TELEVISION

 

La Pensée hors-jeu

 

        

  La Pensée, lorsqu'elle cherche à emprunter d'autres voies que celles de la facilité, est souvent réduite à la portion congrue sur les plateaux de télévision où se manifeste plus volontiers un goût marqué pour le ras des pâquerettes. De surcroît, la mauvaise réputation de donneuse de migraines dont elle est affligée ne lui simplifie pas la tâche...

 

   La plupart des talk-shows et autres émissions reine de la télévision mêlant fantaisie et causerie font une guerre impitoyable à toute forme de pensée un tant soit peu construite souhaitant se faire entendre. Les formats et les concepts mêmes de ces programmes, il est vrai, ne leur laissent pas d'autres choix. Les lois du divertissement obligent et les impératifs de l'audimat commandent. Il y va certainement de la survie de la télévision. Si on laissait en effet proliférer ces voraces termites que sont les « choses de l'esprit », elles auraient sans doute tôt fait de saper l'édifice tout entier.
   Pour nombre de top-managers du grand barnum cathodique, la pensée est synonyme d'ennui mortel. Elle est une sorte de repoussoir, de remède contre la joie de vivre, d'agression potentielle et rampante contre les besoins de loisirs et de délassement légitimes auxquels aspire tout honnête téléspectateur. Ce détestable tue-plaisir nuit au surplus gravement à toute approche marketing efficace. Les intérêts économiques et commerciaux sont ici bien compris
   Dans cette logique, les maîtres d'oeuvre du spectacle télévisuel ont forgé de puissants commandements : mettre en sommeil matière grise et culture, étouffer dans l'oeuf tout ce qui pourrait donner naissance à une migraineuse "prise de tête", refouler tout ce qui pourrait prendre une barbante tournure "intello", combattre sans pitié cet "élitisme" éhonté qui ose tordre son nez sur ces émissions si merveilleusement populaires que sont par exemple La Roue de la fortune, Attention à la marche ou Vidéo-Gag. Relayant ces prescriptions catégoriques, responsables de chaînes, producteurs, réalisateurs se font fort d'égayer le spectateur, de stimuler sa passion pour la fête, de le tenir en haleine, de l'émerveiller, de le faire rêver, de le griser, d'éveiller en lui le cas échéant des pulsions téléphoniques nouvelles à 0,56 euros l'appel... Pour ce faire, rien n'égale les bonnes vieilles recettes : images fortes à la sauce clip, séquences décoiffantes, mariolades en tous genres, une pincée de frisson ou de scandale, deux noix de sport, trois chansonnettes... Il faut impérativement attiser l'attention, dupliquer du sensationnel à tour de bras, émoustiller à jet continu, se prémunir contre la sinistrose qui partout se tient en embuscade et menace l'antenne. Sur les plateaux, le joyeux drille sera préféré au penseur triste qui coupe les cheveux en quatre. Le cultureux réputé assommant comme la pluie sera écarté au profit d’un diplômé d'une grande école telle que la Star Academy. Toujours unanimement appréciés, confettis, nez rouges et langues de belle-mère seront commis d'office. Si nécessaire, quelques créatures de rêve viendront répandre leurs charmes sur le site de l'émission et trancher les dernières têtes de l'Hydre de la tristesse.
   Personnage-clé, l'animateur vedette viendra de bon gré se couler dans le jeu de ces conventions exaltantes. Toutes dents dehors, oreillette enfoncée dans l'oreille, un oeil assujetti au chronomètre, il s'emploiera au milieu de ses invités à doper frénétiquement son affaire. Tout en affichant des dehors enthousiastes et décontractés, il devra cependant constamment demeurer sur ses gardes. Imaginez, s'il venait à l'idée à un intervenant de mettre en marche sa petite cervelle!... Pas question de laisser prise au moindre embryon de réflexion difficile ou de spéculation compliquée qui viendrait de suite casser l'ambiance. Dehors, les fâcheux! A la lanterne, les fastidieux du bocal! Intraitablement, le présentateur accomplira son rôle d'éradicateur. Dans cette tâche, il fera sans faiblir agir ses armes de prédilection : interrompre et écourter. Il n'aura de cesse de cisailler les interventions de ses interlocuteurs. Rien ne résistera à ce traitement. Réduites à l'impuissance, les conversations de plateaux se verront tronquées, hachées, mises en pièce, décousues à souhait. "Scotcher" le téléspectateur nécessite manifestement d'éliminer tout temps mort, réclame de maintenir un rythme. Un rythme qui s'opère non dans l'homogénéité, dans la cohérence mais dans la rupture, la restriction, le passage à la trappe, le concassage, l'éclatement, la cacophonie. Pétarades incessantes de blablas morts nés. Pas une phrase qui soit autorisée à connaître son terme. Pas une idée qui ne puisse prétendre trouver son développement. Prodigalité extravagante de brassage, de frénésie, de convivialité de surface. Un monde tout feu tout flamme, mais rien ne circule, rien n'émerge. Tonitruant chaos de singeries et de platitudes.
   La télévision ne cache pas qu'elle aime à tirer ses prestations vers le bas. Au nom du droit au divertissement pour tous, elle s'enorgueillit journellement d'alimenter une sous-culture qui fait la part belle à des productions de plus en plus racoleuses, de plus en plus ridicules, de plus en plus tordues. Cette politique intentionnelle ne nous incline pas, il faut bien le dire, à attendre d'elle un réel supplément d'âme (même s'il faut saluer les efforts exceptionnels et méritoires de diffuseurs comme Arte). Par-delà les options exécrables et délibérées prises par les responsables des programmes, on se laisse parfois aller à penser que la télévision possède des limites inhérentes à sa nature même et qu'elle ne fait, en réalité, que ce qu'elle peut à défaut la plupart du temps de faire ce qu'elle doit. Il semble que l'on ne puisse pas demander l'impossible à cette influente entité. La plus belle fille du monde...

        

                                                                                                                                                         Didier Robrieux

 

DR/© Didier Robrieux