Livre

Lise 2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Waldemar Kamer
René de Vries

 

LISE CRISTIANI

 

Une audacieuse pionnière 
du violoncelle

 

 

    Le mot qui revient le plus souvent à propos de la violoncelliste Lise Cristiani sous la plume de nombreux commentateurs qui ont assisté à ses concerts lors de la première partie du XIXe siècle est le mot "piquant". Si ce mot emprunte à une douteuse facilité de langage, il met toutefois l'accent de façon percutante sur la "nouveauté" totale et la "singularité" spectaculaire qu'a pu représenter l'émergence de cette musicienne hors du commun dans le monde musical.
    
Lise Cristiani voit le jour le 4 décembre 1825 dans le faubourg Saint Denis à Paris. A n'en pas douter, l'enfant, puis la jeune fille qu'elle fut, ne manquaient pas de tempérament. Ainsi que l'écrivent les auteurs de cette biographie, Waldemar Kamer et René de Vries, on la voit très tôt encline à prendre plaisir "à ne rien faire comme tout le monde et à intriguer ses proches".
    Après des études de piano, d'harmonie et de chant, elle s'oriente vers le violoncelle et suit l'enseignement du professeur Bernard Benazet (1781-1846). Elle se montre une apprentie musicienne volontaire et rebelle qui a le goût des défis à l'instrument. Elle se fraye peu à peu un chemin dans le milieu de la musique où la concurrence est rude en raison de la présence d'un grand nombre de musiciens virtuoses "hors violoncelle" sur la scène musicale mondiale.

    Inévitablement, Lise Cristiani n'échappe pas à l'hostilité de quelques critiques musicaux dont certains vocifèrent contre cette musicienne qui a fait le choix du violoncelle. Son premier concert qui a lieu le 4 février 1844 Salle Herz à Paris occasionne toutefois des critiques dithyrambiques dans le Journal des Débats ainsi que dans la Revue et Gazette musicale de Paris. Elle est notamment très applaudie — et le sera toujours pas la suite — pour son interprétation de Prière et boléro de Jacques Offenbach, l'un de ses morceaux de prédilection.

    A une époque où il était jugé déplacé, inesthétique, voir obscène, qu'une jeune musicienne serre un instrument comme le violoncelle entre ses jambes, à une époque où il était impensable qu'une instrumentiste femme se présente "sans chaperon" dans les salons de la bonne société ou dans une salle de spectacle où elle prétendait se produire, la combativité ne faisait pas défaut à Lise Cristiani. Elle parvint à s'imposer dans les soirées privées et les représentations publiques.

    "Succès éclatant" pour sa grande représentation musicale qui se tint à nouveau Salle Herz le 14 février 1845 à Paris. Sa prestation inspirera à Théophile Gautier ainsi qu'à Hector Berlioz des articles louangeurs et enthousiastes. L'année 1845 sera l'année d'une multiplication de ses dates de concerts. Ses cachets perçus durant cette période lui permettront d'acquérir un Stradivarius.

    Lise Cristiani décide ensuite de parcourir l'Europe. Vienne… Baden-Baden… Leipzig… Elle rencontre Felix Mendelssohn qui lui dédicace sa fameuse Romance sans paroles pour violoncelle qu'il est en train de parachever. Elle est admirée, encensée à Berlin… Dresde… Hambourg… Copenhague… Stockholm… Oslo… Weimar… Jacques Offenbach lui dédie une sérénade. Puis c'est à nouveau Berlin… Dorpat… Breslau… Glogau… Danzig… Königsberg…

    En février 1847, Lise Cristiani rejoint la ville de Saint-Pétersbourg. Elle passera les six dernières années de sa vie en Russie. En matière de déplacements, elle inscrira un palmarès hallucinant : 36 000 kilomètres parcourus "dont 20 000 kilomètres en luge" souvent par des températures de -40° C…1 Ses audiences et performances au Bolchoï de Saint-Pétersbourg (2000 places) et au Palais d'Hiver seront mitigées.
    
Au terme d'un an de séjour à Saint-Pétersbourg, Lise Cristiani se rend à Moscou en traineau "dans un froid glacial" pour y assurer deux séances musicales. S'en suit une tournée à Kazan… Oufa... avant de prendre la direction de la Sibérie en décembre 1848 en vue d'y entreprendre une expédition ahurissante assortie de concerts. Ekaterinenbourg…Tobolsk… Quel périple !... Des milliers de kilomètres effectués par des routes et chemins tantôt recouverts de neige, tantôt envahis pas la boue, tantôt perclus d'ornières, tantôt battus par le vent, quand il ne s'agissait pas pour la musicienne et son équipage de franchir torrents ou marais. La description d'un des épisodes de voyage de Lise Cristiani donne une idée de ce qui faisait l'ordinaire de ses pérégrinations : "4200 kilomètres entre Tobolsk et Irkoutsk en cinq ou six semaines (…) quarante jours et nuits en traineau"… !
    L'année 1849 voit son arrivée à Irkoutsz à la fin de l'hiver, puis à Okhotsk… Petropaulowski… Ayane… Le temps est venu d'emprunter le chemin inverse vers Moscou où elle contracte, selon toute probabilité, la tuberculose. Tout en étant malade, elle parvient à donner plusieurs concerts en Ukraine avant de s'acheminer vers le Caucase et assurer un récital à Stavropol (un triomphe).

    Grozno… Vladikavkaz… Tiflis… Après une ultime session musicale à Piatigorsk en juillet 1853, Lise Cristiani se déplace à Novotcherkassk (Caucase). L'épidémie de choléra qui sévit dans cette ville l'emportera le 14 octobre 1853 à l'âge de 27 ans.

    
Le destin de Lise Cristiani nous étonne, nous secoue et nous attriste. Sa biographie scrupuleusement et utilement mise à jour par Waldemar Kamer et René de Vries révèle l'existence d'une femme artiste pénétrée d'amour pour la musique et le violoncelle, habitée de volonté, d'audace et de courage. Talentueuse, exigeante et digne.                                                                                     

Didier Robrieux 

 

Waldemar Kamer, René de Vries
LISE CRISTIANI
Ed. Bleu Nuit Editeur, 2026

 

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         1. Qu'en était-il de l'instrument de Lise Cristiani transporté, chahuté, ballotté par monts et par vaux ? Voila comment était protégé son violoncelle Stradivarius, son "noble époux", comme elle l'appelait, lors de ses voyages mouvementés : "étui en fer forgé, soudé au plomb, chaudement ouaté et capitonné à l'intérieur; paletot en peau de loup, le poil en dessus, cordé, ficelé ()", p. 113.

 

[ Juillet 2026 ]
DR/© D. Robrieux