
Georges Michel
LALO SCHIFRIN
Entretiens sur la musique,
le cinéma et la musique de cinéma
Le générique de la série télévisée Mission : Impossible est certainement le morceau le plus connu créé par le pianiste, arrangeur, compositeur et chef d'orchestre Lalo Schifrin (1932-2025). Les entretiens réalisés par Georges Michel avec ce grand personnage de la musique offrent une présentation riche et vivante de son parcours d'existence et de son œuvre.
Né en Argentine au début des années 30, Lalo Schifrin connaitra une trajectoire professionnelle qui le hissera durant de nombreuses années dans le groupe des meilleurs créateurs musicaux d'Hollywood.
Son père, Luis, est premier violon et chef d'orchestre à Buenos Aires. A l'âge de six ans, il étudie le piano avec le professeur Enrique Barenboïm, le père de Daniel Barenboïm, puis avec Andreas Karalis, ancien directeur du Conservatoire de Kiev en exil. Le compositeur et théoricien de la musique Juan Carlo Paz (1901-1972) lui enseigne l'harmonie pendant cinq ans. Bach, Mozart, Beethoven, Chopin, Ravel, Stravinsky, Schönberg… Lalo Schifrin confie qu'après avoir suivi de très consciencieuses et très solides études de piano classique, le jazz est peu à peu devenu chez lui une véritable "obsession musicale".
A vingt-et-un ans : direction Paris. Il séjourne un temps dans la capitale française, s'imprègne des cours délivrés par Olivier Messiaen, vend des compositions à Eddie Barclay, fréquente la cinémathèque, joue dans les clubs, représente l'Argentine au festival internationale jazz (1955). Un retour à Buenos Aires a lieu en 1956. Lors d'une jam-session organisée dans la capitale argentine, un "quatre mains" effectué avec le grand pianiste virtuose autrichien Friedrich Gulda (1930-2000) sera décisif dans sa détermination à pratiquer le jazz. Il se confirme en effet, à cette occasion, qu'il s'agit bien là d'une vocation infrangible. A vingt-quatre ans, Lalo Schifrin forme un orchestre de jazz dans la capitale argentine avec notamment à ses côtés le saxophoniste ténor Gato Barbieri. En 1957, il signe sa première musique de film : El Jefe de Fernando Alaya.
L'année suivante est celle de son arrivée aux États-Unis. Tout en écrivant des orchestrations pour de nombreux musiciens, il devient pour la période allant de 1960 à 1962 le pianiste et arrangeur du quintet de Dizzy Gillespie (1917-1993). On trouve dans ces entretiens des pages formidables sur Dizzy Gillespie, son renvoi de chez Cab Calloway, la mise en place de ses formations successives, sa virtuosité de trompettiste qui faisait des envieux, les coups de bluff hilarants dont il était coutumier, la profonde tristesse qui le mit en larmes à l'annonce du décès de Charlie Parker, le concert marathon qu'il assura en 1987 pour son soixante-dixième anniversaire à Washington. En hommage à Gillespie, Schifrin élaborera la partition d'une pièce musicale importante intitulée Gillespiana (1960).
Le premier contrat marquant de Lalo Schifrin à Hollywood sera conclu pour le film Rhino ! d'Ivan Tors (1963). Parallèlement, il collabore avec Quincy Jones. En 1964, il réalise la musique des Félins de René Clément. Puis au fil des années, toujours pour le cinéma, ce seront les compositions qui feront sa renommée : Le Kid de Cincinnati, Luke la main froide, Minuit sur le grand canal, Bullitt, De l'or pour les braves, L'inspecteur Harry, Joe Kidd, Opération Dragon, Rush Hour...1 Côté musiques dédiées aux séries télévisées, on ne peut manquer de citer bien sûr celles qui ont également contribué de façon triomphale à sa notoriété : Mission : Impossible (1966) et Mannix (1967) de Bruce Geller.
S'il résidait confortablement dans la ville cossue de Beverley Hills (comté de Los Angeles), on réalise combien Lalo Schifrin — qui n'avait jamais abandonné sa simplicité — additionnait d'heures de travail dans son studio de musique, dans les salles d'enregistrement, sur les plateaux de cinéma, sur les scènes du monde entier pour des prestations de concertiste ou de direction d'orchestre. La réussite a été au rendez-vous pour cet artiste mais son état d'esprit est toujours demeuré empreint de lucidité et d'humilité : "La musique d'un film reste de la "musique de fond". Seul le metteur en scène peut être considéré comme le vrai créateur. J'aime collaborer pour la musique d'un film mais je sais où est ma place." Schifrin ne cache pas d'autre part qu'il lui est arrivé de composer de la ("bonne") musique pour des navets.
Tout au long de sa carrière, les rencontres professionnelles et amicales de Lalo Schifrin se seront abondamment succédées. Il sympathise avec Thelonious Monk alors qu'il est amené à jouer en alternance avec lui à la Jazz Gallery à New York. Il travaille avec Count Basie et Stan Getz. Il joue et accomplit des arrangements pour les plus grands : Cannonball Adderley, Benny Carter, John Coltrane, J. J. Johnson, Jo Jones, Don Byas, Stan Getz, Jimmy Smith, Roy Eldridge. On est heureux de le voir citer le compositeur Bronislaw Kaper (1902-1983), auteur de plus de 150 musiques de films et des impérissables standards de jazz que sont Invitation et On Green Dolphin Street. Schifrin rend hommage à Stravinsky croisé à plusieurs reprises. Il salue avec affection Martha Argerich ("Martha relève tous les défis; elle peut exécuter toutes les partitions (…) Elle peut jouer les romantiques, les classiques, les modernes, Ravel et Prokofiev… C'est toujours impeccable"). Il évoque cette autre musicienne magistrale qu'était Zita Carno (1935-2023), pianiste de l'orchestre philharmonique de Los Angeles durant vingt-cinq ans. Une Zita Carno par ailleurs amatrice de free jazz et autrice de travaux sur Coltrane dont elle adorait la musique. Cette dernière rédigea notamment plusieurs textes de présentation de disques commis par le saxophoniste novateur de Giants Steps et d'I Love Supreme ainsi que plusieurs transcriptions de ses chorus.
Un "croisement entre jazz et orchestre philharmonique, musique classique et sonorités contemporaines." : c'est ainsi que Lalo Schifrin résumait le substrat de sa musique. Dans ces entretiens menés avec brio par Georges Michel, un grand nombre d'éléments nous renseignent sur ce qui a nourri en profondeur son travail musical. "L'opéra est à la base de tout ce que j'ai fait dans le cinéma. Il m'a donné le sens du contraste, du drame", explique-t-il notamment. En outre, la description dont nous fait part Lalo Schifrin de l'articulation de sa musique produite pour le film Les griffes de la peur de David Lowell Rich (1969) procure un bel aperçu des méthodes auxquelles il pouvait faire appel dans son processus de composition.
Lorsque l'on écoute ou réécoute les enregistrements sonores de Lalo Schifrin, on ne peut s'empêcher de penser : quelle technique ! Quelle imagination ! Quelle intensité ! Quel souffle ! Quel talent !
Didier Robrieux
Georges Michel
LALO SCHIFRIN
Entretiens sur la musique,
le cinéma et la musique de cinéma
Ed. Rouge Profond, 2005
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1. Le Kid de Cincinnati de Norman Jewison (1965), Luke la main froide de Stuart Rosenberg (1967), Minuit sur le grand canal de Jerry Thorpe (1967). Bullitt de Peter Yates (1968), De l'or pour les braves de Brian G. Hutton (1970), L'inspecteur Harry de Don Siegel (1971), Joe Kidd de John Sturges (1972), Opération Dragon de Robert Clouse (1973), Rush Hour de Brett Ratner (1998)… et bien d'autres.
[ Juillet 2026 ]
DR/© D. Robrieux