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LA MESSE EST DITE

 

 

 

Extrait des Mémoires de Lucas Selmane*

 

    ... Au cours de mon année de première au lycée, je me liai d’une vive amitié avec une jeune fille de ma classe prénommée Nora. Une certaine fin d’après-midi, Nora m’invita ainsi qu’un groupe de joyeux camarades de cours à venir chez elle poursuivre autour d’un café la conversation enfiévrée que nous avions entamée quelques jours auparavant à propos de Lolita de Nabokov.
    Chacun au sujet de ce livre y allait de sa justification élogieuse ou de sa vindicte définitive. Édouard Monteil répétait à l’envi que l’on ne faisait pas de « bonne littérature avec de bons sentiments », Daniel Truche voyait en Nabokov un dieu des Belles Lettres à installer aux côtés de Lautréamont et de Céline, Solange Fleury le peignait en libérateur des mœurs petites bourgeoises à l’exemple du divin Marquis, Luc Blumental le désignait comme un abominable psychopathe cynique et malsain, Helena Burg encensait son deuxième degré ravageur, Gibert Devic saluait en lui un provocateur inspiré qui n’aurait pas fait de mal à une mouche. Et pour Nora, c’était un… « vieux dégueulasse » !
    
Quand à moi, ayant secrètement un faible pour Helena, je louais en abondance —  sans réelle conviction mais avec la rouerie scélérate d’un bon gros toutou  docile et avec l’insistance mimétique d’un perroquet — l’humour décapant du Maître.
    
L’appartement de Nora était situé au troisième étage d’un imposant immeuble haussmannien, boulevard Joisel. Je n’avais jamais mis les pieds à l’intérieur d’un appartement aussi immense. Le couloir qui desservait les dix ou douze pièces de ce « palais » possédait la particularité d’être circulaire et se lovait sans début ni fin autour de ce qui devait être la cage d’escalier de l’immeuble. Nora était une adorable et bouillonnante jeune fille blonde aux cheveux frisés, aux yeux pervenche, aux pommettes saillantes, d’une intelligence leste et surprenante. Au lycée, on la surnommait Réponse-A-Tout. Du haut de ses seize ans et avec un aplomb qui en agaçait plus d’un, elle fournissait toujours à qui la questionnait dans les domaines les plus variés une explication brillante et rarement erronée. Elle avait le rire abondant, le jugement espiègle, provocateur. Elle affichait volontiers des manières de flemmarde alors qu’elle était une bûcheuse invétérée, elle se plaisait à lancer aux uns et aux autres des banderilles ironiques alors qu’elle avait un cœur d’or, elle aimait se donner un genre de Belle indifférente alors qu’elle possédait une sensibilité à fleur de peau.
    
Comme c’était la première fois que nous nous rendions chez elle, elle nous fit faire au pas de gymnastique et avec d’ailleurs une simplicité affranchie de toute ostentation, le tour du propriétaire.
    
C’était une maussade fin d’après-midi d’automne. La nuit approchait lentement. Une clarté grise avait empli l’espace de l’appartement et l’avait fortement  assombri. Au plus fort de cette visite galopante, mon œil n’avait pu s’empêcher de s’attarder sur une pièce située aux abords de la fastueuse porte d’entrée en chêne clair. Cette pièce était fermée par une porte-fenêtre à double battant garnie de rideaux de voilage froncés plus ou moins opaques à travers lesquels on pouvait vaguement distinguer un lampadaire diffusant une faible lumière orangée. Sur le champ, j’eus la conviction qu’il se déroulait là quelque puissant prodige !
    
A la faveur d’une courte halte que nous fit faire Nora, je dirigeai avec plus d’intensité encore mon regard vers l’écran de voilage qui masquait à demi l’intérieur de cette pièce intrigante. Perché sur un haut siège, installé de profil derrière le caisson d’un bureau, un petit homme frappait comme un damné le clavier d’une machine à écrire. C’était son père, le célèbre journaliste Victor Legman.
    
Je revins souvent chez Nora qui me présenta son père. C’était un personnage plus grand de taille que je ne l’avais cru, portant lunettes à monture métallique derrière lesquelles de petits yeux bleus aigus irradiaient de finesse et de pénétration. Ses cheveux blanchissants étaient assez longs. Vêtu invariablement de modestes costumes sombres, ses manières étaient humbles et discrètes, sa démarche plutôt traînante, ses gestes placides, son débit de paroles retenu, mais on ne pouvait pour autant douter de la vigueur et de la force de caractère de cet homme qui n’avait rien d’un Roule-ta-bille survolté mais chez lequel on devinait d’emblée qu’il était en capacité d’une prodigieuse efficacité professionnelle et d’un terrible sens de l’action sur le terrain de l’information.
    
Correspondant d’une kyrielle de journaux israéliens et américains de première importance, M. Legman écrivait également de nombreux articles en yiddish pour le compte de magazines disséminés un peu partout dans le monde. C’était un expert réputé en matière de politique internationale qui présentait également à son actif d’avoir écrit plusieurs ouvrages historiques et qu’on ne manquait pas de solliciter pour dispenser des conférences sur quantité de sujets.
    
Un jour, comme il rentrait de la poste du quartier où il se rendait quotidiennement pour télexer dépêches et articles aux quatre coins de la planète et qu’à la suite d’une invitation de sa fille je me trouvais sous son toit, il me fit le grand honneur de me convier à pénétrer dans son bureau. Il y avait là un amoncellement hallucinant de classeurs, de dossiers, de documents déposés à même le sol. Les étagères murales dégorgeaient de livres, de dictionnaires, ployaient sous des liasses de brochures, de journaux, de magazines, la tablette de la cheminée disparaissait sous une débauche de rames de papier et de feuillets dactylographiés, tandis qu’à l’épicentre de ce fatras dantesque les maîtresses rondeurs d’une fière machine à écrire grise trônaient en majesté sur le plateau nu d’un imposant bureau Empire.
    
J’improvisai alors une suite de questions malhabiles à l’illustre journaliste qui consentit de bonne grâce à me livrer quelques informations et quelques uns de ses sentiments sur le métier qu’il pratiquait depuis près d’un demi siècle. Mais mon esprit se mit soudain à tituber, mon cœur à défaillir. Un état de commotion presque surnaturel traversé d’émotions fiévreuses et euphoriques s’empara de moi. Il me parlait. J’étais devenu comme sourd, je ne l’entendais plus.
    
Au bout d’une quinzaine de minutes, M. Legman du me congédier car il devait impérativement se propulser à quelque conférence de presse au Quai d’Orsay ou à l’ambassade des États-Unis. En le quittant, et me trouvant toujours sous l’emprise du bouleversement intérieur qui m’avait saisi, je ne pus lui balbutier que deux ou trois méchants mots de gratitude. Ce jour-là, pour moi, la messe avait été dite : je serai journaliste.

Lucas Selmane

  

* LA MESSE EST DITE est un extrait des Mémoires de Lucas Selmane intitulés Un petit coucou adressé des cuisines de la brasserie Schlumflecker, livre paru il y a plusieurs dizaines d’années aux Éditions de L'Hirondelle et devenu introuvable de nos jours dans les circuits de la grande, de la moyenne et de la petite librairie.
Cet extrait nous a été aimablement transmis par Jean-Samuel Risler (ne pas confondre avec Tom Risler, l’ami des chameaux, son frère illustre) chanceux détenteur de l’un des rares exemplaires de cet ouvrage ayant pu survivre au pilon, aux bacs jaunes et à l’indifférence générale. On est peu de chose.

Jean-Samuel Risler nous a par ailleurs accordé l’insigne faveur de nous faire parvenir dans le futur plusieurs autres bonnes feuilles de ces Mémoires. En attendant, on ne saurait qu’inciter lectrices et lecteurs à prendre connaissance d’un texte consacré à Lucas Selmane dont Jean-Samuel Risler est l’auteur et ayant pour titre MAIS OÙ EST DONC PASSÉ LUCAS SELMANE ? Un texte consultable sur ce site qui vaut son pesant de révélations salées et de réparties amusantes.

Didier Robrieux

[ Août 2026 ]
DR/© D. Robrieux