulûment des histoires qui courent, des rumeurs qui circulent et on régurgite avec délice potins et calomnies. La médisance agit comme une pompe aspirante. A l’usine comme au bureau, les mauvaises langues donnent le meilleur d’elles-mêmes, les moulins à cancans tournent à plein rendement.
   Il y a les spécialistes du petit coup de griffe, de la pique allusive. Il y aussi les démolisseurs en gros, les as du dénigrement à boulets rouges. Pour certains, la médisance est une seconde nature qui trouve une expression quasi permanente à flux continu. Ceux-là semblent avoir perdu toute conscience du fait qu’ils cassent du sucre sur le dos de leurs collègues sans discontinuer.
   Déjà dans Les Caractères, La Bruyère pointait de façon acerbe ce que nous savons tous de toute éternité : « Les hommes ne se goûtent qu’à peine les uns les autres, n’ont qu’une faible pente à s’approuver réciproquement : action, conduite, pensée, expression, rien ne plait, rien ne contente.» (1). C’est ainsi : on aime à se livrer au petit jeu des carnardages fourbes, des cruautés mielleuses. Ce sont les gaietés du lancer de peaux de bananes, les ivresses de la descente en flammes.
   La banalisation de la médisance est un phénomène frappant. Comme il existe un racisme ordinaire, il existe une médisance ordinaire sur le lieu de travail. Médisance libre, spontanée, naturelle. Médisance insolente et obscène affranchie de toute retenue, de toute vergogne. La complaisance dont elle jouit fait rarement scandale. Bien au contraire. Beaucoup lui accordent le bénéfice de l’innocence. Ne sont-ce pas là que jeux futiles ne portant pas à conséquence ! Il n’y a pas de quoi en faire un fromage ! En roulant de gros yeux sévères, d’autres la dénoncent à cor et à cri mais s’empressent, leur profession de foi achevée, de s’y adonner avec la dernière énergie.
   La médisance fait l’objet d’une véritable passion. Au reste, on prétend souvent que les femmes présentent des dispositions supérieures à celles des hommes en matière de caquets venimeux mais à dire vrai certains dignes représentants de la gent masculine pourraient en remontrer à plusieurs bataillons de commères. Sur le terrain de la déloyauté et du cancanage malveillant, la plus grande égalité règne entre les sexes, et il serait plus exact d'affirmer que la plupart des hommes - en dépit de leur flamboyante réputation de réserve et de rectitude - savent se montrer plus férocement dépréciatifs et potiniers que nombre de fielleuses bavardes.
   Il faut enfin avoir à l'esprit que dans l'univers faussement civilisé de l'entreprise la médisance ne constitue en aucune façon un obstacle à la prise de galon. La capacité de nuisance dont elle est porteuse s'y trouve bien au contraire souvent valorisée. Ne croisons-nous pas fréquemment tout au long de notre vie active pléthore d'individus qui durant la totalité de leur déroulement de carrière n'ont cessé de dégoiser, de déverser leur venin sur leurs collègues, leurs confrères, leurs collaborateurs, leurs associés, la femme de ménage, le garçon d'étage, le responsable de la photocopie, le restaurateur du coin et qui ont pourtant accompli de superbes et spectaculaires ascensions professionnelles ?
   Est-il possible d’opposer une résistance à la médisance au travail? Si l’on prend le parti de se tenir à distance des cuisines à cancans de tous poils, on a toutes les chances de passer pour un pisse-froid doublé d'un crâneur maniéré qui « veut se donner un genre » et qui se juge appartenir à une espèce supérieure. Refusez de donner dans le pia-pia comploteur et il se trouvera toujours quelqu'un pour jeter sur vous anathème et suspicion. Pour beaucoup, il sera acquis que vous êtes un père-la-morale ou pire encore : un faux moine de première grandeur. Pour sûr, un quidam qui s’en prend avec autant de vigueur aux perfidies de trous de serrure et aux intrigues de troisième zone ne doit pas être très catholique. Cela cache quelque chose.
   Dans ce contexte, la tentation est grande de céder au consensus, de s’offrir à une idéologie des accommodements plus confortable. Pour ne point agrandir le fossé qui nous sépare de nos semblables, pour ne point froisser la sensibilité générale ne vaut-il pas mieux en effet en certaines circonstances sacrifier à la vacherie ? Aux dires de certaines belles âmes, elle constituerait un des sésames ouvrant toutes grandes les portes de l’intégration sociale et de la concorde communautaire. En suivant cette voie conciliatrice, il sera bien dit in fine que vous ne valez pas mieux que votre voisin. Et toute la compagnie, rassérénée, pourra à loisir entonner en chœur le frémissant refrain : "Il est des nô-ôtres/Il déblatère comme les au-autres..."
   Si l’on accorde toutefois quelque crédit au libre-arbitre individuel et foi en la perfectibilité humaine, rien ne nous contraint à mettre nos pas dans ceux des zélotes de cette ancestrale tyrannie de la médisance qui reste trop souvent la règle sur le lieu de travail.                       

                                                                                                                                                                                             Didier Robrieux

 

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(1)  La Bruyère, Les Caractères, Des Jugements n°9.

                                             

DR/© Didier Robrieux

 

FRENCH CANCAN ou la passion de la médisance sur le lieu de travail (suite) (encadré)

 

 

LES CONTRADICTEURS

 D’ALCESTE

 

        

   Concernant la médisance sur le lieu de travail, l’honnêteté intellectuelle et l’esprit de débat commandent que l’on ménage une place à toutes les objections.
   Ainsi, on peut considérer qu’on ne peut rien contre la Nature humaine et ses petits travers, qu’il convient d’accepter les codes sociaux et les conventions tels qu’ils se sont établis siècle après siècle, fussent-ils dévoyés. Cette sensibilité d’esprit qui fait largement allégeance à la fatalité et à l’immuabilité se trouve magnifiquement incarnée par le personnage de Philinte, l’ami et contradicteur d’Alceste dans Le Misanthrope de Molière.
   «C’est une folie à nulle autre seconde/De vouloir se mêler de corriger le monde »,professe Philinte (v. 157 acte I, scène I). Et de désavouer un Alceste qui se refuse à cautionner les indignités d’une société qu’il condamne : « Tout marche par cabale et par pur intérêt/Ce n’est plus que la ruse aujourd’hui qui l’emporte/Et les hommes devraient être faits d’autre sorte/Mais est-ce une raison que leur peu d’équité/Pour vouloir se tirer de leur société ? » (v.1556 acte V, scène I).
   De même qu’il accorde à la duplicité une ample légitimité, Philinte préconise obéissance et docilité aux conventions sociales : « Quand on est du monde, il faut bien que l’on rende/Quelques dehors civils que l’usage demande »(v. 65 acte I, scène I).Toujours selon l’adversaire philosophique d’Alceste, la société des hommes doit être appréciée à l’aune de la plus grande indulgence : « Mon Dieu, des mœurs du temps mettons-nous moins en peine/Et faisons un peu grâce à la nature humaine/Ne l’examinons point dans la grande rigueur/Et voyons ses défauts avec quelque douceur »(v. 145 acte I, scène I).
   Sur le thème des choix de comportement au travail, la réfutation de Philinte offre elle aussi un lot d’arguments tout à fait recevables.

 

                                                                                                                      D. R.

 

DR/© Didier Robrieux