
FRAÎCHEUR DU NÉGLIGÉ,
LONGUES FERMENTATIONS
Extrait des Mémoires de Lucas Selmane*
…Au pays de l'écriture, il n'est pas toujours aisé de confesser que l'on appartient au lot de ces laborieux — hommes ou femmes — qui remettent leurs ouvrages "vingt fois sur le métier" tant est fustigé de toutes parts le souci de l'application, tant est glorifié l'efficacité rapide. Le perfectionnisme agace ou inspire malice. On juge cette observance sinistre et obsolète. On lui préfère la fraîcheur du négligé, l'insouciance hardie du va-comme-je-te-pousse, les charmes imparfaits du brut de décoffrage ! Polisseurs et autres artisans de la méticulosité ont fait leur temps. Pourquoi se triturer les méninges, pourquoi s'esquinter le tempérament ? Usant à tour de bras de ces formules folkloriques, creuses et tartignoles dont elle a le secret, l'Époque ne nous enjoint-elle pas avec la dernière véhémence à nous "lâcher" et à fuir toute "prise de tête" ?
Pour beaucoup, le perfectionniste semble toujours tarder, prolonger, s'appesantir, se complaire dans de lentes fermentations, se livrer à un piétinement contre-productif, bref, ne jamais en avoir terminé, tandis que le désinvolte, superbe et flamboyant, vous trousse son affaire en un coup de cuillère à pot, ne se perd pas en inutilités et — comble des combles — obtient dans de nombreux cas des triomphes honorables.
Pendant que le perfectionniste dégrossit, fignole, peaufine avec cette petite rage froide de bureaucrate entêté, le désinvolte expédie ses écrits à la diable et arrive souvent au port haut la main. L'un empeste le maniérisme, l'autre fleure bon le naturel; l'un incarne le joug, l'autre les coudées franches; l'un évoque l'aliénation la plus crispée, l'autre les enchantements d'une émancipation ailée.
Le perfectionniste ne connaît que sueur, pénibilité, remise en cause. Chez le désinvolte, l'implication au travail est un effleurement, un jeu d'enfant. C'est à peine si les "choses" nécessitent son intervention. Elles se font toutes seules, en soufflant dessus. On envie le désinvolte parce qu'il ne doute de rien et qu'il a "l'air de celui qui a gagné toutes les batailles, sans combattre", comme a pu écrire Arthur Miller dans Mort d'un commis voyageur. De façon définitive, tout oppose le tâcheron à l'illusionniste du moindre effort.
Reprendre, retoucher, réviser, affiner, parachever, ciseler : existe-t-il en vérité conduite plus maladive ? On dira volontiers de qui s'obstine incessamment à mieux faire qu'il est pris dans les fers d'une manie que commande quelque manque d'assurance ou rongeante anxiété. Ou encore qu'il est la proie d'une vanité immense qui le conduit à aspirer à la réalisation de hautes oeuvres aux seules fins de se donner un rôle toujours plus gratifiant. Ou encore qu'il est le jouet d'un masochisme tourmenté. Ou encore qu’il est enlisé à jamais dans les marécages d’une incapacité inguérissable. Ou encore qu'il se trouve tout bonnement sous l'emprise de tout cela à la fois et de bien d'autres perturbations encore.
Tout perfectionniste un tant soit peu honnête se doit cependant d’être en mesure de penser un moment contre lui-même. De fait, on ne peut nier qu’il se trouve plus que tout autre exposé à faire de la finition à tout crin un mouvement perpétuel. De même, on ne peut contester qu'il existe un perfectionnisme qui plus encore que vous maintenir dans un état d'agitation effrénée non-évolutive, vous sape, vous enfonce, vous brise. A vouloir convoiter le plus, on récolte le moins; à vouloir par trop s'élever, on rétrograde; à vouloir à toute force casser la baraque, on finit par prendre le bouillon. C'est le "qui veut faire l'ange, fait la bête" de Pascal. Mais un nouveau revirement de raisonnement s’impose. Il ne faut décidément pas manquer de rendre cette justice au valeureux perfectionniste : s'il s'acharne parfois à la tâche plus que de raison, s'il ne parvient jamais à borner son insatisfaction, c'est aussi parce qu'il s'efforce contre vents et marées à faire jaillir le meilleur de lui-même ! Empli d'une volonté de Preux, le perfectionniste est un être d'idéal. Rien n'est jamais trop beau pour ce dogmatique de l'excellence, pour cet intransigeant du nec plus ultra. Qui ne possède le goût du beau et de l'absolu, qui n'a jamais été soulevé par de puissantes velléités de vérité et d'utopie ne peut comprendre ceux qui exaltent le perfectionniste.
Le perfectionnisme participe le plus souvent d'une nécessité purement et simplement impérative. Ainsi, pendant que l'écrivain de génie enfante des prodiges avec une vigueur sans pareille, l'écrivain du commun ne peut la plupart du temps que constater que rien ne prendra forme sans effort, que rien ne se construira sans un travail long, coriace, intraitable. S'il se donne pour ambition de forger des ouvrages un tant soit peu respectables, il se sait condamné à la tyrannie perfectionniste. Peut-on raisonnablement se dispenser de reprendre, retoucher, réviser, affiner, parachever, ciseler lorsque la grâce n'a pas daigné vous toucher de son aile !
Pour autant le bûcheur invétéré ne se voit jamais assuré d'une garantie de succès automatique. Se donner de la peine des années durant — parfois jusqu'au sacrifice — ne fera pas que la partie sera immanquablement gagnée. D'évidence, il existe en matière de talent des apprentissages impossibles, des opiniâtretés sans espoir. Qui n'a pas croisé dans son existence un de ces êtres "pas comme les autres", lumineux d'intelligence, incontestable d'aptitudes, aveuglant de richesses personnelles qui en dépit d'un travail conduit avec scrupule et persévérance n'est jamais parvenu à percer dans son domaine de prédilection et qui a du, la mort dans l'âme, se résigner à subir ce mauvais coup du sort jusqu'à son dernier souffle. Les talentueux ignorés partagent les affres de ce drame cruel avec des milliers de perfectionnistes piètres, insuffisants, limités, voués eux aussi à croupir ad vitam aeternam dans les caves obscures de la non-réalisation : ceux-là auront beau transpirer sang et eau, tout ce qu'ils tireront de leur travail heure après heure, jour après jour, année après année, ne vaudra jamais un clou ! Les vocations contrariées font partie des monstruosités les plus odieuses, les plus inacceptables de la condition humaine.
Au total, on demeure bien en peine de comprendre pourquoi certains personnages réussissent ce qu'ils entreprennent avec une si démonstrative aisance alors que visiblement ils mettent peu de soin, de conscience, de coeur, d'honnêteté dans l'exercice de leurs activités. Splendide sanctification de l'esprit sagouin ! On a beau raisonner ou même méditer sur ces questions, l'énigme reste entière. Comment oeuvrent-ils ces êtres d'élection tout à la fois légers et puissants, folâtres et efficaces, insouciants et fertiles pour mener leurs barques si habilement, sans peine, sans efforts ? Les soyeux pétales de la prospérité semblent ne jamais cesser de tomber en pluie sur leurs précieuses têtes.
On demeure tout autant en peine de comprendre pourquoi d'autres personnages encore réussissent si spectaculairement, de façon si pétaradante, alors que le produit de leur travail ne présente rien d'admirable, de sublime, de transcendant. Dans les palais dorés de la réussite, la médiocrité bénéficie souvent d'une égalité de traitement avec le vrai talent. La grande loterie de la chance et de la destinée semble se faire un malin plaisir de rappeler sans cesse au perfectionniste scrogneugneu comme à l'altier désinvolte que c'est elle qui a presque toujours le dernier mot.
Lucas Selmane
* FRAÎCHEUR DU NÉGLIGÉ, LONGUES FERMENTATIONS est un extrait des Mémoires de Lucas Selmane intitulés Un petit coucou adressé des cuisines de la brasserie Schlumflecker, livre paru il y a plusieurs dizaines d’années aux Éditions de L'Hirondelle et devenu introuvable de nos jours dans les circuits de la grande, de la moyenne et de la petite librairie.
Cet extrait nous a été aimablement transmis par Jean-Samuel Risler (ne pas confondre avec Tom Risler, l’ami des chameaux, son frère illustre) chanceux détenteur de l’un des rares exemplaires de cet ouvrage ayant pu survivre au pilon, aux bacs jaunes et à l’indifférence générale. On est peu de chose.
Jean-Samuel Risler nous a par ailleurs accordé l’insigne faveur de nous faire parvenir dans le futur plusieurs autres bonnes feuilles de ces Mémoires. En attendant, on ne saurait qu’inciter lectrices et lecteurs à prendre connaissance d’un texte consacré à Lucas Selmane dont Jean-Samuel Risler est l’auteur et ayant pour titre MAIS OÙ EST DONC PASSÉ LUCAS SELMANE ? Un texte consultable sur ce site qui vaut son pesant de révélations salées et de réparties amusantes.
Didier Robrieux
[ Août 2026 ]
DR/© D. Robrieux