EMILE ZOLA L'Oeuvre

 

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Sombre drame

aux beaux-arts

 

 

  On sait que Cézanne fut un des principaux inspirateurs du personnage de Claude Lantier campé par Zola dans son fameux roman L'Oeuvre qu'il fera publier en avril 1886. Ce texte nous conte les déboires douloureux d'un peintre novateur plongé dans l'effervescence artistique de la fin du XIXe siècle.  

                                        

   L'Oeuvre nous transporte dans la vie d'un jeune peintre, Claude Lantier. Avec sa "forte tête barbue" et son air bourru, Lantier est un créateur fougueux et ombrageux au tempérament soumis à de brusques alternances qui le mènent de la joie à la mélancolie, de la mélancolie à la joie. Empoigné par une vocation précoce, il est un artiste sincère, volontaire, enfiévré par son art. Pour Lantier, peindre constitue un besoin absolu. Dans ce feu sacré qui l'échauffe, il y a tout : la délectation gourmande à manier l'huile, la couleur, la brosse, le vernis, l'étreinte euphorique avec la matière, les vertiges de l'inspiration, les joies simples de l'ébauche, les ivresses extasiantes de la réalisation, les visions devancières de l'oeuvre à venir.La personnalité de Lantier reste cependant chaotique. Dans son atelier, le peintre se montre rageur, brutal, tyrannique, perpétuellement en révolte contre une peinture à la fois médusante et castratrice. Lorsqu'il peint, il se trouve plongé dans des états proches de la transe qui l'isolent de tous et le rendent sourd aux réalités les plus tangibles. La foi chevillée au corps, transpirant sang et eau, il s'engage des heures durant dans de rudes compositions aux lignes énergiques, aux tons audacieux. Lantier est sans conteste un peintre de la confrontation, un peintre de l'effort. L’activité fébrile qui est la sienne comme cette vassalité quasi-mystique à la peinture font du personnage une sorte de "possédé".
   Dans le Paris de la fin du XIXe siècle, notre homme fréquente un groupe de jeunes créateurs conquérants qui fait souffler un vent d'insoumission et d'innovation artistique. Zola représente ici abondamment le capharnaüm des ateliers, la vie de bohème, le quotidien des artistes débutants. Il décrit aussi une effervescence qui n'est pas sans rappeler celle de notre récent Mai 68. Les "enragés" de L'Oeuvre veulent déboulonner l'art suranné, abattre les valeurs du vieux monde, chasser les professeurs mandarins "qui vous entrent de force dans la caboche leur vision à eux". On conspue l'Institut, on fustige les salons officiels, on vilipende les propriétaires de galeries.
   Aux premières loges de la contestation, Lantier se fait le porte-drapeau d'une école de peinture anticonformiste. Il n'a de cesse de stigmatiser le mode antique, les académismes qui lui « tournent le cœur », les normes imposées du "bon goût", la bêtise publique. A contrario, sa peinture se veut libre, spontanée, réaliste, avant-gardiste. Elle inaugure d'autres temps, d'autres moeurs. Elle se réclame d'une autre perception du monde. Lantier se fait fort de jeter sur la toile "la vie telle qu'elle passe dans les rues, la vie des pauvres et des riches, aux marchés, aux courses, sur les boulevards, au fond des ruelles populeuses". Sa méthode s'oppose radicalement aux canons de ce qu'il nomme la "défroque classique" qui sent "le moisi de l'atelier où le soleil n'entre jamais". Sa vision est révolutionnaire : "Il faut le plein air, une peinture claire et jeune, les choses et les êtres tels qu'ils se comportent dans de la vraie lumière".
   En appliquant de telles conceptions dans l'atelier, Lantier dérange. Son travail rompt de façon abrupte avec les pratiques picturales de son époque. Il essuie bientôt les plâtres d'une évolution artistique qui dépasse la sensibilité de la plupart de ses contemporains. Lorsqu'il expose, ses tableaux sont contestés, ridiculisés. C'est pour lui chaque fois le tollé quand l'indifférence ne le relègue pas purement et simplement dans un oubli abyssal.
   Vaille que vaille, le peintre poursuit cependant sa voie, se livre à des exécutions de plus en plus singulières, de plus en plus originales. Une poignée de camarades et de marchands éclairés tiennent son talent pour certain mais le grand public et l'"establishment" artistique s'acharnent à vouloir lui interdire toute reconnaissance. Pourquoi cette guigne tenace? Pourquoi cette récidive perpétuelle de l'échec? Existe-t-il des artistes élus et des artistes proscrits? Faut-il, en l'espèce, incriminer l'ingratitude sociale ou une déficience artistique personnelle? Faut-il accuser la fatalité, les caprices de la chance, les partialités du hasard? Les voies de la réussite sont souvent impénétrables.
   Qui plus est, Lantier obtient des bonheurs inégaux sur la toile. Cycliquement le doute le désarçonne, il subit les éclipses de l'inspiration, les affres de la création. C'est une couleur qui ne vient pas, une figure qui ne se laisse pas représenter, un contraste qui se dérobe, des retouches qui se succèdent à l'infini sans apporter les résultats espérés. L'Oeuvre est aussi l'inquiétant roman de l'impuissance créatrice. Une impuissance au sein de laquelle les pires sentiments de médiocrité, de faiblesse, de détestation de soi (et parfois de paranoïa) jouent une partition maladive. Une impuissance mère de toutes les frustrations qui relie l'artiste à une idée du vide, à une conscience de l'anéantissement et de la mort.
   A toutes ces conjonctions s'ajoute l'indigence matérielle et sociale de Lantier. Quoique doté d'une petite rente, le peintre tire le diable par la queue. L'atelier est humide, miséreux, le bois de chauffage manque l'hiver, la pitance est maigre, les rares ventes de toiles ne suffisent pas à fournir les subsides indispensables au quotidien. Rencogné dans son malheur, Lantier ravale son amertume. Peu à peu, la désespérance s'installe, un deuil frappe, la vie de famille se dégrade, les amis tournent le dos, le découragement s'amplifie. Le peintre se voit saisi de pulsions morbides. Graduellement il s'enfonce dans sa solitude, dans son délire, dans son hiver. Ses dernières forces finiront par se briser.
   Tout au long du récit, le parcours de vie de Lantier nous glace jusqu'aux moelles. Une souffrance infinie traverse le livre. La mise en mots par Zola de cette souffrance (si elle frôle parfois les limites d'une parodie misérabiliste et plaintive) ne doit pas faire ignorer la présence dans L'Oeuvre d'un témoignage exceptionnel. Le texte se veut aussi une transposition des réalités de ce que l'on nomme communément la "vie d'artiste" telle qu'elle pût se dérouler dans la dernière période du XIXe siècle. A maintes occasions, Zola dénoncera la scandaleuse condition faite en son temps aux artistes peintres. "La plupart de ces lutteurs sont des hommes pauvres qui meurent à la peine, de misère et de lassitude", écrit-il notamment dans Le Voltaire en juin 1880 (1). On sait que Zola ne concevait pas la mise en chantier d'un ouvrage sans avoir préalablement procédé à un étayage documentaire complet. Ses méthodes de travail "naturalistes" avec ce qu'elles s'imposaient d'enquêtes, d'observations et d'interprétations nous engagent à valider la qualité de ses restitutions. L'écrivain s'applique ici à une description précise et crue de son sujet. En la circonstance, l'élan narratif ne s'embarrasse pas toujours de douceurs stylistiques et certaines rugosités d'écriture de L'Oeuvre trouvent sans aucun doute leur origine dans cet incorrigible acharnement du concret de Zola devant lequel le lecteur s'incline uniquement parce qu'il le sait sous-tendu par une authentique quête de vérité et de justice.
   On rencontre ainsi d’autre part dans le roman de nombreuses allusions à l'école dite "de plein air" (qui constituera un des ferments de l'impressionnisme), plusieurs évocations de Bennecourt où Zola et Cézanne (1839-1906) séjourneront, de larges références au Salon des Refusés de 1863 (où fût notamment présenté le Déjeuner sur l'herbe de Manet qui fit le bruit que l'on sait) et aussi de vivantes reconstitutions de la période proprement subversive qui secoua l'univers de la peinture avec l'apparition du groupe impressionniste. Dans un premier temps, Zola sera un ardent défenseur de l'impressionnisme. Il sera l'ami, le zélateur, le protecteur de cette génération de peintres honnis qui bouleversera de fond en comble l'expression picturale et qui donnera jour aux premières réalisations de l'art moderne. Son admiration pour Manet sera, semble-t-il, plus appuyée ainsi que l'illustrent plusieurs articles, tel celui publié dans L'Événement du 7 mai 1866 : "Je suis tellement certain que M. Manet sera un des maîtres de demain, que je croirais conclure une bonne affaire, si j'avais de la fortune, en achetant aujourd'hui toutes ses toiles (...) J'ai revu Le déjeuner sur l'herbe, ce chef-d'oeuvre exposé au salon des Refusés, et je défie nos peintres en vogue de nous donner un horizon plus large et plus empli d'air et de lumière" (2).
   Comme il se doit Zola sera enclin à faire de l'impressionnisme un naturalisme : "Selon moi, on doit bien saisir la nature dans l'impression d'une minute; seulement il faut fixer à jamais cette minute sur la toile, par une facture largement étudiée. En définitive, en dehors du travail, il n'y a pas de solidité possible. D'ailleurs, remarquez que l'évolution est la même en peinture que dans les lettres (...) Depuis le commencement du siècle, les peintres vont à la nature, et par des étapes très sensibles. Aujourd'hui nos jeunes artistes ont fait un nouveau pas vers le vrai, en voulant que les sujets baignassent dans la lumière réelle du soleil, et non dans le jour faux de l'atelier, c'est comme le chimiste, comme le physicien qui retournent aux sources, en se plaçant dans les conditions mêmes des phénomènes. Du moment qu'on veut faire de la vie, il faut bien prendre la vie avec son mécanisme complet" (3).
   Si le cercle d'artistes impressionnistes que fréquentait familièrement Zola lui permit aisément de réunir les éléments de première main propres à façonner un Claude Lantier crédible, il ne fait désormais aucun doute que Cézanne a plus particulièrement inspiré les traits les plus caricaturaux de son personnage. Le maillage de cette hybridation littéraire est aujourd’hui bien connu. Cézanne et Zola se lièrent d'amitié au collège Bourbon d'Aix-en-Provence où ils furent tous deux élèves. Ils fréquentèrent un temps les mêmes groupes d'intellectuels et d'artistes, partagèrent les mêmes villégiatures, échangèrent une correspondante nourrie. L'Oeuvre paraît en avril 1886. Le portrait du peintre Lantier dans lequel se reconnaît Cézanne est violent, cruel, sans pitié. Le livre tout entier est gros d'une noirceur pathétique et l'on comprend que l'auteur des Joueurs de cartes et du Jardin des Lauves ait mal reçu cette transposition littéraire négative et peu amène. Cézanne verra dans la parution de ce texte une grave offense qui le conduira à rompre toute relation avec son ami.
   On sait par ailleurs que sont quasiment absents de la riche production journalistique zolienne les textes favorables à Cézanne. Zola restera rédhibitoirement fermé, semble-t-il, à la sensibilité tragique de ce cet artiste exceptionnel qui fût pourtant un ami intime, de même qu’il se montrera toujours peu compréhensif à l'égard de ses déboires (Cézanne vendait difficilement ses toiles) et peu empressé à soutenir son oeuvre plus sûrement engagée dans une vision avant-gardiste appartenant sans doute déjà à l'ère "post-impressionniste" (4).
   Après avoir marqué un fervent soutien à la mouvance impressionniste, Zola, déçu dans les espoirs qu'il avait placés en elle, finira par s'en éloigner de façon progressive. Il agrémentera ses derniers encouragements de cordiales réserves (5). Puis, viendra le temps des aigres sentences déniant toute unité et tout aboutissement contemporain à l'école impressionniste qui se verront résumées dans un article fameux donné au Voltaire: "Le grand malheur, c'est que pas un artiste de ce groupe n'a réalisé puissamment et définitivement la formule nouvelle qu'ils apportent tous, éparse dans leurs oeuvres. La formule est là, divisée à l'infini; mais nulle part, dans aucun d'eux, on ne la trouve appliquée par un maître. Ce sont tous des précurseurs, l'homme de génie n'est pas né" (6). Tout en s'efforçant de révéler au monde les souffrances qui accablent et tourmentent les artistes, la composition de L'Oeuvre viendra en quelque sorte parachever ce long cortège d'irritations et de désillusions.
   On notera enfin que le parcours de Paul Cézanne apportera une sorte de démenti à la féroce parodie élaborée par Zola dans L'Oeuvre. Lantier est un génie de la peinture "avorté" qui met fin à ses jours; Cézanne après bien des échecs connaîtra durant les dernières années de sa vie estime et gloire et deviendra le père d'une des plus grandes révolutions artistiques de tous les temps.

 

                                                                                                                                                 Didier ROBRIEUX

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(1) (3) Le Voltaire, juin 1880, article reproduit dans Pour ou contre l'impressionnisme, textes réunis par Serge Fauchereau, Ed. Somogy.

(2) L'Événement, 7 mai 1866, op. cit.

(4) Les saillies de Zola furent parfois sévères à l'endroit de Cézanne: "Monsieur Paul Cézanne, un tempérament de grand peintre qui se débat encore dans des recherches de facture" (Le Voltaire, op. cit.).

(5) "On ne saurait leur souhaiter qu'une chose : c'est de continuer sans vaciller ce qu'ils ont commencé, et de trouver dans leur milieu un ou plusieurs peintres assez doués pour fortifier par des chefs-d'oeuvre la nouvelle formule artistique" (Le Messager de l'Europe, juin 1876, op. cit.).

(6) Cité dans la préface de Serge Fauchereau, op. cit.

 

DR/© Didier Robrieux