Jazzwoman

 

DOROTHY DONEGAN,

la facétieuse

 

 

    Il existe un jazz de douleur qui exprime avec vérité, nécessité et émotion les souffrances de communautés sacrifiées, de musiciens Noirs, Blancs ou autres dévastés, les ravages d'une Histoire meurtrie1. Il existe un jazz qui chante les jours heureux, la joie de vivre, l'espoir. Il existe aussi un jazz qui respire le plaisir de jouer, le goût de l'amusement. C'est ce versant ludique qu'incarne la pianiste américaine Dorothy Donegan (1922-1998) dans une vidéo savoureuse (1996) visible sur YouTube2.
    Ici, l'esprit de sérieux n'a pas sa place. Comme Fats Waller ou Cab Calloway (avec lequel elle a joué), Dorothy Donegan ose badiner avec la musique. Que cela fait du bien ! Cette musicienne n'a vraiment pas froid aux yeux. Quelle force ! Lors de ce spectacle musical, rien ne parait pouvoir l'ébranler. Ainsi, la voici sur scène, méchante casquette vissée sur la tête, retirant tranquillement bagues et bracelets et les rangeant soigneusement à l'intérieur de son sac à main avant de se mettre au piano. N'est-elle pas la désinhibition personnifiée ? Avec Dorothy Donegan tout semble facile, naturel, amusant. Et tout est réussi ! On envie sa décontraction scénique. On envie son aisance pianistique. Même si l'on sait que cette assurance phénoménale et ce jeu époustouflant sont le fruit de son métier, de milliers heures passées au clavier, d'un constant et immense travail.
    On peut certes interpréter cette exubérance espiègle, truculente, fêtarde comme une manifestation extravertie d'ego mais on peut aussi la voir comme un délitement total de l'ego. Avec Dorothy Donegan, les digues sont rompues. Au delà du cabotinage, elle est elle-même. Et elle ne se soucie plus d'elle-même. Elle donne le sentiment de révéler une certaine émancipation, une position de liberté. C'est un vrai bonheur de la regarder et de l'écouter jouer.

                                                                                                                                                                                Didier Robrieux

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1. On songe aux work songs des plantations, aux gospels des quartiers pauvres, aux bluesmen aux pieds nus, aux chanteuses de clubs sans le sou, à Billie Holiday avec Strange Fruit, au son de la voix de Chet Baker dans ses derniers albums, aux troubles musicaux de Bud Powell au soir de sa vie évoqués par Miles Davis dans ses mémoires, à Milton "Mezz" Mezzrow et au grappin de l'opium, à Mingus et à ses récits de tournées dans Moins qu'un chien (ouvrage par ailleurs assez ignoblement trash), aux rêves de musique Classique brisés de Nina Simone, à la vie cabossée de Charlie Parker, de Ray Charles, d'Art Pepper, etc., etc.
 

2. https://www.youtube.com/watch?v=tgBbO_w_M98