Livre

2016 ministere de la culture

 

GEORGES MICHEL
et
LALO SCHIFRIN

 

Histoire d'une rencontre

 

 

    Georges Michel est l'auteur d'un ouvrage d'entretiens réalisés avec le célèbre compositeur de musiques de film Lalo Schifrin (1932-2025), ouvrage publié aux éditions Rouge Profond. Il nous parle des circonstances qui ont présidé à la mise en œuvre de ce projet éditorial mais aussi de sa passion pour l'art musical et pour le cinéma ainsi que des liens de fraternité qui se sont tissés avec ce musicien.

 

Quand avez-vous découvert la musique de Lalo Schifrin ?
On peut dire que j’adore Lalo Schifrin et que je m'intéresse à lui depuis que j’ai l'âge de sept ans, date des premiers épisodes de Mission : Impossible qui passaient à la télévision, puis de ceux de Mannix qui suivirent en 1969. Les jours où j’étais malade et que je ne pouvais pas aller à l’école, ma mère m'autorisait à regarder ces séries. Je ne comprenais pas grand-chose mais la musique du générique, puis le thème paramilitaire de Mission : Impossible emprunté — je l'apprendrai plus tard — aux modes à transposition limités d’Olivier Messiaen me fascinaient. J'imaginais que les méchants se ressemblaient tous un peu, en treillis militaire, portant la barbe et fumant le cigare… J’ai appris plus tard que la série Mission : Impossible avait été vendue sept fois moins cher à l’époque aux pays d’Amérique du sud dans le but d’"américaniser" ces pays !... J’ai eu l'occasion d'en parler bien après avec Lalo mais la politique et lui…

Il se trouve que c'est en France que vous l'avez rencontré pour la première fois?
En effet, j'ai connu Lalo Schifrin à Miramas, près de Marseille, en 1991. Un dimanche, j'étais en train de boire un café dans un bar des puces avant d’aller essayer de dénicher la perle rare... En lisant le journal, je ressens une déflagration. Lalo Schifrin, le célèbre compositeur de Mission : Impossible est invité par la ville de Miramas avec un autre compositeur, Vladimir Cosma ! Inutile de vous dire que, ni une, ni deux, je me suis rendu sur le lieu du concert.  C'était le moment où se déroulaient les préparatifs du spectacle. J'ai pu l’approcher et lui parler. Du fait qu'il avait séjourné plusieurs années en France, Lalo Schifrin parlait notre langue. Je me souviens que nous avons discuté de la relation entre la musique et les couleurs. Il m’a donné son adresse à Beverly Hills car il voulait continuer cette conversation...

Vous l'avez ensuite revu ?
Oui, en 1993 à Marseille, puis à Aix où il se trouvait pour une série de concerts et là encore nous avons conversé. Je l’ai même croisé dans une librairie marseillaise où il achetait le grand succès de la Série Noire : Total Khéops de Jean-Claude Izzo. Cette fois-ci, nous avons parlé polars. Régulièrement, je lui envoyais une liste de titres de romans policiers à lire absolument, de Jim Thompson à Donald Westlake et de Charles Willeford à Don Winslow.

Quand est né ce projet de réaliser un livre d'entretiens ?
Avec Lalo, nous étions restés en relation régulière. Nous correspondions ou nous nous appelions périodiquement. En 2000, j'ai rencontré Guy Astic, actuel directeur des éditions Rouge Profond, qui s'est montré intéressé par un projet de livre sur Lalo. Proposition a été faite à Lalo qui m'a donné son accord.

Vous vous êtes alors engagé dans cette entreprise...
Sans hésitation ! Il me fallait réaliser ce projet à tout prix. Il y a une phrase de George Bernard Shaw qui dit : « Il faudrait toujours rendre hommage à temps aux artistes qui ont illuminé votre vie.» Avec sa musique, Lalo Schifrin a illuminé ma vie ! J’ai voulu lui rendre hommage.

Vous vous êtes donc rendu aux États-Unis pour l'interviewer ?
Oui, une rencontre de travail aux États-Unis a été programmée. De mon côté, préparatifs… multiples essais de mon appareil enregistreur… stress… et grande joie... trajet en avion Marseille-Francfort-Los Angeles… arrivée sur le sol américain… chambre d'hôtel à Beverly Hills en face de chez Lalo… Je rêve… Au jour dit, je sonne... Une employée de maison m’ouvre et me conduit dans un studio situé dans le jardin. Lalo est là, les bras croisés, avec un sourire gentil et malicieux : "Alors, on y va ?"…

A quelle date a eu lieu cette rencontre ?
En juin 2003. Je suis resté dix jours en Californie. Après le recueil des informations, il nous a fallu à mon éditeur et moi-même dix-huit mois de préparation. Le livre est sorti en février 2005.

Pouvez-vous nous parler des relations que vous avez entretenues avec Lalo Schifrin au cours de cette session d'entretiens ?
J’ai toujours considéré la relation que j'ai eue avec lui comme un rêve. Lors de nos échanges, il y avait l'humour. Son humour était très proche de l’humour d’ici, à Marseille. Un humour à froid, l’air de ne pas y toucher. Si vous le regardiez bien de face, vous pouviez observer qu'il avait un œil malicieux et l’autre triste. C’était tout lui ! Il y avait aussi cette grande confiance qui existait entre nous deux.

Pendant les heures qu'il m'accordait pour l’interviewer, il n’arrêtait pas de me raconter des potins sur tel acteur ou telle actrice. Je le faisais revenir à sa musique et il me parlait de Bruce Geller, le réalisateur de Mission : Impossible qui était son voisin direct (ils avaient même fait percer une porte de communication dans le mur, porte qui était été rebouchée lorsque je me suis rendu sur place). Je le remettais sur les rails du sujet du jour : "Lalo, pourquoi cette série de quartes augmentées avant la fameuse poursuite de Bullitt ?". Il répondait alors : "Mais je n’en sais rien ! J’ai écrit ça comme ça !" Et il me fallait à nouveau lui soutirer les informations, mais tout cela se faisait dans la bonne humeur et le rire. En réalité, Lalo était très honoré que les questions que je lui posais soient sérieuses, précises, rigoureuses, qu'elles le forcent à se creuser les méninges et à fouiller dans son passé. Il avait composé tellement de morceaux de musique.

Ce qui était très marquant également chez Lalo, c'était sa gentillesse. Le grand bassiste Pierre Boussaguet qui a travaillé avec lui les dernières années était bien d’accord sur ce point : ce qui caractérisait Lalo, c’était sa gentillesse. Ce qui m’a frappé encore, c’est que Lalo était toujours étonné de tout, pas blasé, ni lassé. Jamais. Comme un enfant, avec les yeux écarquillés.

Pour moi, c'est un grand bonheur de l’avoir côtoyé et d'avoir été très proche de lui dans certaines circonstances. Comme dit Gilles Deleuze dans un film documentaire réalisé par Pierre-André Boutang que j'ai vu, lorsqu’un ami entre dans une pièce, l’atmosphère change. On est bien. C’est exactement ce que j’ai ressenti toutes les fois où je l’ai retrouvé.

Des épisodes cocasses et amusants n'ont pas manqué d'avoir lieu au cours de ces entretiens à Beverley Hills…
Parmi tant d’autres, je n'ai pas oublié cet autre bon moment : la majorité des interviews a été réalisée dans sa maison de Beverley Hills qui était l'ancienne demeure de Groucho Marx ! Lalo l’avait en effet achetée à Groucho lorsqu’il avait décidé de venir vivre dans cette ville. Savoir que pendant toutes les heures passées à nos entretiens son fantôme pouvait rôder à nos côtés, nous écouter et peut-être même lever les yeux au ciel, nous amusait fortement. Lalo m’a dit que Groucho revenait assez régulièrement dans sa maison pour voir s’il avait fait des transformations…

Vous êtes fin connaisseur et spécialiste de musiques de cinéma. Et musicien par ailleurs ?  
En effet, je suis pianiste "classique" et j’adore le jazz. J’ai commencé le piano à l'âge de quatre ans et demi, puis ont suivi le conservatoire et le prix en 1978. Je sais qu'aujourd'hui tout cela a changé mais durant ces années, c’était le carcan ! Un jour, j’ai eu le malheur d'annoncer à ma vieille professeure de piano que j’écoutais Count Basie (ma mère écoutait Django et d’autres disques de jazz). Elle s’est retenue de m’envoyer une gifle (quoiqu’elle ne se gênait pas…). A l’époque, tout ce qui n’était pas "classique", c’était le diable ! La seule personne magnifique de ce conservatoire était son directeur : Pierre Barbizet. C’était le Leonard Bernstein de Marseille. Il jouait du jazz et en même temps il enregistrait des sonates de Schumann ou Beethoven avec le violoniste Christian Ferras. Il pouvait collaborer à l'émission de télévision pour la jeunesse L’Ile aux enfants avec Casimir à ses côtés (!) et par ailleurs interpréter des morceaux de Couperin ou de Ravel. Toutes les musiques sont passionnantes à partir du moment où elles sont "bonnes" : jazz, musique du monde, disco ou classique. Pierre Barbizet et Leonard Bernstein étaient éclectiques. Lalo Schifrin était le roi des éclectiques. Il le disait lui même : "Je suis un caméléon".

A la fin de vos études musicales, vous avez effectué une pause ?
Oui, après mon cursus piano/solfège et une fois les prix obtenus, j’ai tout stoppé car avec les cours du lycée en plus, c’était une cadence d’enfer. J’avais l’impression de passer à côté de tout. J’ai repris le conservatoire depuis quelques années seulement en histoire de la musique, analyse de partitions et commentaire d’écoute. Plus de pression ! Que du bonheur ! Et un merveilleux professeur : Lionel Pons.

Je donne d'autre part des cours de piano chez moi. Les "élèves" sont ravis et moi encore plus qu’eux. Entre 1978 et 2020, j’ai exercé le plus beau métier du monde et Jacques Tati ne vous dirait pas le contraire : facteur dans les rues de Marseille. A l’époque, je travaillais la moitié de la journée. Je bénéficiais de tous mes après-midis libres pour faire ce que je voulais (musique, cinéma, lecture…). De nos jours, ce n’est plus le même métier. Les employés de ce service public sont devenus des esclaves sous payés.

Rejoignons à nouveau, si vous le permettez, la question de votre rapport à la musique de Lalo Schifrin. Comment se sont traduits les « chocs » esthétiques à son écoute, cette attraction…?
La musique de film m'a toujours fait de l’effet. J'ai écouté un grand nombre de compositeurs de musiques de film du monde entier. Je suis très sensible notamment aux créations musicales d'Armando Trovajoli, prolifique auteur notamment de bandes-son pour Ettore Scola, Vittorio de Sica et Dino Risi mais c'est l'approche de Lalo Schifrin qui m'a touché très tôt profondément. Je peux dire que la musique de Lalo me traverse. A son écoute, elle entre dans moi. Je reconnais sa musique à la moindre note. C’est lui ! Et je capte immédiatement lorsqu’un musicien joue à la manière de Lalo pour lui rendre hommage comme par exemple Chris Boardman dans Paybak (1999) avec Mel Gibson. C'est trop clinquant, pas assez simple et rêche. Du faux Schifrin.

Leonard Bernstein était très ami avec le compositeur Aaron Copland. Il adorait l’homme et toute sa musique. Un jour, Copland a composé une pièce atonale. Bernstein lui a dit que même dans cette œuvre sérielle, il l’avait reconnu ! C’est dire l’amour qu’il avait pour lui.

Pour revenir à Lalo, bien entendu comme beaucoup de personnes, ce que j’aime chez lui ce sont les Dirty Harry (L'inspecteur Harry). En général, les films auxquels il a participé avec Don Siegel sont des réussites musicales. La musique de Lalo Schifrin remplit l’écran et campe une atmosphère même si le morceau ne fait comme c'est le cas pour les séries télé, par exemple, que dix secondes. La voiture stoppe, gros plan sur la portière. Elle s’ouvre, un pied apparaît : accord dissonant. C’est lui ! Cela peut aussi être des riffs toujours bien placés comme les riffs de l’avant-poursuite de Bullitt.

Sa collaboration avec Stuart Rosenberg et Luke la Main froide. Quelle mélodie ! Durant toute la période des années 60 et 70, on observe une unité dans la sonorité des musiques de Lalo Schifrin. Il utilisait les musiciens de la côte Ouest (Al Blaine, Tommy Tedesco, Bud Shank, les frères Candoli ou encore Emil Richards). On appelait cette formation "The Wrecking Crew" (l'équipe de démolition). Ils ont fait le son de ces deux décennies. Les puristes et intégristes du jazz les prenaient de haut mais ces musiciens étaient imparables. Ce sont eux qui jouent dans toutes les partitions de Lalo de ces années. Tout cela est vérifiable dans la discographie que j'ai fait figurer à la fin du livre d'entretiens avec Lalo. Ces musiciens jouaient également pour Henry Mancini, Jerry Goldsmith ou Elmer Bernstein, Sinatra, Simon & Garfunkel, Dean Martin…

Quelles sont les particularités de ce grand compositeur que vous mettriez de surcroît en avant?
Sa versatilité, son sens du suspense, la nervosité de sa musique et sa facilité à créer une tension. Dans les années 70-71-72, il a beaucoup composé pour le cinéma. On lui demandait toujours la même chose. Du nerf, de la violence, des poursuites. Il m’a confié qu’il en avait peut-être trop fait. Il disait souvent qu’avec toutes les poursuites qu’il avait mises en musique, il se sentait responsable de la démolition de la moitié du parc automobile américain !... Un jour, j’ai pris mon courage à deux mains et je lui ai déclaré que son identité musicale était plus présente dans ses musiques de film que dans ses œuvres extra cinématographiques (en fait, je n’ai pas été courageux : je lui ai dit que j’avais lu cela dans une revue…). Il n’était pas d’accord mais c’est pourtant ce que je pense : qu’il le veuille ou non, il a été catalogué "spécialiste de films d’action urbaine" et ce n’est pas pour rien...

Cela fait penser à ces comédiens souvent artistes de grand talent qui mènent — du fait des circonstances — une carrière dans un registre comique mais qui voudraient mordicus être reconnus dans des rôles dramatiques ou tragiques qu'ils jugent plus nobles…
Oui, tous les compositeurs de musiques de films ont voulu à un moment donné prouver qu’ils étaient de "véritables" et "honorables" créateurs de musique "sérieuse". John Barry a écrit la partition de The Beyondness of things qui n’a rien à voir avec le cinéma mais qui sonne comme une musique de film ! Ennio Morricone a repris et multiplié les concerts de ses œuvres hors-cinéma partout comme Lalo l'a fait d'ailleurs. Je pense que ces grands maîtres ont ressenti un besoin de reconnaissance. Les James Bond, les westerns spaghettis ou les Mission : Impossible, on sait faire, ont semblé dire ces trois  compositeurs, mais on va vous démontrer que nous sommes aussi d'importants concepteurs de musique savante…

Quels sont les titres musicaux de Lalo Schifrin que vous recommanderiez d'écouter en premier lieu ?
Comme ça, sans réfléchir, globalement, je dirais Mission : Impossible, Mannix, Bullitt, les Inspecteurs Harry, Luke la Main Froide, Un Espion de trop avec Charles Bronson et Opération Dragon avec Bruce Lee. Le "concentré" de la musique de Lalo Schifrin se trouve rarement dans la totalité du score, dans la totalité de la partition qui couvre tout un film mais à des moments bien précis. On peut citer quelques morceaux ou  fragments de morceaux saillants : dans Mission : Impossible : Jim On the Move / Dans Mannix : tout, et plus particulièrement End game / Dans Bullitt : la musique du générique original et Shifting Gears / Dans Luke la Main Froide : Tar sequence pour l’efficacité et Ballad of Cool Hand Luke pour la mélodie / Dans Opération Dragon : The Human fly et Broken Mirrors / Dans Magnum Force : The Cop avec le guitariste Abraham Laboriel, Robbery Suspect et A Ray of light /  Dans Return from Witch Mountain : Car chase / Dans Brubaker : The details, simplicité de la mélodie et puissance d’évocation / Dans Dirty Harry (L’inspecteur Harry), Sudden Impact (Le Retour de l’inspecteur Harry), Joe Kidd , Telefon (Un Espion de trop), The Mean season (Un Eté pourri) et Eye of the Cat (Les Griffes de la peur), tous les titres principaux sont à distinguer…

Quelles sont les compositions « hors musiques de film » qui ont votre préférence ?
L’album intitulé Marquis de Sade sorti en 1966 est, comme il est mentionné dans le dictionnaire du jazz, très intriguant. Lalo Schifrin mêle musiciens de jazz et musique de style baroque. Un son à tout casser. Le disque a été enregistré aux Studios Van Gelder. Album jubilatoire.

J’aime aussi beaucoup l’album Free Ride réalisé avec son maître Dizzy Gillespie en 1977. A cette période, Dizzy débarque chez Lalo à Beverly Hills. Il rencontre des soucis d’argent et a besoin de « se refaire ». Le trompettiste vit chez Lalo, fait la cuisine et Lalo lui concocte l’album. C’est de la "variété" mais, comme nous le disions plus haut, toutes les musiques sont "bonnes" quand elles sont de qualité. Les musiciens réunis pour cet enregistrement étaient Ernie Watts, Jerome Richardson, Lee Ritenour, Wilton Felder ou encore Paulinho da Costa. Dans son genre, cet album est excellent.

Avec Dizzy également, il y a eu Gillespiana (1960) qui est une "suite-hommage" en cinq mouvements dédiée à son mentor.

Toujours avec Dizzy, on peut mentionner : Dizzy on the French Riviera en 1962, un album arrangé par Lalo avec le morceau baptisé Long, long Summer ! Et un très beau solo sur No More Blues, le premier titre du disque.

A écouter encore pour découvrir les autres facettes de Schifrin : There’s a Whole Lalo Schifrin Goin’ On (1968), puis, sa grande œuvre : Jazz meets the Symphony. Lalo Schifrin aurait aimé, comme Beethoven, composer neuf symphonies. Il en a créé sept en s'efforçant de mettre en œuvre ce qu'il l’a toujours fasciné : associer jazz et musique classique.

 

Propos recueillis par
Didier Robrieux

On pourra lire également sur ce site
l'article
sur le livre de
Georges Michel
LALO SCHIFRIN
Entretiens sur la musique,
le cinéma et la musique de cinéma
https://www.didierrobrieux.com/pages/articles-jazz-livres/lalo-schifrin-entretiens-sur-la-musique-de-
cinema.html

 

[ Juillet 2026 ]
DR/© D. Robrieux