Livre

Sans titre 4

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elsa Fottorino

 

 

PASSION BRÈVE

 

 

Roman

 

 

    D’où provient, lorsque l’on lit certains romans, cette impression de se retrouver derrière une porte en train de regarder par le trou de la serrure ? Cette impression de se retrouver dans la peau d’un lecteur voyeur se livrant à la lecture d’une litanie d’indiscrétions et d’histoires personnelles divulguée par un auteur résolument exhibitionniste ? Cette impression d’être devenu le spectateur consentant d’un ballet de scènes relevant de l’intime qui ne représentent rien d’essentiel et qui ne méritent pas forcément d’être claironnées ?
    En réalité, rien ne nous contraint à rejoindre les territoires « romanesques » qui ont comme cœur de cible les « récits de vie » se piquant d’offrir une tribune à l’introspection individuelle, à un pathos autocentré et tonitruant, à un défilé d’expériences humaines pas toujours très intéressantes exhalant tantôt l’eau de rose, tantôt une dureté cruelle, dramatique, impudique, parfois sans pitié. « Récits de vie » qui de surcroît donnent le plus souvent lieu à des textes littéraires de peu d’envergure.
    
Il faut bien sûr balayer toutes ces préventions avant d’ouvrir Passion brève, le dernier livre d’Elsa Fottorino. Dans son ouvrage, l’autrice procède à la dissection minutieuse d’une idylle enflammée survenue entre une jeune historienne de vingt-neuf ans et un pianiste concertiste célèbre en bout de carrière de quarante années son aîné.
    
C’est la jeune femme qui raconte. L’amour dévorant de ce couple baigne dans un climat de trouble, d’inconfort. En dépit de toutes les proclamations de bonheur, en dépit de tous les serments, un malaise diffus frappe les protagonistes de cette « love affair » singulière, alimenté par une inquiétude harcelante et une désillusion programmée. Comme l’indique le titre de ce récit, la relation est placée sous le signe de l’éphémère. La rupture est écrite par avance ; son anticipation est vécue quasi journellement. C’est une vie sentimentale où dominent l’incertitude, l’ambiguïté, la confusion. Les sentiments intérieurs s’entrechoquent. Les partenaires de cette union disparate du point de vue de l’âge ne savent pas sur quel pied danser.
    
Souvent, l’humeur de l’homme s’assombrit. Il est « navré » de « ne plus avoir vingt ans », il a peur « d’être laissé sur le bas-côté », il craint d’« abîmer » sa compagne, il se garde de se bercer d’illusions, de former des projets d’avenir. La jeune femme, quant à elle, affirme se ficher totalement du fait que son conjoint soit plus vieux qu’elle... mais en réalité, elle n’est pas dupe, elle ne se voile pas la réalité, elle sait que tout cela ne durera qu’un temps, même si rien ne sera oublié.   
    
Dans l’évocation des jardins secrets de ce duo amoureux s’invite aussi une dimension fait de société. Ainsi que le mentionne la narratrice, une liaison établie entre deux personnes accusant une grande différence d’âge est la plupart du temps perçue par le monde extérieur comme une anomalie, comme une « transgression », une transgression qui génère une forme d’inquisition, de « persécution » publique. Les couples qui se trouvent dans cette configuration sont fréquemment considérés comme des parias. Ils sont montrés du doigt, moqués, voire humiliés. Les coups de boutoir portés par la société bien pensante sont violents. Les désagréments, petits et grands, surviennent constamment. Ce sont les « regards évasifs », la « morgue » des passants ou des serveurs de restaurant. Ce sont les arrière-pensées septiques et malveillantes qui fusent de toute parts à l’identique de celles relevées par Jean-Max Rivière, le parolier de la chanson Il Suffirait De Presque Rien que chantait jadis Serge Reggiani : « Elle est jolie, comment peut-il encore lui plaire ? / Elle au printemps, lui en hiver »...
    
En matière affective et sentimentale, la fusion jeunesse/vieillesse reste porteuse d’une connotation péjorative et frappée d’une réputation d’incompatibilité irréductible. Au bras d’un géronte, une jeunette est regardée soit comme une intrigante sensible à la trésorerie d’un vieux beau cousu d’or, soit comme une midinette fascinée par la célébrité d’une baderne VIP, soit comme une malheureuse détraquée envoûtée par l’ineffaçable figure du père, soit encore comme une fille perdue ignoblement abusée par un bouc lubrique couverts de rides... Difficile de se détacher de ces images-là ! D’autant qu’elles sont les reflets de situations pas toujours reluisantes qui existent par ailleurs. Le tout est de ne pas céder aux généralisations injustes et expéditives car, comme l’écrit Elsa Fottorino dans son roman, pour certaines personnes qui s’aiment « le bonheur peut faire mal ».

                                                                                   Didier Robrieux

 

Elsa Fottorino
          PASSION BREVE

          Ed. Mercure de France, 2025             

 

[ Décembre 2025 ]
             DR/© D. Robrieux