NOUVELLE

Cinema 3

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

AH ! VOUS DIRAI-JE,
MAMAN

 

 

Nouvelle

 

 

 

 

CINÉ-CLUB
 

    … Ma mère qui se prénommait Ernesta et qui travaillait comme modeste assistante administrative dans un commerce de gros dévorait les livres, aimait à fréquenter les musées, faisait grand cas du théâtre et de la danse, se passionnait avec beaucoup d’ardeur pour les arts. Le jour où elle fût informée qu’un ciné-club allait être mis en place à Saint-Némoyon dans les locaux de l’école communale du quartier sous le haut patronage de son directeur, monsieur Picardon, elle imagina rapidement tout le profit que nous pourrions tirer d’une sortie culturelle de cette qualité. Nous fûmes, elle et moi, parmi les premiers à nous rendre à ce rendez-vous cinéphilique et parmi les plus fervents à l’honorer avec assiduité.
    Les projections avaient lieu chaque dernier vendredi soir du mois dans une des salles de classe (souvent la mienne) de l’école et il était pour moi à chaque fois étrange et déconcertant de me trouver ainsi transporté à la nuit tombée, dépouillée de ma blouse grise d’élève, dans ce temple de l’esprit de sérieux et de la discipline que je fréquentait tous les jours et qu’en quelque sorte on profanait sans vergogne pour faire bonne accueil aux frasques exubérantes du 7ème art.
    
Hormis la présence d’un monstrueux projecteur à la mécanique infernale robustement fixé sur le plateau d’une sellette spéciale et hormis l’installation d’un écran blanc à l’emplacement du tableau noir qu’il masquait entièrement, l’ordonnancement habituel du mobilier et du matériel de la classe n’avait été aucunement bouleversé. Tout avait conservé la même solennelle, la même militaire distribution. Et pourtant les lieux comme l’atmosphère qui s’en dégageait se trouvaient radicalement transformés.
    
Jaillissant du fond de la salle et la partageant en son milieu, le faisceau lumineux du projecteur fendait l’obscurité de toute sa puissance offensive. Accrochées au mur de droite, les cartes de géographie géantes et les grandes planches de science naturelle devenaient, dans la pénombre, de sublimes tapisseries médiévales tandis que les hautes fenêtres austères donnant sur la cour et leur faisant vis-à-vis se métamorphosaient en de monumentales baies vitrées dont on pouvait se figurer qu’elles surplombaient les abords d’un parc baigné par une nuit enchantée. Ajoutant un autre prodige à cette ambiance féerique, les tressautements de lumière engendrés par la projection fragmentée des images faisaient moins songer à déchaînement d’éclairs qu’à d’allègres chatoiements émanant d’une flambée crépitant dans l’âtre d’une fastueuse demeure seigneuriale.
    
En guise de préambule, Monsieur Picardon avait coutume de prononcer une courte allocution destinée à nous livrer les raisons qui avaient présidées au choix du film qu’il se proposait de nous faire découvrir. Lors de ces soirées, ce grand vizir pète-sec qui en temps ordinaire faisait régner à chaque heure de la journée une froide terreur sur la totalité du territoire de l’établissement fondait comme du sucre, s’humanisait. En ces instants, il se présentait à nous méconnaissables, sans cravate, col ouvert, offrant à toutes et à tous un visage doux, détendu, attachant
    
Autour de ce personnage dont chacun s’accordait à saluer l’hospitalité simple et l’authentique talent d’animateur se réunissait un public composé d’une bonne trentaine d’adultes en majorité cinéphiles férus et avertis. Je me trouvais être le seul enfant à assister à ces séances. Nul ne paraissait choquer de ma présence et ma mère possédait suffisamment d’autorité pour que quiconque s’avisât de prononcer la moindre remarque concernant ce qu’il faut bien appeler avec le recul une parfaite incongruité. J’étais un enfant docile et c’était sans me faire violence ni éprouver le moindre ennui que j’accompagnais ma mère. Il me plaisait de la suivre et de lui montrer que j’étais un « petit homme » — son « petit homme » — capable de tolérer des films qui ne m’étaient pas positivement destinés. Je tirais de cette conduite héroïque beaucoup de fierté. La valorisation qu’elle me procurait prenait une part aussi importante que la fascination que j’éprouvais envers ces explorations étranges et régulières entreprises au cœur d’œuvres cinématographiques dont je ne saisissais pas toujours la signification.
    
Relié au projecteur puissant et diabolique, le haut-parleur rugissait.
    
Le plus souvent il donnait à entendre un son âpre, brutal. Je n’ai guère conservé de lui une impression forte alors qu’assurément le cortège d’images à l’expressivité saisissante qui se sont succédées devant mes yeux durant plusieurs années aux séances du ciné-club de Saint-Némoyon m’a plus d’une fois dérouté et même fait tressaillir. On dira ce qu’on voudra, voir Orphée, O’Cangaceiro ou encore Au risque de se perdre à l’âge de huit ans, ça vous forge son bonhomme.

 

LES MAÎTRES DU MYSTÈRE

 

    Comme nombre d'enfants, des peurs venaient souvent m'assaillir le soir avant que je ne trouve le sommeil. Sournoisement dissimulés derrière les épais rideaux ou dans quelque renfoncement de ma chambre, des ogres allaient subitement surgir et se précipiter sur moi pour me dévorer. Ou bien complotant dans l'obscurité du rez-de-chaussée, une clique de sorcières grimaçantes s'apprêtait à monter les escaliers sur la pointe des pieds et à fondre sur moi par surprise.
    
Lorsque je pressentais que l'attaque de ces créatures était imminente, je sollicitais en catastrophe l'aide de ma mère qui le plus souvent lisait retranchée dans sa chambre contigüe à la mienne. Elle ne refusait jamais que je vienne me réfugier dans son lit lorsque mes frayeurs se montraient trop insistantes. Je m'empressais alors de rejoindre le cœur battant cet asile inespéré.
    
Souvent, elle laissait la lampe de chevet allumée et poursuivait sa lecture durant un long moment. A demi enfouis sous les draps et nullement incommodé par la lumière électrique, je ne tardais pas à m'endormir, apaisé et confiant. Quelquefois, elle éteignait la lampe plus tôt et mettait en marche un petit poste de radio. Plongés que nous étions dans l'obscurité la plus compacte, nous écoutions l’émission de Pierre Billard Les Maîtres du Mystère. Portant une écoute attentive à cette retransmission via les « grandes ondes » qui étaient très respectées en ces temps-là, j'étais alors parcouru de sensations presque aussi puissantes que celles que faisaient naître en moi les projections mensuelles du ciné-club de Saint-Némoyon, ce qui ne m'empêchait pas, là encore, d'atteindre rapidement le sommeil avec une merveilleuse tranquillité bien avant que les sombres énigmes policières décrites par les convaincantes voix de la radio n'eussent été positivement élucidées.

 

LES TROIS PETITS COCHONS

   

… En arpentant simplement les rues de Saint-Némoyon mais aussi en battant la campagne qui la bordait — du grand bourg, on rejoignait en effet pâturages et forêts presque en une seule enjambée —, de nombreuses sortes d’aventures étaient possibles. Il suffisait par exemple de prendre la direction de la Croix Saint-Crépin, d’emprunter la rue de la Touche, puis de s’engager sur la gauche dans la rue de la Caille jusqu’au passage à niveau. Une fois la voie ferrée franchie, la bande de chaussée bitumée de la rue de la Caille cédait la place à un large chemin de terre dit du Chêne-à-la-Fille qui nous plongeait sans transition dans les entrailles de l’épaisse forêt de l’Artoire.
    
Après deux kilomètres et demi de marche environ, dans un environnement diablement obscurci par un surpeuplement d’arbres géants au feuillage dru, on atteignait le plus profond des grands bois et on finissait par apercevoir, à une distance encore assez reculée, la seule demeure construite dans ce coin perdu : une auberge portant le nom de L’Archangerie.
    
Cette auberge qui aurait très bien pu s’appeler L’Écrin des Amours ou encore Le Plaisir des Dieux passait pour être un actif sanctuaire de Cupidon. L’établissement présentait l’avantage d’être discret (on pouvait y accéder par la rue de la Caille mais aussi par la voie du Pont-Marquant aux confins ouest du bourg en contournant le cimetière). Les notables de Saint-Némoyon aimaient, disait-on, à y organiser leurs rendez-vous galants. On conférait aux tenanciers une grande libéralité en matière de moeurs et il se chuchotait qu’il avait été réclamé plusieurs fois la fermeture de ce repaire de débauche.
    
L’endroit possédant un certain standing, rares étaient les privilégiés qui pouvaient se vanter d’y avoir mis les pieds, ce qui n’empêchait nullement Valère Carabignac de certifier s’y être rendu à maintes occasions et d’avoir couché une dizaine de fois avec la splendide serveuse sénégalaise qui parmi d’autres employés des deux sexes officiait dans les lieux. Valère Carabignac, dynamique et fidèle camarade de jeu, fils aîné des propriétaires de l’hôtel-restaurant Les Bouleaux Argentés, douze ans et demi à l’époque, était la créature masculine en culotte courte la plus lubrique de Saint-Némoyon. Plongé qu’il était comme nous tous dans la méconnaissance la plus crasse de la sexualité et dans cette agitation hystérique à l’évoquer à tout moment, il n’y en avait pas deux comme lui pour nous chanter sur le chemin de l’école des chansons invraisemblables atteignant des seuils d’obscénité indépassables. Toutefois, quand bien même ce cher Valère nous aurait privé de ses comptes rendus détaillés mettant abondamment en scène ses ébats torrides supposés avec la belle sénégalaise, L’Archangerie avait toujours été, de mémoire de saint-némoyonien, synonyme de froufrous, de sofas capitonnés, d’éclairages tamisés, de soupers voluptueux, de libertinages d’alcôves, de radadas débridés.
    
Deux ou trois promenades dominicales en compagnie de ma mère m’avaient permis d’entrevoir dans le lointain — ma mère ne souhaitait pas s’engager plus avant dans le chemin du Chêne-à-la-Fille —  à quoi ressemblait ce foyer de perdition : eh bien, avec son toit de chaume et sa cheminée fumante, pas à autre chose en vérité qu’à la maisonnette des Trois petits cochons !

 

UN MORCEAU DE LIEU NOIR

    

… L’aimable société de notre bourg de Saint-Némoyon ne manquait pas de personnalités fortement incarnées, c’est le moins que l’on puisse dire, mais il s’y trouvait aussi cette catégorie de créatures floues, interlopes, imprécises, équivoques, mal définies, et pour tout dire, louches, suspects, inquiétantes et dangereuses dont il était impérativement recommandé de se méfier… cette catégorie de créatures sans doute mal rasées, à l’œil sans doute mauvais, à la mine sans doute patibulaire, dont on parlait beaucoup par intermittence mais que l’on rencontrait peu : les rôdeurs !
    
Ces individus peu recommandables retrouvaient une actualité particulièrement battante et sensationnelle lorsqu’un cambriolage — évènement fort rare — avait été commis dans le voisinage. Ils appartenaient à la famille de ces êtres improbables qui savaient mieux que quiconque apparaitre subrepticement à l’angle d’une rue lorsque vous sortiez de l’école, en plein hiver, la nuit à demi tombée, et disparaitre en deux temps, trois mouvements. Ils s’inscrivaient dans la tribu de ces personnages capables de laisser deviner leurs silhouettes au loin, derrière le tronc d’un pommier, avant de se volatiliser comme par enchantement par une porte de jardin ou derrière un mur de ferme. Ils étaient aussi de ceux qui étaient passés spécialement maîtres dans l’art de se dissoudre après une apparition furtive, les jeudis matin, spécialement dans la foule du marché de la gare, marché où ma mère m’envoyait régulièrement acheter un morceau de lieu noir dans la queue que le poissonnier enveloppait sans vergogne, et cela sans que personne y trouvât quoi que ce fût à redire, dans des feuilles de papier journal suintant d’une encre d’imprimerie grasse et noire.

 

MARKUS ET TONIN

   

 … Tout le monde connait Saint-Némoyon, cette fière petite commune hésitant entre ville et village à l'ancienne, son auguste château et son parc peuplé d’écureuils sautillants, ses voies communales parées de tilleuls plantureux, ses basses demeures aux balcons pourvus de jardinières pimpantes explosant à la belle saison de géraniums rouges, ses administrés épris d’Histoire de France, de vie de café, de terres à champignons, de parkas de marine, d’échos de salles de notaires et de messes carillonnées. Implanté en retrait du centre du bourg, près des bois de l’Artoire, le quartier de mon enfance formait une entité à part qui montrait encore de nombreux signes de rusticité. Les scènes qui s’y déroulaient au quotidien revêtaient rarement les couleurs de la banalité.
    Ainsi souvent, aux aurores, on pouvait voir Markus et Tonin, les deux jeunes garçons bouchers de chez Goblinn vêtus de leurs longs tabliers blancs souillés de sang, debout, un peu plus loin, sur le trottoir de la rue Grand-Guillaume où nous habitions, adossés à l’un des pans de mur recouvert de marbre noir encadrant la vitrine de la boucherie, goguenards, euphoriques, fumant une cigarette. Certains matins, au bout d’un instant, un vrombissement se faisait entendre et un camion aux flancs corpulents débouchait du carrefour de
la Breloque, remontait la rue, puis venait s’immobiliser devant eux dans un épouvantable crissement de freins : c’était la bétaillère.
    
A peine avait-il coupé le moteur que le chauffeur du véhicule, petit homme rond au visage fermé que personne n’avait jamais vu sourire ni connu autrement que pressé, sautait de la cabine, claquait la portière, rejoignait au pas de course la porte arrière du camion, en ouvrait nerveusement les deux battants, installait à la hâte une forte rampe de bois… et c’est alors que celui ou celle que le hasard avait conduit à se trouver là, à ce moment précis, assistait à l’un de ces spectacles les plus sinistres qui puissent exister sur terre : une vache, une bonne grosse vache, une vache énorme descendait lourdement, maladroitement, chaotiquement le plan incliné du camion. Aidé de Markus et Tonin, le chauffeur la guidait ensuite avec ardeur vers la grille grande ouverte de la cour de la boucherie, cour au fond de laquelle l’attendait la chambre de la mort : un petit abattoir.
    
Si Monsieur Goblinn, le patron de la boucherie, était unanimement jugé comme un artisan intègre et attentif, Markus et Tonin jouissaient quant à eux d’une réputation détestable. Face au billot, on les disait froids, insensibles, réfractaires à tout sentiment de compassion envers l’espèce animale et s’agissant des actes sacrificiels dont ils devaient s’acquitter chaque quinzaine, on les tenait pour des exécuteurs sans cervelle qui faisaient sortir le raisin à la demande et sans états d’âme. En somme, ils étaient des monstres indignes et répugnants pour l’angélique société des mangeurs de biftecks du quartier. Ajoutons à cela une réputation de trafiquants de talons de jambon et de rognures pour chiens qui s’agrippait obstinément à leurs basques. Il eût mieux valu, pour tout dire, qu’un crime n’eût pas été commis à la ronde car dans le tissu de tares qu’on leur prêtait, il y avait matière à arrestation immédiate avec à la clé sans doute, pour eux aussi, un transfert cahotant vers une chambre de la mort et l’exécution capitale... dans un petit abattoir.
    
Ma mère possédait dans sa bibliothèque un vieux livre de famille calligraphié en chinois consacré aux supplices pratiqués aux enfers tels que les imaginaient dans les temps reculés les peuples de l’empire du Milieu. Ce livre était abondamment illustré de reproductions d’estampes en couleur très anciennes montrant des dizaines de démons jubilants occupés, ici à moudre le tronc nu d’un damné engagé aux trois quarts dans la gueule d’un hachoir à roue, là à mettre méthodiquement en lambeaux les seins blancs et épanouis d’une impénitente pécheresse.
    
Rien ne nous était épargné dans ces petits bijoux d’atrocités où avaient été soignés détail et réalisme. Les artistes responsables de ces œuvres avaient notamment fait le choix d’une encre vermeil qui avait conservé tout son éclat pour figurer de façon supérieurement vraisemblable le sang : un sang fluide, bien frais, et même un peu brillant — un sang plus vrai que nature — qui suintait, dégouttait, giclait des écorchements, raclages, perforations, entailles, dépeçages, écrabouillements raffinés infligés à qui mieux mieux par ces radieux et folâtres tortionnaires.
    
Quoique pleinement conscient du caractère infondé de cette imputation arbitraire et fantasmagorique, il me vint plus de cent fois à l’esprit, lorsque j’étais enfant, que ces sévices en vogue dans la légende chinoise étaient finalement tout à fait dans les cordes des deux garçons bouchers de chez Goblinn. Au-dessous de leurs moustaches noires et fines, au coin de leurs lèvres serrées, ne rencontrait-on pas gravé ce petit sourire rusé, sadique et ricaneur qui n’avait normalement nullement sa place sur le visage d’un garçon boucher, petit sourire rusé, sadique et ricaneur qui se trouvait incrusté avec tant de vérité sur tous ceux des démons chinois du livre de ma mère.

Lucas Selmane

  

* AH ! VOUS DIRAI-JE, MAMAN est un extrait des Mémoires de Lucas Selmane intitulés Un petit coucou adressé des cuisines de la brasserie Schlumflecker, livre paru il y a plusieurs dizaines d’années aux Éditions de L'Hirondelle et devenu introuvable de nos jours dans les circuits de la grande, de la moyenne et de la petite librairie.
Cet extrait nous a aimablement été transmis par Jean-Samuel Risler (ne pas confondre avec Tom Risler, son illustre frère) chanceux détenteur de l’un des rares exemplaires de cet ouvrage ayant pu survivre au pilon, aux bacs jaunes et à l’indifférence générale. On est peu de chose.
Jean-Samuel Risler nous a par ailleurs accordé l’insigne faveur de nous communiquer d’autres bonnes feuilles des Mémoires dans l’avenir. En attendant, on ne saurait qu’inciter lectrices et lecteurs à prendre connaissance d’un texte consacré à Selmane dont Jean-Samuel Risler est l’auteur et ayant pour titre Mais où est donc passé Lucas Selmane ? Un texte consultable sur ce site qui vaut son pesant de révélations salées et de réparties amusantes.

Didier Robrieux