Métamorphose

Garrett

 

 

 

 

 

 

KENNY GARRETT
AU JAZZ FESTIVAL DE SENS

Un set mémorable

 

    Une session du saxophoniste de jazz américain Kenny Garrett au théâtre de Sens ou l’histoire d’une métamorphose.

    Samedi 1er février, 20 h 45, début du concert. Ce soir, le choix est plutôt empreint d’une connotation « free » pour le renommé saxophoniste alto Kenny Garrett et ses accompagnateurs Vernell Brown (piano), Corcoran Holt (contrebasse), Samuel Laviso (batterie) et Rudy Bird (percussions). Depuis les premières notes jouées, on peut entendre des drums stables, puissants, continument sur la brèche, un jeu au piano fourni, éloquent, de grands et somptueux solos à l’alto et au soprano, une totalité musicale imposante, superbement réglée, la plupart du temps dépourvue des repères harmoniques « classiques » auxquels nous sommes habitués, des morceaux qui s’enchainent sans transition, des références coltraniennes, des ornements de calypso et autres bonnes saveurs sonores de percussions. Bref, un jazz tendance « new thing » démonstratif, épique, bariolé, de premier ordre, bousculant comme il se doit les codes, magnifiant la liberté musicale et sachant ce qu’il veut.
    22 h 10. Après l’interprétation d’un dernier titre peut-être moins « abstrait », la fin du concert tombe comme un couperet. On reste sur une impression mélangée, mi-figue mi-raisin. C’est fini. Les musiciens plient instruments et bagages et quittent le plateau. Néanmoins le public applaudit longuement. Il demande avec force un bis. Un bis qui, pour tout dire, parait bien improbable tant les applaudissements durent et durent encore sans que réapparaissent les artistes... Mais l’auditoire est tenace. Les rappels redoublent en dépit du fait que les lumières de la salle se rallument, que les spectateurs commencent massivement à quitter l’enceinte du théâtre. Bientôt, c'est une bonne moitié de l’auditoire qui a déserté les lieux tandis que l’autre continue vaillamment à battre des mains. Tout cela prend de longues minutes... Mais, alors que les spectateurs restants songent eux aussi à abdiquer et à regagner leurs pénates, grand et brusque étonnement ! Kenny Garrett et ses quatre musiciens remontent sur scène ! Comme requinqués, métamorphosés. Dans ce contexte de final de spectacle précédemment voilé par la déception, la surprise est de taille. Les musiciens empoignent leurs instruments et, contre toute attente, entreprennent littéralement de «mettre le feu» dans cette merveilleuse salle à l’ancienne du théâtre de Sens. Et ce, plus d’une heure durant ! De l’inattendu à l’état pur ! Nous voici subitement en présence d’une toute autre facette de ce quintet. L’esprit de partage, d’échange généreux, de la fête, est revenu. Bienfaisants segments mélodiques, joyeux riffs, rythmes groove, funk, africains, caraïbes, s’enchainent. Kenny Garrett entraine la salle, fait chanter le public, fait taper dans les mains. Désormais debouts, les spectateurs sont saisis de frénésie, dansent. Quel revirement d’ambiance ! Rien dans la première partie de ce show un tantinet formelle et quelquefois un peu froide ne laissait supposer une telle régénérescence des liens musiciens-public, un tel retour de la chaleur humaine. Inoubliable concert.

                                                                                                    Didier Robrieux

 

 

[ 2020 ]
DR/© D. Robrieux