Nouvelle

VOUS ICI, CARLINE ?
Conte burlesque

Au sortir d'une journée entière passée au desk de son journal à découper des dépêches, David Murat-Flanchet s'était hâté de fourrer sa cravate bordeaux mouchetée de points blancs dans l'une des poches de son costume bleu nuit et empressé d'ouvrir son col de chemise. Alors qu'il se trouvait à l'intérieur de la brasserie La Rhumerie Martiniquaise à Paris en train de siroter seul et paisiblement son deuxième punch coco, il vit au loin s'ouvrir la porte d'entrée de l'établissement et apparaitre la silhouette d'une grande jeune femme brune portant un étui à instrument de musique en bandoulière. En se dirigeant vers le bar, la jeune femme passa à proximité de la table du journaliste, marqua un temps d'arrêt, se retourna, puis rebroussa chemin et se dirigea vers lui sans la moindre hésitation. Murat-Flanchet leva le nez de son punch coco.
— Monsieur Murat-Flanchet ! Vous me reconnaissez ?
Murat-Flanchet était ce jour-là, il faut bien le dire, là où il était attablé, intensément centré sur lui-même et il broyait du noir. Les paroles de la jeune femme procurèrent toutefois chez lui une bouffée d'euphorie et l'arrachèrent à son triste blues.
— Carline ! Carline Buridan ! Quelle surprise !
— Et pour moi donc ! affirma-t-elle avec un large sourire.
Boots noires, pantalon gris perle, blouson en jean sur un corsage bariolé, bracelets dorés au poignet, un visage magnifique, des cheveux noirs tirés en queue de cheval, de beaux et volontaires yeux bruns légèrement allongés… Six ou sept ans s'étaient écoulés et Carline n'avait pas changé ! Quelle prestance ! pensa Murat-Flanchet.
Ils se serrèrent cordialement la main.
— Je sors d'une répétition, j'avais envie de m'offrir un petit cocktail avant de rentrer chez moi, fit Carline. Ici, c'est tranquille, tout le monde est adorable. Je viens quelquefois jouer dans cet établissement...
— La grande trompettiste de jazz Carline Buridan est donc de retour parmi nous ! s'exclama avec feu Murat-Flanchet, le punch coco étant probablement pour partie responsable de cet échauffement. Accepteriez-vous de prendre un verre ?
Il y a un certain nombre d'années, lors de leur première et unique rencontre, Carline Buridan avait pu observer que Murat-Flanchet était un journaliste correct, accommodant et par ailleurs plus futé qu'il n'en avait l'air. Elle conservait de lui un excellent souvenir. Elle hocha la tête et répondit simplement :
— J'allais vous le proposer.
— Ti'punch ? Punch coco ? Punch planteur ? Soufrière ?... demanda le journaliste.
Carline Buridan opta pour un planteur tandis que Murat-Flanchet dirigea son choix vers un troisième punch coco. Un serveur souriant et attentionné prit la commande et apporta rapidement les drinks.
— Je suis ravi de vous revoir, chère Carline...
— La réciproque est vraie.
— Il y a maintenant une éternité que j'ai réalisé cette interview de vous pour le journal…
— Cela ne date pas d'hier, en effet… et cela fait bientôt deux ans que j'ai rejoint notre cher hexagone, monsieur Murat-Flanchet, dit-elle en offrant un visage des plus radieux.
— Monsieur Murat-Flanchet, monsieur Murat-Flanchet… Dite David, Carline ! Nous sommes de vieilles connaissances.
— C'est d'accord, David…Vous êtes toujours à Jour Presse ? questionna-t-elle.
— Oui, je travaille toujours pour cette feuille de chou… mais parlons de vous… Ainsi vous voilà rentrée de Chine ! J'ai lu un grand nombre d'articles dans les magazines de jazz français consacrés à vos succès musicaux à l'étranger... vos cinq années passées à Shanghai… vous vous êtes illustrée au sein des meilleures formations locales... sans parler de tous ces disques que vous avez enregistrés là-bas qui sont à faire pâlir de jalousie ceux des labels de New York !... Félicitations ! Ce n'est pas rien...
— Merci, merci, merci, David. Moi aussi, pendant mon absence de France, j'ai lu vos articles !...
— Vous avez lu mes articles ?
— Oui. Jour Presse est présent dans tous les kiosques en Chine. J’ai lu tous vos articles, David. Et, si je puis me permettre, ce n'est pas du pipi de chat, vos articles ! Je tiens à vous le dire…
— Ah bon !... En général, personne ne les lit, mes articles. Tout le monde s’en fout de mes articles !... dit-il en la fixant avec un étonnement morose.
Réalisant que le journaliste était à l'évidence hanté par de sérieux ressentiments, Carline ajouta :
— Je vous assure, ils sont top vos articles ! On voit que c'est sérieusement travaillé… on voit que c’est du "fait maison", que c'est du moulé à la louche… on voit que vous n'utilisez pas l'Intelligence Artificielle, VOUS !... Mais qu'est-ce qu'il vous arrive, David ? demanda Carline Buridan en voyant la mine de Murat-Flanchet se défaire brutalement. Ai-je dit quelque chose qu'il ne fallait pas ?...
L'enthousiasme bonhomme de son interlocuteur s'était en effet tout à coup effondré. En l'occurrence, les compliments de la jeune musicienne à propos de ses articles n'avaient pas eu le pouvoir de le rasséréner.
— Oui, tout le monde s’en fout, de mes articles !... répéta-t-il après avoir absorbé une copieuse gorgée de punch coco.
Puis, il bredouilla avec des yeux de chien battu :
— C'est un mauvais jour, Carline. Pardonnez-moi… il m'est impossible de vous cacher que j'ai le blues aujourd'hui… je suis terriblement honteux et désolé mais ça déborde…
C'est bien ma chance, se dit Carline Buridan intérieurement. A peine allais-je m'accorder un moment de détente que je tombe sur un déprimé… Mais bon, vogue la galère, ma fille !...
Après s'être montrée extrêmement réservée, Carline qui n'avait jamais eu ni froid aux yeux ni sa langue dans sa poche renoua instantanément avec son franc-parler habituel:
— Bah bah bah ! Ne vous bilez pas, répliqua-t-elle avec énergie. Il m'en faut plus pour me briser le moral et me faire perdre ma bonne humeur ! Vous avez le bourdon, cela arrive, c'est courant, c'est la vie... Que se passe-t-il, David ?...
— … Eh bien voilà. Figurez-vous Carline qu'en marge de mon travail de journaliste à Jour Presse, j'écris des petites histoires…
— Ah bon, vous écrivez des petites histoires ? Je l'ignorais.
— Pas étonnant que vous l'ignoriez. Personne n'est au courant ! J'écris des petites histoires, je passe des heures, des jours, des années à me creuser la tête à écrire des petites histoires et tout le monde s’en fout de mes petites histoires ! cracha-t-il amèrement.
L'humeur de Murat-Flanchet s'était véritablement désagrégée. Il n'était pas douteux par ailleurs qu'il commençait à connaitre un début d'ébriété.
— …Oh, ce sont des petites histoires très simples, sans prétention, qui se veulent seulement divertissantes, poursuivit-il. J'essaye de les faire lire autour de moi… Et vous croyez qu’il y aurait quelqu'un ou quelqu'une qui viendrait me dire : j’ai dévoré vos petites histoires, monsieur Murat-Flanchet… elles sont bien tournées vos petites histoires… avec elles, nous allons de surprise en surprise… elles se dégustent comme du petit lait… Ou encore : je me suis bien amusé en les lisant vos petites histoires… dans cette vallée de larmes, elles m'ont remis du baume au cœur, monsieur Murat-Flanchet…, proféra-t-il à la suite sans reprendre son souffle.
La révélation faite par Murat-Flanchet de ses contrariétés engendra chez Carline Buridan un mouvement d'empathie spontané et vertueux :
— Si cela peut vous rassurer, David, pour ma part, je dois vous dire que cette petite histoire parue dans Jour Presse que vous avez intitulée Bien le bonjour Véronica et dans laquelle vous parlez d'une dame en vert qui sort d'un gros tas de neige avec des aiguilles à tricoter, j'ai trouvé cette histoire poilante, jugea-t-elle bon d'affirmer.
— Une dame en vert qui sort d'un gros tas de neige avec des aiguilles à tricoter !... Mais ce texte n'est en rien une de mes petites histoires, Carline ! rétorqua le journaliste. C'est une INTERVIEW ! Une interview journalistique rédigée par mes soins que vous avez lue dans Jour Presse ! La petite histoire dans laquelle je parle de la dame en vert s'appelle Sur les genoux d'un ange ! Tout le monde mélange tout... dit-il d'une voix découragée.
— Autant pour moi ! Je ne voulais pas vous contrarier, David…
— Vous ne me contrariez pas, Carline, c'est moi qui vous importune… J'en suis bien conscient…
— Mais non, mais non, David… Et puis… il y a également cet autre récit à propos d'une saucissonnade à Mougin-les-Lièvres, déclara Carline Buridan. C'est vraiment très réussi et très réjouissant, vous savez… Sincèrement !.
— La Saucissonnade de Mougin-les-Lièvres ! Mais Carline, ce texte ne constitue pas davantage une de mes petites histoires ! C'est un REPORTAGE, un reportage que j'ai réalisé là-encore pour Jour Presse ! Oh, c'que j'en ai marre !... grommela-il tout en s'efforçant de ne pas donner à ses paroles une inflexion irrévérencieuse.
Murat-Flanchet eut alors un hoquet de poivrot assez sonore et assez peu élégant. On ne sera pas mécontent d'apprendre que — par chance — Carline Buridan s'était absentée aux lavabos quand cela arriva.
Lorsqu'elle revint, le journaliste se remit à vider son sac sur un ton à la fois mêlé d'excitation et de pleurnicherie :
— … Tiens ! Ces chameaux d'éditeurs ! Depuis des années, je leur envoie régulièrement mes petites histoires par la poste — et cela coute cher, vous savez. Eh bien : jamais UNE réponse ! Jamais UN commentaire ! AUCUNE réaction ! Ils s'en moquent comme d'une guigne !...
— Si vous traitez les éditeurs de chameaux, vous ne risquez pas d'obtenir un jour leurs bonnes grâces, David...
— Oh, loin de moi l'idée de faire injure aux gens de l'édition, vous pensez bien... J'aime beaucoup les chameaux. En fait, j'adresse seulement un clin d'œil à leur attention... à ces chameaux.
— Un clin d'œil ?
— Oui, un clin d'œil, un message subliminal, si vous préférez, qui fait référence à l'une de mes petites histoires où il est question de chameaux… Vous ne pouvez pas comprendre puisque vous ne l'avez pas lue, l'histoire des chameaux
Carline ne vit alors plus aucune raison de continuer à museler son tempérament naturel qui était entier et direct :
— Non, je ne l'ai pas lue en effet, je confirme, acquiesça-t-elle. Mais dites-donc : mes petites histoires par ci… mes petites histoires par là !… Elles sont bonnes au moins, vos petites histoires, David ?…
— Comment voulez-vous que je sache si elles sont bonnes puisque tout le monde s'en moque comme de l'an quarante !
— Parce que vous savez, c'est une question qu'il faut se poser… Avez-vous une idée de leur valeur ?
— Aucune ! Il se peut qu'elles soient creuses, un peu bourrin, cousues de fil blanc, mes petites histoires … Je n'en sais rien... Allez savoir ?...
— Comme beaucoup d'écrivains, vous grossissez peut-être un peu trop les choses dans vos petites histoires, David ?
— C'est bien possible. Mais pour inventer des petites histoires, il faut bien exagérer un poil… et même parfois exagérer CONSIDÉRABLEMENT, n'est-il pas vrai ?…
Murat-Flanchet ne se sentait guère dans une position lui permettant de se formaliser de la cascade de questions que débitait de façon hardie et décomplexée la jeune trompettiste.
— Vous manquez peut-être de recul ? reprit-elle.
— Sait-on jamais !...
— Vous misez peut-être gros sur quelque chose qui vous échappe, qui vous dépasse ?…
— On ne peut jurer de rien...
— Vous avez peut-être envie qu'on vous flatte ?
— Je me le demande parfois…
— Vous en faites peut-être tout un fromage ?…
— Cela se pourrait bien…
— Vous ne seriez pas un chouia paranoïaque, par hasard ?
— Comment savoir ?... fit Murat-Flanchet en affichant un docile accablement.
Après avoir vidé son verre de planteur, Carline Buridan enchaîna :
— Et vos amis ? Qu'est-ce qu'ils disent ?
— Parlons-en des amis ! J'ai soumis quelques uns de mes récits à plusieurs d'entre eux. On ne peut pas dire que ce soit le grand enthousiasme ! Ils s'en moquent comme d'une guigne ! Cela ne les intéresse pas. Ils ne disent rien ! Tous des fourbes !
— Ils ne disent rien ?
— J'ai renoncé à leur faire lire quoi ce soit. Tous des fourbes !
— Et votre femme ? Qu'est-ce qu'elle dit, votre femme ?
— Ma femme ? Oh, vous savez, lorsqu'il se trouve un écrivailleur sous un toit conjugal… elle a foutu le camp !… Marie-Christine a foutu le camp !
— Ça, ce n'est pas banal !...
— Elle a foutu le camp !
— Remarquez, moi aussi, Jean-Phi, hier, il a foutu le camp ! Ce n'est pas une grosse perte d'ailleurs… Lorsque vous avez une trompettiste à la maison…
Murat-Flanchet rajouta, larmoyant :
— Oh, elle est pas belle la vie…
— …Ne parlons pas de votre chien, relança Carline Buridan. Il a du mourir récemment, votre chien ! N'est-ce pas ?! Dites-moi si je me trompe ?...
— Oui, c'est vrai, Lampion est mort, dit le journaliste en poussant un soupir funèbre. Comment le savez-vous ?
— Comment je le sais ? C'est simple : vous avez un gros blues, David. Et les hommes, quand ils ont un gros blues, c'est la plupart du temps parce que leurs affaires ont mal tourné… ou que leur femme a foutu le camp… ou que leur chien a passé l'arme à gauche… ou que leur voiture a été rayée dans la rue par un affreux Jojo… ou qu'ils ont fait petite chandelle…
— Petite chandelle ?..
— C'est une image…
— …Ooooh Carline ! Je vois à quoi vous faites allusion…Vous n'êtes pas très charitable envers la gent masculine, vous n'y allez pas de main morte !
— J'ai mes raisons, David. J'ai mes raisons…
— Oh, elle est pas belle la vie, lâcha-t-il une nouvelle fois d'un ton hébété et plaintif.
Par-delà les sanglots d'artiste maudit versés par ce journaliste de Jour Presse que le hasard lui avait fait croiser à nouveau, la compagnie de ce dernier n'était paradoxalement pas désagréable à Carline. L'homme était certes un tantinet éméché mais son comportement demeurait des plus convenables et se montrait même attachant. Manifestement, Murat-Flanchet portait sur elle un regard purement fraternel, dénué d'arrière-pensées. Il n'existait aucun malentendu, aucune équivoque entre eux. Carline en était certaine. Elle était un peu grise, elle aussi. Sa voix devenue traînante et vaguement chaotique ainsi qu'une coloration d'un rose soutenu apparue sur ses joues en témoignaient. Jugeant néanmoins que son bilan éthylique du moment n'avait pas atteint un seuil critique, elle renouvela les consommations d'autorité.
Le temps passait. Comme c'était attendu, en vertu notamment d'un mimétisme généreusement imbibé de rhum antillais, les lamentations de Murat-Flanchet finirent par migrer du côté de la belle Carline qui d'une façon soudaine et inattendue sortit de ses gongs.
— Eh bien, j'vais vous dire, David… Purée de triolets ! proféra-t-elle tout à coup en fronçant les sourcils et après avoir aspiré bruyamment une lampée de planteur. Moi, j'fais de la trompette et du jazz. Eh bien, tout le monde s'en fout de la trompette et du jazz !
— Pas moi ! s'esclaffa Murat-Flanchet en proie lui aussi à une élocution de plus en plus récalcitrante. Vous savez que je suis un mordu de jazz, Carline…
— … Oui, je sais, je sais, je sais, David… coupa-t-elle hâtivement avant de reprendre :
— … Depuis mon séjour de Chine, je suis assez connue sur la scène jazz, c'est vrai, mais depuis que je suis rentrée en France, vous croyez que l'on vient me chercher tous les jours pour faire des concerts ? Tiens ! Parle à ma trompette ! Tout le monde s'en contrefiche, des trompettistes !
— Pas moi ! répéta Murat-Flanchet les yeux attendris et humides.
— On s'imagine que les cachets vous tombent comme ça, tout chauds, dans le bec ! fit-elle. On s'imagine que je roule sur l'or ! Il m'est arrivé d'attendre des journées entières avant de recevoir un coup de fil de mon agent… ou d'un directeur de salles… ou d'un organisateur de spectacles… Mes disques me rapportent des clopinettes. Tout le monde s'en balance !
— Pas moi !
Carline était remontée :
— …Nous autres, on passe des heures, des jours, des années à s'entrainer, à travailler les tonalités, les gammes, les arpèges, les intervalles, l'harmonie, les renversements d'accord, les relevés de chorus, les phrasés, l'improvisation, la septième diminuée… Tout le monde s'en bat l'œil !
Carline persistait à expulser tout ce qu'elle avait sur le cœur :
— … Et qu'est-ce que vous croyez ?!... Le monde du jazz, c'est devenu un vrai CHAMP DE BETTERAVES ! Le streaming suce le sang des musiciennes, des musiciens, des studios d'enregistrement, des maisons de disques… Les CD n'intéressent pratiquement plus personne… Des imposteurs fabriquent des artistes virtuels et de la musique de jazz virtuelle avec de l'Intelligence Artificielle !… Ils diffusent leurs escroqueries, leur camelote, leur fausse monnaie, ni vu, ni connu, sur les plateformes… dans les réseaux… pour se faires des pépettes… c'est écœurant !... Beaucoup de clubs ont du mal à tenir le coup… Certains festivals qui se consacraient autrefois uniquement au jazz mangent maintenant à tous les râteliers… ils n'hésitent pas à vendre leur âme en programmant à tout-va du rock, de la pop ou de la variété… Et tout le monde s'en brosse la girafe !
On ne la retenait plus. Les réprobations tombaient comme à Gravelotte :
— …Clifford Brown, Dizzy Gillespie, Louis Armstrong, Fats Navarro, Lee Morgan, Freddie Hubbard, Miles Davis, Chet Baker, Clark Terry… ces solistes de premier rang, ces stylistes hors du commun, ont atteint des sommets… Quand vous les entendez, vous n'en croyez vos oreilles, vous êtes comme frappés par la foudre !… Et Joy Spring, Con Alma, In The Mood for Love, Good Bait, Hasaan’s Dream, Crisis, Rocker, Bernie’s Tune, Straight No Chaser… tous ces morceaux monstrueux qu'ils ont interprétés, tout le monde s'en frotte la gidouille !
— Pas moi ! refit Murat-Flanchet d'une voix pâteuse.
— … Et les trompettistes femmes ! Celles d'hier… celles d'aujourd'hui... Nous sommes peu nombreuses, c'est vrai. Vous croyez que cela intéresse qui que ce soit, les trompettistes femmes ?! Tenez, mes consœurs, Airelle Besson, Ingrid Jensen, Andrea Motis… par exemple… vous trouvez qu'on en parle, vous trouvez qu'on les écoute jouer, nom d'une clé d'Ut 4ème ligne ! Tout le monde s'en tape le coquillard !
— Pas moi ! Houlala !... articula Murat-Flanchet. Andrea Motis !… Estate ou I Can´t Believe That you're In Love with Me, je ne connais que ça !… Ça envoie des marguerites ! C'est du cinq étoiles ! C'est magnifique! Houlala !... Houlala !...
Et Carline Buridan — tandis que Murat-Flanchet déclarait forfait après son quatrième punch coco — se commanda pour elle seule un troisième planteur.
Plus de deux heures s'écoulèrent. Les récriminations et les rancœurs avaient fini par s'essouffler, puis par faire silence. On était passé au tutoiement. On avait commandé une petite assiette de beignets de morue qui avait peu à peu contribué à chasser l'amertume des esprits chagrins et embrumés. On s'était réconforté. On s'était miraculeusement ragaillardi. Il n'était plus question de se mettre martel en tête. Carline Buridan et David Murat-Flanchet surent ne pas prendre le verre de trop. Il était temps de rentrer.
Après avoir réglé les consommations, ils sortirent ensemble de la brasserie et cheminèrent, bras dessus, bras dessous, bringuebalants et en chantant à tue-tête dans les rues How High the Moon jusqu'à la place du Chatelet. Ils se séparèrent devant le parvis du théâtre Sarah Bernhardt, puis rejoignirent leurs appartements respectifs non sans s'être promis de se retrouver la semaine suivante, même jour, même heure, dans un café mais, cette fois, autour d'un verre de Vichy. Ce qui fut fait.
La rencontre eut lieu un certain jeudi de cette mi-juin, à dix-neuf heures, dans l'unique et sympathique bar-tabac de la rue Constance Bonacieux. Carline Burdan et David Murat-Flanchet y célébrèrent avec ferveur et émotion leur amitié née sept jours plus tôt en portant plusieurs toasts à l'eau plate.
Ce fut ce jour-là que David Murat-Flanchet, qui possédait quelques économies, décida de prendre un congé sabbatique de longue durée, de quitter du jour au lendemain son activité de journaliste à Jour Presse et de mettre sans regrets un terme à l'écriture de ses petites histoires. Après cette prise de décision capitale, de nombreux lecteurs et lectrices ne sauront jamais ce qu'ils et elles auront perdu... mais enfin… ce fut irrévocable. Mélomane de jazz acharné et sensible, Murat-Flanchet avait toujours voulu se lancer dans la pratique de ce genre musical. Ce fut vite réglé. Parce qu'il le souhaitait furieusement, Carline Buridan l'initia à la trompette sans faire l'économie de son temps. Dans l'étude de l'instrument et de l'harmonie, Murat-Flanchet se montra aussi passionné que rigoureux. Il rejoignit avec bonheur l'univers de Clifford Brown, Dizzy Gillespie, Louis Armstrong, Fats Navarro, Lee Morgan, Freddie Hubbard, Miles Davis, Chet Baker, Clark Terry… Quelques années plus tard, il rencontra un succès phénoménal à hauteur de ses efforts, succès qui se prolongea longtemps en sa qualité de trompettiste soliste. Il put devenir jazzman de métier.
Carline Buridan opéra, elle aussi, un choix radical. Du jour au lendemain, elle décréta que le temps était venu de cesser définitivement la trompette et le jazz ! Ce fut rapidement conclu. Durant plusieurs années de son enfance, à Paris, Carline avait été en contact avec un voisin de son immeuble féru de poésie. C'est ce voisin qui avait contribué pour partie à lui transmettre le virus des belles lettres et le goût de notre si superbe langue française. Carline Buridan avait toujours effleuré l'écriture, timidement. Elle prit cette fois la décision de s'y consacrer entièrement. Elle s'y attaqua d'arrache-pied avec dans un premier temps l'aide conseillère quasi hebdomadaire d'un David Murat-Flanchet qui, comme on le sait, en connaissait un rayon. Carline écrivait vite et bien. Elle ne mit guère de temps à produire toute une série de récits originaux et talentueux que les éditeurs s'arrachèrent et s'empressèrent de publier. Ces textes où perçaient des influences littéraires profondes et prestigieuses issues de lectures acharnées qu'elle avait redoublées firent le bonheur d'un lectorat toujours renouvelé. Quelle réussite !
Qui l'eut cru ? Au total, ni la musique, ni la littérature ne furent lésées dans cette histoire. Bien au contraire ! Via une mutation peu commune et une recomposition de destinées surgie de nulle part, Carline Buridan et David Murat-Flanchet continuèrent à les honorer toutes les deux, cœur et âme.
Elle, avec ses bracelets dorés au poignet. Lui, avec son costume bleu nuit.
Didier Robrieux
[ Avril 2026 ]
DR/© D. Robrieux