
RÈGLEMENT
DE COMPTES
Extrait des Mémoires de Lucas Selmane*
… Je me tiens tellement éloigné de Lautréamont et de ses pulvérisants Chants de Maldoror en ce qui vous concerne, ô mathématiques. Je n'ai jamais reçu les faveurs de votre "onde rafraîchissante". Je n'ai jamais été gagné par votre "clarté ravissante". Je n'ai jamais été tenu sous le charme de vos "magnifiques splendeurs". Je n'ai jamais su m'éveiller à vos "conceptions sublimes" ni su apercevoir une seule fois votre "visage divin".
A-t-il existé élève plus rebuté que moi par vous, mathématiques odieuses et desséchantes ? Durant de longues années et à chaque heure de cours qui vous était consacrée, vous m'avez jeté dans un effrayant labyrinthe et fait de moi un égaré ! Pourtant pas plus malhabile qu'un autre en matière de raisonnement, je ne suis jamais véritablement venu à bout de vos combinaisons perverses et de vos épineux imbroglios.
Chiffres et nombres, je n'ai jamais apprécié vos silhouettes revêches et rébarbatives, vos faciès durs et impénétrables, vos regards de pierre. Je n'ai jamais apprécié vos manières rudes et dogmatiques, vos mœurs étroites et absolues. Je n'ai toujours vu en vous que d’horribles petits monstres impassibles et cruels, prétentieux et cyniques, maussades et perfides.
Je ne vous ai jamais aimé, gnomes tout-puissants fermés à l'échange cordial, étrangers au partage. Je n'ai jamais rencontré chez vous cet à-propos raffiné ni ce sens du jeu dont on claironne tant le charme typique. Je n'ai jamais rencontré chez vous le moindre atome de douceur, de sentiment, de nuance, d'imaginaire. Il serait malhonnête cependant de ne pas mettre à votre crédit votre vicieuse vivacité d'anguille, un certain talent dans le mouvement et l'action. De même que je ne pourrais davantage passer sous silence votre inclassable combativité. D'un certain point de vue, votre coriacité mérite l'éloge. Le sourire fin que l'on voit parfois se dessiner sur les lèvres pincées des matheux ne leur vient que parce qu’ils sont parvenus, souvent au prix d'âpres batailles, à vous contraindre à en rabattre !
On rapporte qu'à vous seuls, chiffres et nombres, vous incarnez le Principe, le Sel de l'univers, l'Origine et la Fin, la nature elle-même. On dit que vous détenez la totalité des secrets de l'esprit et de la matière, du manifesté et du non-manifesté. Tout au long de ces années durant lesquelles j'ai du endurer les leçons qui vous mettaient à l'honneur, il ne m'a pas été permis de voir circuler dans vos squelettes orgueilleux et sadiques la moindre vie, la moindre lumière.
Numérations, opérations, additions, soustractions, divisions, multiplications… que de fois j'ai du passer sous vos fourches caudines ! Arithmétique immonde et diabolique, tu ne m'as pas épargné les supplices !
Fractions, fonctions, équations, carrés, trinômes, valeurs, discriminants, variables, nombres positifs… que de fois j'ai du subir votre inquisition féroce ! Algèbre répugnante, tu ne m'as pas mesuré tes humiliations !
Médianes, diagonales, bissectrices, perpendiculaires, hypoténuses, segments, polygones, périmètres, radians, centres de gravité… que de fois j'ai souhaité avoir le pouvoir de vous faire disparaitre ! Géométrie pernicieuse, tu as empoisonné les meilleures heures de ma jeunesse !
Mathématiques, j'ai toujours pressenti votre puissance de fer. Vous avez su asseoir votre autorité aux quatre coins du globe, imposer vos systèmes et vos conventions canoniques dans toutes les activités humaines, dicter vos lois à toutes les civilisations. Coqueluches de tous les Temps, vous êtes le sang de la science, de la technique, du progrès, de l'évolution. Mandataires hégémoniques de l'ordre, aveugles soldats du formalisme, impitoyables agents de la certitude et de la logique, vous rayonnez sur la culture du monde ! A la vérité, tout en vous vouant la plus mortelle aversion et tandis que vous déversiez sur l'écolier que j'étais des cataractes de formules, d'équations et de théorèmes, il ne m'avait pas échappé que vos propriétés qui m'étaient si hermétiques étaient investies d'une pertinence, certes invraisemblablement surcotée, mais authentique. Malgré l'écran de fumée nauséabonde libérée par votre hideuse et repoussante abstraction, j'ai toujours eu, en fait, conscience de votre nécessité et toujours su qu’il était excessif de ne pas vous désigner parmi les indispensables forgerons de la connaissance.
Dans ma jeunesse, il y avait aussi ces troupes d'agités aux airs de faux moines que vous aviez ensorcelées : les matheux ! Pour eux, il n'avait jamais existé discipline plus étonnante, plus stimulante, plus gratifiante, mais aussi plus limpide, plus élémentaire, plus accessible que la leur ! Lorsqu'ils vous traitaient une question d'algèbre, la plupart d'entre eux affectaient d'exécuter une tâche neutre et anodine mais leurs yeux les trahissaient presque aussitôt en s'emplissant d'une espèce de suavité presque indécente. Sur les bancs de l'école, les matheux faisaient figure de demi-dieux auxquels à eux seuls le destin avait attribué un salut. Ils donnaient l'image d'individus pragmatiques et utilitaristes en prise avec l'état brut, réel, désidéalisé, du monde, l'image d'une élite affranchie pratiquant une connivence privilégiée et de tous les instants avec le monde : le monde solide, le monde concret, le monde établi, le monde orthodoxe, le monde des réalités exactes, le monde des vérités indéracinables. Le seul ! Le vrai ! La société traitait ces crânes d'œuf en fils prometteurs, en futurs génies, et leur offrait l'assurance d'un avenir matériel et existentiel radieux. Hormis ceux qui se destinaient à la médecine, j'avais une sainte horreur de ces apologistes de la racine carrée dont le jeune inconscient semblait se trouver déjà patronné par le Commerce, les Affaires, l'Industrie, la Technologie ou l'Administration.
Au total, mathématiques, je peux affirmer que vous ne m'avez jamais procuré une seule seconde d’agrément, une seuls seconde de plaisir alors que dès l'instant où je les entrevis pour la première fois, je me suis prosterné devant ces majestés de transcendance, de pénétration, de sensibilité, de finesse, d'émotion que sont notre enchanteresse langue française, la littérature, la poésie, la philosophie. A mes yeux, une seule phrase de Flaubert ou de Dickens ridiculisait la totalité du savoir mathématique et l'emportait haut la main sur la somme des travaux de Thalès, Pythagore, Euclide, Fermat, Képler, Monge ou Laplace.
On a coutume de prétendre que le clivage souvent profond qui divise matheux et littéraires est artificiel, que l'amour des mathématiques comme l'amour des lettres reste largement tributaire des hasards de l'orientation pédagogique, largement tributaire d'un enseignement transmis avec doigté et enthousiasme. Toutes ces années ont passé et je ne parviens toujours pas à ce jour à imaginer que de meilleurs pédagogues aient pu parvenir à me communiquer la passion de cette discipline. S'il faut convenir que la mauvaise foi vient souvent prêter main forte à nos répulsions, je ne parviens pas à conserver de souvenirs moins amers de ce rendez-vous manqué. Mathématiques retorses et sans pitié, vous avez traversé le ciel de ma scolarité comme un nuage de volatiles effrayants pour — je l'espère — ne plus jamais revenir !
Lucas Selmane
* RÈGLEMENT DE COMPTES est un extrait des Mémoires de Lucas Selmane intitulés Un petit coucou adressé des cuisines de la brasserie Schlumflecker, livre paru il y a plusieurs dizaines d’années aux Éditions de L'Hirondelle et devenu introuvable de nos jours dans les circuits de la grande, de la moyenne et de la petite librairie.
Cet extrait nous a été aimablement transmis par Jean-Samuel Risler (ne pas confondre avec Tom Risler, l’ami des chameaux, son frère illustre) chanceux détenteur de l’un des rares exemplaires de cet ouvrage ayant pu survivre au pilon, aux bacs jaunes et à l’indifférence générale. On est peu de chose.
Jean-Samuel Risler nous a par ailleurs accordé l’insigne faveur de nous faire parvenir dans le futur plusieurs autres bonnes feuilles de ces Mémoires. En attendant, on ne saurait qu’inciter lectrices et lecteurs à prendre connaissance d’un texte consacré à Lucas Selmane dont Jean-Samuel Risler est l’auteur et ayant pour titre MAIS OÙ EST DONC PASSÉ LUCAS SELMANE ? Un texte consultable sur ce site qui vaut son pesant de révélations salées et de réparties amusantes.
Didier Robrieux
[ Août 2026 ]
DR/© D. Robrieux