NOUVELLE

LE COUP DES BONBONS
AU MIEL
Conte burlesque
Pour un temps, le capitaine Tom Risler avait cessé d’être par monts et par vaux. Provisoirement libéré de ses obligations professionnelles au profit d'une courte pause de congés annuels, il avait réinvesti depuis deux jours son appartement de la rue des Nourrices à l’intérieur duquel il s'était toutefois trouvé dans l'obligation d'organiser force courants d'air en raison des grandes chaleurs qui accablaient Paris.
L’appétit que possédait Risler envers les livres était insatiable. Chez lui, l’envie de lire avait toujours été pulsionnelle, forcenée, irrépressible. Depuis ses plus jeunes années, cette envie de lire n’avait jamais connu d’éclipse. Alors qu'en cette fin de journée d'été, aux alentours de vingt et une heures, il rêvassait dans son antique fauteuil club vilainement rongé en maints endroits par un dénommé Léo — lapin nain de son état que lui demandait de garder occasionnellement une amie proche —, Risler se sentit soudain électrisé par cet élan gourmand qui lui était si familier et qui lui commandait sans attendre de se saisir d'un livre. Il n'eut qu'à tendre le bras pour s'emparer de celui qui se trouvait près de lui sur le damier de sa table à échecs. Il s’agissait d’un épais recueil du poète chinois Han Shan qu’il s'était procuré sur les quais de Seine il y avait plusieurs mois de cela.
Risler avait reprit sa lecture depuis un bon quart d'heure quand il découvrit non sans un certain étonnement, coincé entre deux pages, un ticket de métro fortement défraîchi qui piqua sa curiosité. Le petit rectangle de carton, vieux et usagé, de couleur jaunâtre, avait dû de toute évidence servir de guide-page à un lecteur précèdent. En l'examinant de plus près, Risler s'aperçut qu’au dos du ticket de métro avait été portée une minuscule inscription tracée au crayon d'une écriture fine et serrée, inscription qui disait :
« Si vous voulez en savoir plus,
allez donc voir du côté de l’ancienne salle
du théâtre américain Exodus Clay
de la rue des Tanneurs »
Risler fit ni une ni deux. D’un coup sec, il referma le volume, le lança sur le divan, s’éjecta du fauteuil, se chaussa en tout hâte, endossa un veston léger, enfila en bandoulière son habituelle besace en cuir, puis quitta sur-le-champ l'appartement dans un état de surexcitation intense.
On était jour de Sainte Clarisse, au cœur d'un été qui n'avait pas connu la pluie depuis plusieurs semaines. La nuit n'allait pas tarder à tomber mais la température qui avoisinait les trente-cinq degrés ne semblait guère décidée à fléchir. Dès qu'il eut mis le pied dehors, une bourrasque de vent brûlant vint l'assaillir et l'envelopper. Il ne faisait décidément pas bon traîner ces temps-ci dans la ville. Par chance, un taxi maraudait dans la rue des Nourrices. Risler le héla. La voiture glissa en douceur sur la chaussée et vint complaisamment s'immobiliser à sa hauteur. Il monta à bord. Le chauffeur qui avait été bien inspiré en poussant la climatisation de son véhicule à son maximum prit bon train la direction de la rue des Tanneurs. Vingt minutes plus tard, Risler était rendu à destination. Il régla la course et plus que jamais exalté par la mystérieuse énigme du ticket de métro, il se dirigea d'un pas ferme vers la bâtisse du théâtre aux abords de laquelle il n'avait pas eu l'occasion de se rendre depuis fort longtemps.
Il fallait continuer à supporter cette chaleur infernale. Embrasée par une fournaise effrénée, la rue des Tanneurs était déserte. Après l'avoir emprunté sur une dizaine de mètres, Risler atteignit le parvis de l'immeuble théâtral. En retrait, se détachait un perron de quelques marches ainsi que la porte principale du bâtiment escortée à sa gauche et à sa droite de deux becs de gaz ancestraux sans doute reconvertis à l’électricité mais qui étaient éteints. Extérieurement, la façade en briques carminées de l'édifice n'avait rien perdu de sa majesté sobre et harmonieuse. Frappée de fermeture depuis plus d’une cinquantaine d'années, la construction qui datait de la fin du XIXe siècle possédait d’indéniables qualités architecturales. Menacé à maintes reprises de démolition, elle avait toujours échappée miraculeusement à l'entrée en action des bulldozers.
Jadis, cette salle de spectacle avait connu de belles heures. Elle avait été un des hauts lieux de la vie musicale et artistique. Durant les années 30 à 60, il avait été de tradition pour les célébrités internationales du jazz qui faisaient le déplacement à Paris de venir donner un premier grand concert salle Pleyel, puis d’en assurer un second, deux ou trois soirs plus tard, au théâtre américain Exodus Clay, de taille plus modeste. Dans cette enceinte, on avait pu voir et entendre Duke Ellington, Count Basie, Ella Fitzgerald, Thelonious Monk, Erroll Garner, Cannonball Adderley… Le public y avait connu l’enchantement en assistant aux sessions de Bud Powell, Art Tatum, Django Reinhard, Oscar Peterson, le Modern Jazz Quartet. Il avait vibré comme jamais en écoutant Sarah Vaughan, Mimi Perrin, Max Roach, Clifford Brown, Sonny Rollins… Ici, les Jazz Messengers avaient interprété Whisper Not, s’il vous plait ! Et Dizzy Gillespie et son orchestre avaient joué The Champ, excusez du peu !
Construit en bois robuste et garni d'épaisses moulures, l'antique portail d'entrée à double battants du théâtre arborait une couleur gris cendre un peu luisante. Risler tenta plusieurs fois de faire jouer la clenche de cette porte massive mais sans succès, la serrure se trouvant manifestement verrouillée ou grippée par la rouille.
Risler tendit l'oreille. Aucun bruit n’était perceptible en provenance de l’intérieur de la bâtisse qui semblait totalement inerte, endormie. Dès lors, il entreprit de faire le tour du théâtre. Tout à fait à l’arrière se tenait une courette carrée attenante recouverte d'herbe rase et égayée de plusieurs massifs de glaïeuls mauves. Faiblement éclairée pas un réverbère lointain fiché dans un des trottoirs de l’avenue Bellemain toute proche, ladite courette pouvait nettement se distinguer à travers une grille d'accès en fer qui en protégeait l’accès. Contrairement au portail principal du théâtre, la grille n’était pas fermée. En grinçant faiblement, elle ne résista pas à une poussée opérée par Risler qui après s'être introduit dans les lieux prit soin de la tirer derrière lui.
La courette, le jardinet, les glaïeuls, et surtout la petite porte secondaire visible sur la gauche et encastrée dans le mur du théâtre… tout cela éveilla en lui un souvenir saisissant : celui qu'il avait conservé, vivant, tangible, intact, du site du presbytère qui jouxtait l’église de son village natal. La configuration de l’endroit ainsi que l’atmosphère à la fois hiératique et baignée d'enchantement qui s’en dégageaient étaient étonnamment en tous points semblables. Risler traversa la courette. En la circonstance, la porte maçonnée dans le corps du bâtiment n'était nullement destinée à donner accès aux quartiers privés de monsieur le curé. L'inscription gravée sur son fronton mentionnait "Entrée des Artistes".
Là encore, la porte n’était pas close. Il l’ouvrit et pénétra à l’intérieur d'une pièce dans laquelle l’obscurité était totale. Lorsqu’il se déplaçait et que les "choses" ne lui paraissaient pas d'emblée tout à fait claires, Risler se munissait toujours de sa besace en cuir qu'il garnissait à minima de son arme de service et d'une lampe frontale de poche. Il se saisit de la lampe, s'en appareilla et l'alluma. L'endroit s'apparentait à une sorte de vestibule vide aux murs blancs et nus, vestibule au fond duquel se remarquait un couloir dans lequel il s’engagea. Il observa rapidement que le couloir se scindait en deux. Au lieu et place du point de bifurcation était implantée une vasque sur pied en vieille pierre. Cette vasque qui ressemblait terriblement, décidément, à un bénitier était remplie de bonbons. Au-dessus d’elle, à hauteur de regard, avait été fixé un panneau sur lequel on pouvait lire :
BONBONS AU MIEL
SERVEZ-VOUS
Impénitent, Risler plongea sa main dans la vasque, agrippa une poignée de bonbons et l'enfourna sans états d'âme dans sa bouche.
— Tant qu’à faire, pourquoi se priver ! se dit-il tout en se demandant simultanément lequel des deux couloirs il allait emprunter.
Il choisit celui de gauche. Un instant plus tard, ses pas le firent déboucher tout bonnement sur ce qui constituait la grande salle du théâtre proprement dite.
Là aussi, tout était calme. L'obscurité était complète. Si la physionomie extérieure du théâtre montrait un certain cachet, l'espace intérieur donnait à voir à la lueur de la lampe frontale un état de décrépitude avancée. De belle dimension, la salle, dont à vue de nez la jauge avait du être d'environ cinq-cents places, présentait un état de délabrement vertigineux. Le sol était constitué d'un méchant plancher sale et poussiéreux. La plupart des murs étaient gravement endommagés et zébrés de profondes fissures. Certains semblaient avoir subi de petits incendies et exhibaient de tristes décombres en partie calcinés et noircis par la fumée. Conçue à l'italienne, la totalité de cette pièce immense avait été spoliée de ses lustres, de ses appliques d'éclairage, de ses ornements muraux et vidée de ses fauteuils d'orchestre. Toutefois, elle n'avait pas été dépossédée de sa grande scène devant laquelle était encore tiré sur toute sa largeur un traditionnel rideau en velours rouge.
Poursuivant son exploration, Risler promena son regard autour de lui. Sur les ailes ainsi qu'à l'arrière de la salle se tenait une suite de corbeilles soutenues par une rangée de solides colonnes de marbre gris. Lorsqu’il leva la tête, la lampe projeta l'éclairage vers la voute qui formait un dôme obscur orné d'une rosace parée de dorures et de sombres fresques. En effectuant quelques pas supplémentaires, il put prendre toute la mesure de ce pitoyable capharnaüm. L'espace sur lequel devaient être naguère implantés les sièges des spectateurs était jonché de caisses d'emballage, de cartons vides, de pièces de menuiserie disparates, d'éléments de mobilier démantelés ou cassés, d'extincteurs rouges d'un autre temps mastodontesques et de toutes sortes d'épaves et de débris dont il était impossible la plupart du temps de déterminer l'origine et l'usage. Comme il se doit, l'ensemble de ce dépotoir désastreux était recouvert d'une nappe étendue et épaisse de vieille poussière.
Confiné et tiédi par la température cuisante qui prévalait à l'extérieur, l'air ambiant sentait la souris — ou plus exactement, sentait ce cocktail de petites commissions que ne manquent pas de libérer dans caves, greniers et autres remises nos mignonnettes rongeuses à moustaches. Un bon courant d'air ainsi qu'une copieuse aspersion d'eau de javel n'auraient pas été de trop. A cela s'additionnaient des odeurs de moisi. On pouvait d'ailleurs supposer sans se tromper que l'atmosphère recelait un taux non négligeable d'humidité car dans l'angle droit de l'avant-scène avaient poussé une bonne trentaine de champignons géants. Une véritable brassée, assez monstrueuse et un peu effrayante, pour tout dire, de coulemelles à longue tiges de plusieurs mètres de haut !
De façon lente et pragmatique, Risler continua de s'aventurer dans ce territoire abandonné, ravagé, stupéfiant. Le halo de lumière que projetait la lampe frontale sur ces dislocations et ces monceaux flanqués de leurs ombres lugubres ne rendait pas le secteur très engageant. Inévitablement, des toiles d'araignées en grand nombre occupaient la plupart des angles et recoins de cette partie du théâtre.
Comme il venait de slalomer tant bien que mal dans un maquis de casiers en bois malpropres remplis de bouteilles vides, Risler fut parcouru par une inhabituelle baisse de tonus. Alors que l'endroit ne s'y prêtait guère, il éprouva un besoin impérieux de s’asseoir. Il avisa le seul fauteuil sale couvert de velours rouge qui se trouvait là, le seul qui n’avait pas été démonté, le seul qui demeurait encore au beau milieu de la salle robustement boulonné au plancher face à la scène. Après en avoir épousseté le dessus de quelques revers de main, il se laissa tomber sur le siège. Quelle désolation ! Quand on pensait que ce théâtre avait été célébré pour son cadre superbe, pour l'excellence de ses programmations, pour la performance indiscutée de ses concerts… Face à lui, à environ trois mètres sur sa gauche, honteusement délaissé dans ce fatras, un piano Bösendorfer noir 3/4 de queue séjournait lui aussi sous une dense pellicule de poussière.
Cependant il ne s'était pas écoulé trente secondes après qu'il se fut assis que Risler commença de façon inquiétante à se sentir de plus en plus défaillant. Une fatigue anormale prenait étrangement possession de lui. Sa lucidité s'altérait, se désagrégeait. Subitement, son cœur bondit au surgissement d'une pensée horrible.
— Mille diables ! Les bonbons au miel !... fit-il avant de se mordre les lèvres de dépit et d'impuissance. Les bonbons au miel…. des soporifiques...
Mais il était trop tard. Privé de ses forces, sa tête se renversa en arrière. Puis, ce fut la vacillation, le vide, le trou noir, les ténèbres. Il perdit connaissance.
*
* *
Risler finit par émerger de l'anéantissement de conscience total dans lequel il avait chaviré par surprise. Un retour à l'état de lucidité survint, lui faisant recouvrer la notion des réalités. Il se frotta les paupières, rouvrit les yeux. Combien de temps était-il resté ainsi inanimé ? Quelle heure pouvait-il être ? Il ne serait malheureusement jamais en capacité de le déterminer car il constata que son bracelet-montre n'était pas attaché à son poignet; il l'avait oublié sur la tablette de la cheminée de son appartement.
Quoique sa vision fût encore embrumée, Risler perçut qu'il était apparemment encore de ce monde, qu'il était installé sur un siège, à son aise, et que l'environnement qui l'entourait baignait à présent dans une lumière franche. Il ôta sa lampe frontale qui continuait à fonctionner inutilement, l'éteignit et la plaça dans sa besace qui était demeurée déposée à ses pieds. En palpant brièvement le contenu du sac, il fut rassuré de sentir que son arme de service était toujours à l'intérieur. Il balaya ensuite l'espace du regard et fut frappé de stupeur.
Ah, mes aïeux ! Quel spectacle ! Alors qu'il conservait encore à l'esprit l'image de désolation qu’avait offert le local théâtral lorsqu'il s'y était introduit, comment aurait-il pu imaginer une telle métamorphose des lieux ! C'était une renaissance ! La grande salle du théâtre Exodus Clay, dont les murs latéraux étaient dorénavant équipés d'appliques électriques allumées en veilleuse, était totalement éclairée ! Elle avait retrouvé une parfaite ordonnance. Elle avait regagné tout son lustre. Elle avait vu ses murs colmatés, reblanchis, passés au badigeon. Elle avait été totalement débarrassée de ses encombrements. Les démolitions, les débris, les caisses, les casiers à bouteilles, les épaves diverses et variées, les extincteurs, les toiles d'araignées, les champignons… tout cela s'était évanoui. La salle avait été intégralement dépoussiérée, nettoyée. Tous les fauteuils d’orchestre, en parfait état, avaient repris possession de leurs emplacements d'origine. Dans les hauteurs, les corbeilles avaient été réhabilitées et soigneusement briquées. Le dôme intérieur du théâtre et sa rosace avaient reconquis leurs somptueux et chatoyants ornements. L’air que l'on respirait ici était maintenant assaini, empli de fraicheur, comme revivifié.
Mais plus d'une surprise attendaient Tom Risler. Un vague remue-ménage se manifesta tout à coup du côté du cadre de scène. Puis, selon un rythme lent et régulier, les deux pans du rideau rouge s’écartèrent silencieusement jusqu'à s'ouvrir totalement. Brusquement, des spots s’allumèrent et inondèrent d’une lumière vive le grand plateau. Risler scruta la scène. Sacré tonnerre ! Côté cour, une plantation de palmiers en pot avait avantageusement remplacé l'incroyable agglutination de coulemelles géantes que Risler avait vu précédemment coloniser l'angle de l'avant-scène. Aux pieds de ces palmiers et sous leur feuillage luxuriant, quatre ou cinq bienheureux chameaux reposaient et ruminaient, sages comme des images. Côté jardin, le 3/4 de queue noir, impeccablement bichonné, magistral, avait retrouvé un emplacement digne de lui. En guise de décor, sur la toile de fond de scène, on pouvait aussi contempler peint dans des couleurs pastel un délicieux paysage bucolique : un clocher, des mésanges bleues dans le ciel, une étendue de prairie, un pan de grange, un marronnier en fleurs, une mare aux canards en contrebas, quelques poules rousses… Mais ce qui n'était pas le moins prodigieux, c'était le rassemblement éclectique et bigarré d'une vingtaine de femmes et d'hommes qui occupaient sans bruit toute la surface de la grande scène ! Puis soudain, tout s'anima. Un brouhaha de paroles, d'éclats de voix et de rires se déclencha sur le plateau sur lequel avaient été par ailleurs disposés fauteuils et canapés, chaises et tables basses ainsi qu'un imposant buffet visiblement garni de plateaux de produits de bouche et de flacons de boissons. C'était suffoquant. Chacun et chacune circulaient, s'affairaient ici et là avec un entrain serein, avec bonne humeur.
En détaillant avec plus d'acuité le regroupement humain qui lui faisait face à trente mètres de là, Risler se demanda s’il avait bien les yeux en face des trous. Somme toute, ces silhouettes lui étaient familières, la physionomie de la plupart de tous ces personnages était bien connue de lui sans erreur possible. Diable ! Parmi les membres de cette gentille troupe, on pouvait aisément distinguer Zi Feng, l'ami restaurateur, Véronica, la jolie jeune femme du métro, Judith Buridan, la brillante traductrice-interprète, Carline Buridan, sa sœur, la fameuse trompettiste de jazz, Mado et Roger Buridan, leurs parents… Fichtre bougre ! Risler aperçut aussi Éloun Mangué, un de ses adjoints de l’IACO, le docteur Foudert, son ami de toujours, Marmanda Candicioso, l'ancienne torera… Nom d'un chien ! Quel méli-mélo ! Quelle aventure !
Abasourdi, Risler n'eut guère le temps de remettre la totalité de ses idées en place.
— SURPRISE ! hurla tout à coup jovialement à son adresse et à l'unisson l'assemblée toute entière.
Derrière le piano, une dizaine musiciens de jazz assis avec leurs instruments et vêtus de chics jaquettes noires à paillettes se tenaient là aussi. L'un d'eux se leva, se saisit d'un micro et annonça avec un mélange de tonitruance et de suavité poussée :
— On demande le capitaine Risler sur scène !... On demande le capitaine Risss… LERRRRR…RRRR !...
Et la divine compagnie regroupée sur le plateau du théâtre de scander en rythme et en tapant fortement du pied :
— Risler ! Sur la scène !... Risler ! Avec nous !... Risler ! Sur la scène !... Risler ! Avec nous !...
Rouge de confusion, Tom Risler s'exécuta. Il se leva, longea la travée de droite et grimpa sur la scène. Une salve prolongée d'applaudissements l'accueillit. Puis ce fut une pluie de confettis multicolores en provenance des cintres qui s'abattit durant plusieurs longues minutes sur l'assistance. On se serait cru jour de parade à New York. Une vraie folie !
Risler jugea naturel de prononcer quelques paroles de remerciements. Il s'empara du micro. Après s'être brièvement éclairci la gorge, il déclara :
— Mes bons amis, je suis follement heureux de vous retrouver ici !... Je ne mérite pas toutes vos générosités... Jamais je ne pourrais me passer de vous !... Sans vous, je n'existerais pas…
Hébété, vaincu par l'émotion, Risler n'eut pas la force de poursuivre son discours. Les bravos crépitèrent à nouveau. Durant un instant, il resta tétanisé par la soudaineté et l'énormité des évènements. Puis ayant repris ses esprits, il s'empressa sans cérémonie de se mêler à l'assistance et d'aller saluer chacun et chacune.
La grande scène bénéficiait maintenant d'un éclairage plus doux, plus feutré. La joie se peignait sur tous les visages. Il y avait comme un air de fête. Cette réunion inopinée et conviviale était placée sous le signe de la liberté de mouvement, de la décontraction. Tel ou telle vaquait, se transportait d'une place à une autre, s'attardait plus ou moins longuement auprès d'une ancienne connaissance ou d'une nouvelle rencontre, picorant au passage un petit en-cas, se servant à l'occasion un verre d'orangeade ou de thé glacé. Les musiciens de jazz se mirent à jouer une version brillante à souhait de These Foolish Things. On ne pouvait rêver mieux.
Après avoir échangé quelques mots et trinquer avec chacune des personnes présentes, Risler prit instinctivement la direction du buffet. Il y avait là des mini club-sandwichs chèvre et concombre, des brochettes de poulet au citron vert, des toasts fromage frais ciboulette, des croque-monsieur froids aux épinards… et toutes sortes d'autres petites cochonneries de ce genre. Tandis qu'il venait de mettre la main sur une belle part de cake aux lardons et aux olives et qu'il s'en délectait sans chichis avidement, il se rendit compte que son collègue et complice de l'IACO, l'inimitable Éloun Mangué, stationnait à deux pas de là sur un tabouret. Arborant un sourire jusqu’aux oreilles, Éloun, chemisette hawaïenne, pantalon blanc moulant, pieds nus dans des mocassins, était en grande conversation avec l'ancienne célèbre torera, Marmanda Candicioso, qui trônait dans un fauteuil en osier. Une Marmanda gaie, loquace comme jamais, une Marmanda qui s'était abstenue de revêtir un habit de lumière comme elle en avait encore quelquefois l'habitude mais qui n'avait pas renoncé à sa montera noire qu'elle portait fièrement sur la tête. C'était une merveille de les savoir en si bons termes. Il y a plusieurs années, c'était Éloun, il ne faut pas l'oublier, qui avait été chargé d'exfiltrer Marmanda de l'hôtel particulier des Colignac. C'était Éloun qui l'avait en quelque sorte arrachée des griffes de cette famille de psychopathes. Marmanda n'avait jamais oublié. Sa reconnaissance envers Éloun était infinie. Ils étaient devenus amis à la vie, à la mort.
Après leur avoir adressé un signe amical de la main et ne souhaitant pas s'immiscer dans leur intime aparté, Risler s'éloigna. Depuis un petit moment, il faut bien le dire, il brulait d'envie d'effectuer une étape sous les prospères et plantureux palmiers. Ce qu'il décida de faire. Transportant avec lui une nouvelle part de cake aux lardons ainsi qu'un verre de thé glacé, il alla occuper un siège à côté des cinq chameaux qui reposaient tranquillement sous le feuillage, les paupières lourdes. Entre deux bouchées de cake, Risler ne put s'empêcher facétieusement de glisser tout bas aux quadrupèdes:
— Alors les gars !... Ça bosse ?...
De suite, les yeux des chameaux s'ouvrirent en grand et se mirent à étinceler de bonheur. L'astuce lapidaire et pour le moins simplette de Risler déclencha immédiatement chez les camélidés — naturellement sensibles à l'humour même le moins exigeant — un rire collectif puissant et décomplexé. Rire de courte durée cependant, précisons-le, car en animaux bien élevés, ils eurent le tact de l'abréger quasi immédiatement pour ne pas risquer d'indisposer à nouveau les participants à la fête. Il faut en effet préciser que nos chers grands ruminants avaient déjà eu l'occasion de bien s'amuser — c'est le moins qu'on puisse dire et ce de façon assez retentissante — quelques instants plus tôt lorsque les confettis étaient tombés en pluie sur la scène.
Heureux d'avoir pu donner un instant libre cours aux sentiments de sympathie qu'il vouait à l'égard des chameaux depuis sa participation à l'opération dite d'"Hamsala", Risler les quitta et continua à arpenter le périmètre de la scène. Sur ces entrefaites, les musiciens avaient attaqué How Insensitive. Leur interprétation faisait grande impression. Tout en se délectant de la mélodie susurrée et du bercement "bossa" du morceau qui étaient joués, Risler reprit sa déambulation qui le mena dans le voisinage de Véronica, la jeune femme du métro.
Chapeau de paille sur la tête, pourvue d'un long tablier à bavette vert absinthe, postée debout devant un chevalet, cette dernière était en train de réaliser avec énergie et concentration le portrait du docteur Foudert, l'acolyte de Risler, le partenaire de jeu d'Échecs, qui se tenait face à elle. Risler fut surpris de découvrir que Véronica, la jeune femme en vert, l'ange du métro, était une artiste-peintre hautement cotée sur le marché de l'art qui exposait dans les meilleures galeries. Il ignorait tout cela car elle ne lui en avait nullement fait la confidence lors de leur rencontre épique que l'on sait dans une certaine rame souterraine de la RATP.
Le buste en avant, le menton haut, l'œil terrible, Foudert avait adopté une pose clairement olympienne et plutôt conquérante. Tout en agitant palette et pinceaux, Véronica causait assidument avec Carline Buridan, la trompettiste de jazz réputée que d'ailleurs Risler n'avait pas revu depuis plusieurs années. Lunettes de soleil dans les cheveux, visage rayonnant, regard fougueux, jean et tennis noirs, tee-shirt bleu cobalt constellé d'étoiles blanches, bracelets scintillants, Carline se trouvait derrière Véronica, assise sur un canapé recouvert de velours rouge. Elles devisaient ainsi entre-elles sans se regarder, ce qui n'altérait visiblement en rien le suivi et la vigueur de leurs propos.
Après les avoir saluées à nouveau toutes d'eux, Risler retourna prendre un siège à proximité du buffet positionné seulement à quelques mètres, si bien que de cet endroit stratégique une partie du dialogue conduit par Véronica et Carline lui parvint aux oreilles. On parlait musique...
— … Oh oui !... Vous avez raison… Il s'est bien foutu de notre poire le Pierre Henry avec ses Variations pour une porte et un soupir ! disait Carline avec véhémence.
— … Et l'autre, avec son Marteau sans maître !... renchérit Véronica.
— Avec ces deux-là, on se croirait chez Lapeyre et chez Monsieur Bricolage ! fit Carline
— … Oh oui !... Nous, en peinture, on en a eu un qui a peint, figurez-vous, une toile représentant un carré blanc sur un fond blanc… dit à son tour Véronica.
— …Oui, j'ai entendu parler de ça… On est chez les fous !...
— … On en eu aussi un autre qui a fait une exposition sans rien dedans, une exposition entièrement vide !… Une exposition sans rien dedans… entièrement vide de chez vide !... Véridique !...
— Non mais j'vous jure !... Oh, les escrocs !...
— …On en a eu aussi un autre qui nous mettait du bleu outremer partout et un autre qui ne jurait que par le noir…
— … On bascule dans le délire !... Mais vous-même, Véronica, je me suis laissée dire que vous étiez très portée sur le vert… fit remarquer Carline.
— Oui, c'est exact. J'aime le vert. Mais moi, je réserve cela à ma tenue vestimentaire et accessoirement aux pelotes de laine que j'utilise pour mes travaux de tricot pendant mes heures de repos, pas a mon travail artistique ! Je ne suis pas piquée au point de déverser des baquets de monochromie sur toutes mes toiles, nom d'un bout de fusain ! Regardez par exemple le portrait en pied que je suis en train de réaliser présentement du docteur Foudert… eh bien, toutes les couleurs y ont leur place !… les joues ivoire… le nez vermillon… l'œil bleu azur… les poils dans les oreilles ton de jais… le cheveu en bataille poivre et sel… les sandales sépia… l'étoffe sur le coude jaune… le tronc d'arbre marron… je n'ai mis du vert que pour la feuille de vigne…
— Oui c'est très coloré, en effet, reprit Carline …Mais dites… Véronica… je reviens à notre sujet précédent… Avec les plasticiens, vous n'avez pas été gâtés non plus, ma pauvre ! Vous avez eu droit à un urinoir en porcelaine blanche, je crois ?…
— …Oui et même à une banane accrochée sur un mur avec un bout de d'adhésif gris !… rétorqua Véronica.
— Oh, les escrocs !...
Ce furent les derniers mots interceptés par Risler qui décida de lever le camp et de se diluer à nouveau dans l'assistance. Un peu plus loin, de l'autre coté de la scène, Judith Buridan, traductrice-interprète à l’UNESCO comme on sait, beaux cheveux longs ondulés, mine souriante et déterminée, robe vichy rose, chaussures dorée, bavardait en mandarin avec Zi Feng, l'indéfectible compère restaurateur. Une autre personnalité chinoise, très distinguée, que Risler ne connaissait pas prenait également part activement à leur entretien qui ne manquait pas d'animation.
Apercevant Risler, Zi Feng vint immédiatement à sa rencontre. Au fil des années, lui et Zi Feng, étaient devenus des frères, des frères jurés. Zi Feng le fit se rapprocher des deux interlocuteurs avec lesquels il s'entretenait et dit :
— Tom, je sais que vous connaissez Judith mais je crois que vous n'avez jamais eu l'occasion de rencontrer la célébrité que voici. Je me félicite, capitaine, de vous présenter la digne et légendaire personne du haut fonctionnaire chinois Wan Hu qui a tenté, comme on sait, en l'an 1500 de rejoindre la lune sur une chaise équipée de quarante-sept fusées à poudre, haut fonctionnaire chinois Wan Hu qui nous fait l'honneur d'être aujourd'hui parmi nous !
Vêtu d'une longue robe rouge brodée à manchettes dites "pied-de-cheval" et d'un bonnet en gaze noir à la mode des Ming, sourcils corbeau, œil intelligent et malin, longue moustache pendante, le fonctionnaire Wan Hu avait belle et agréable physionomie.
— Non, je n'ai pas eu cette immense aubaine, fit Risler en exécutant une révérence soignée. C'est un insigne privilège de pouvoir vous saluer, illustrissime maître Wan Hu, moi, misérable petit crapaud sans talent à la cervelle emplie de froide insignifiance.
— A mon tour, je suis très honoré, capitaine Risler, répliqua Wan Hu. J'ai beaucoup entendu parler de vous. Votre précieux nom est connu de tous les êtres vivants sous le Ciel. Recevez de ma pauvre bouche tous les hommages qui vous sont dus, capitaine.
Après ce bref échange de politesse, Risler se retira courtoisement pour poursuivre son papillonnage sur la scène. Avant de s'éclipser toutefois, il attira Zi Feng à part et lui demanda en dirigeant son regard significativement vers les palmiers :
— Dites-donc, frère Zi. Qui est ce type qui discute avec nos amis chameaux là-bas ?... Ces bons quadrupèdes ont d'ailleurs l'air de leur montrer les dents… Je ne le connais pas !…
— Oh… On m'a dit que c'était un éditeur, répondit Feng Je ne sais pas comment il est arrivé jusqu'ici… capitaine frère…
— Il m'a l'air bougrement sournois celui-là, ajouta Risler… mais bon, enfin, on n'est pas des sauvages…
Toujours aiguillonné par la curiosité et le plaisir de revoir tous les participants de cette fraternelle et exceptionnelle rencontre, Risler circula ensuite encore un peu sur la scène. Il repassa devant le groupe qui réunissait Véronica, Carline et Foudert. Le tableau de Foudert était terminé. Campé devant, immobile, le docteur le contemplait empli de gratitude, ému aux larmes. En arrière-plan, la toile montrait la façade historique du pavillon central de l'hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière. Au premier plan, se dressait un Foudert, fier et grandiose, un coude posé sur un tronc d'arbre, représenté en Apollon du belvédère, ou quelque chose de très approchant, mais dans une exécution résolument "moderne", entre Chagall, Monet et Dali. Le tableau était superbe. Quelle artiste que cette Véronica ! Le "Napoléon de la médecine de ville" comme se plaisait souvent à l'appeler Risler pour le taquiner, avait trouvé sa portraitiste.
Sur ce, Risler poursuivant ses vagabondages sur la scène fut hélé par Robert Buridan, chemise hawaïenne, short bleu ciel, tongs orange aux pieds. Mado et Robert Buridan, les parents de Carline et de Judith, avaient en effet eu pour l'occasion la gentillesse de monter de Monts-Picotin (Var) à Paris, en camping-car. Ce n'était pas rien. Le couple était installé de manière détendue sur deux poufs en skaï fuchsia et s'égayait devant une table basse soutenant une copieuse assiettée de jolis roulés au jambon cru. Risler se rendit vers eux avec grand plaisir. A peine effleurés par le passage des années, les deux retraités étaient resplendissants. A leur approche, Mado Buridan, robe large en lin couleur écrue, collier à grosses perles bleu profond, sandales en corde, toujours fidèle à son généreux et éclatant rouge à lèvres, se leva, accourut vers Risler avec enthousiasme et tint absolument à lui faire la bise. Milledieu ! Quel honneur !
Après ce témoignage bouillonnant d'affection, Risler s'excusa poliment auprès des Buridan car il souhaitait mettre le cap vers les musiciens. Il y avait en effet du mouvement de ce côté. Les instrumentistes de l'orchestre avaient invité Carline Buridan à venir jouer avec eux et cette dernière venait d'attaquer I Remember Clifford. Risler n'aurait voulu pour rien au monde rater ce moment de musique. Difficile d'écouter I Remember Clifford sans être ému. Avec une maturité de jeu phénoménale, Carline tirait de son instrument des phrases remarquables, magnifiques, une musicalité bouleversante. Risler était aux anges. En se saisissant de sa besace pour y récupérer son portefeuille en vue de verser une obole bien méritée dans le chapeau des musiciens quand le morceau serait terminé, il tourna la tête de trois quart et entrevit Zi Feng qui se tenait plus loin et qui lui adressait des signes discrets de la main lui indiquant de venir le retrouver. Il abandonna à regret l'orchestre et rejoignit Feng.
— Que se passe-t-il, frère Zi ?
— Il faut rentrer maintenant, capitaine frère ! dit Zi Feng d'un ton catégorique.
— Mais Zi Feng, je ne peux pas filer, comme cela… à l'anglaise ! avança Risler.
— C'est indispensable ! N'ayez crainte, capitaine, personne dans cette enceinte ne vous tiendra rigueur de votre départ. Tout le monde ici vous est reconnaissant d'être venu ce soir. Tout le monde sait pertinemment qu'un héro est très occupé. Tout le monde sait que vous êtes accablé de besogne, que vous êtes perpétuellement sur la brèche avec tous les criminels et les haineux de tous poils qui gangrènent le monde et que vous devez mettre hors d'état de nuire. Tout le monde ici sait que vous devez rentrer chez vous pour recharger les accus. Tout le monde sait que c'est pour le bon motif…
A ces mots, Risler abandonna ses réserves :
— C'est une affaire entendue, frérot Zi.
— Suivez-moi, capitaine, fit Zi Feng.
La scène du théâtre était très profonde. Sous la conduite de Zi Feng, ils s'acheminèrent alors tous deux vers un large paravent à quatre panneaux laqué noir que Risler n'avait pas remarqué jusqu'ici et qui se dressait au fin fond du plateau. Sans qu'il n'y eût prêté attention, le haut fonctionnaire Wan Hu avait dans le courant de la soirée, à la faveur de l'effervescence générale qui régnait sur la scène, migré derrière le paravent et s'y était établi. Il occupait solennellement une place assise dans un des compartiments de ces fauteuils à deux places en forme de S que l'on appelle communément "confident" et dans lesquels les personnes peuvent converser à loisir en vis-à-vis de manière rapprochée sans avoir besoin de tourner la tête. Le "confident" en bois dont les pieds étaient dissimulés par un épais bandeau de brocart à motifs chamarrés rouge et or donnait l'impression d'être fort robuste et fort lourd.
Risler et Wan Hu se saluèrent profondément en souriant. A la suite de quoi, Wan Hu reprit une posture calme et statique et demeura placidement assis les mains posées sur ses genoux dans ses manchettes de cérémonie.
— Cette place vous attend, capitaine frère, dit Zi Feng à Risler en lui désignant le deuxième compartiment du fauteuil contigu à celui de Wan Hu.
Risler obtempéra de bonne grâce. En toute confiance, il s'installa à côté de Wan Hu.
Le raffiné et glorieux fonctionnaire qui n'avait jusqu'ici prononcé aucune parole ouvrit aimablement la bouche :
— Il faut boucler votre ceinture, capitaine ! fit-il avec gentillesse tout en lui désignant les deux lanières de cuir fixées sur les cotés du fauteuil et avec lesquelles il convenait de se ceindre et de s'attacher.
Risler y consentit volontiers.
— A la bonne heure ! lâcha Zi Feng en constatant avec satisfaction que la procédure d'usage était bien suivie.
Puis Feng ajouta :
— Pour votre "aller", capitaine, les bonbons au miel dormitifs de la marque Petits Dragons étaient parfaits. Indiscutablement, c'était le bon choix ! Pour votre "retour", j'ai prévu mieux : quelque chose de plus original et de plus direct ! Vous allez voir, on ne sent rien, c'est très rapide et c'est très amusant, capitaine frère !...
Dès lors, tout alla très vite. Zi Feng se recula précipitamment de cinq ou six pas. Ce fut seulement à cet instant que Risler visualisa, reposant sur le sol, un long cordon gris qu'il identifia immédiatement comme étant une de ces mèches utilisées en pyrotechnie ou pour la mise à feu de la dynamite. Raccordée sans doute à quelque machinerie fulminante placée sous le fauteuil "confident" sur lequel ils étaient assis, lui et Wan Hu, la mèche avait été déroulée sur deux ou trois mètres sur le plancher. En un éclair, Zi Feng tira de sa poche une boîte d'allumettes, en prit une, la craqua et mit le feu à la mèche. Le grésillement fut bref.
Et BOUM !
Propulsé par une poussée ascensionnelle fulgurante, Risler se sentit arraché du sol. Puis, ce fut la vacillation, le vide, le trou noir, les ténèbres. Il perdit connaissance.
*
* *
En l'ébranlant de part en part, un violent sursaut mit brutalement un terme au sommeil léthargique forcené qui avait terrassé Risler. Il se frotta les paupières, rouvrit les yeux. Le lourd livre de Han Shan était tombé sur ses genoux. Ce n'était pas la première fois qu'au gré d'une phrase parcourue dans un ouvrage, il avait piqué du nez et qu'il s'était implacablement assoupi dans son fauteuil. A l'intérieur de l'appartement, les courants d'air contribuaient toujours à rafraichir l'atmosphère. Á la luminosité naturelle en provenance de la grande fenêtre qui donnait sur la rue des Nourrices s'était substituée une obscurité profonde. Quelle heure pouvait-il être ? Risler alluma sa lampe de lecture, quitta son fauteuil, se dressa sur ses jambes, s'étira brièvement et se dirigea vers la cheminée. Sur la tablette de marbre se trouvait son bracelet-montre. Celui-ci indiquait une heure pas si tardive : vingt-trois heures vingt. Machinalement, il leva le regard et son visage se refléta dans la glace fixée au-dessus de la cheminée. En se souriant à lui-même, il vit que plusieurs marques de rouge à lèvres écarlate étaient dessinées sur ses joues et que quelques confettis bleus pales étaient restés fichés dans ses cheveux.
Didier Robrieux
[ Juin 2026 ]
DR/© D. Robrieux