
LE MANIFESTE
DU HÉRISSON
Extrait des Mémoires de Lucas Selmane*
… Lorsque j'avais douze ou treize ans à la campagne, à Saint-Némoyon, lors d’une période de grandes vacances scolaires, nous avions un jour recueilli, ma sœur Louisa et moi, un jeune hérisson qui selon toute probabilité avait été heurté par une voiture sur la route située en bordure de la maison familiale. L'animal ne présentait pas de blessure apparente. Il semblait seulement n'avoir été que légèrement commotionné. Nous avions immédiatement pris l'initiative de l'installer dans un endroit reculé et protégé du jardin.
Après être demeuré quelques instants sans réactions, comme prostré, le jeune hérisson avait rapidement reconstitué ses forces. Je me souviens qu'à compter du moment où il s'était rétabli, il n'avait eu de cesse de manifester son empressement à retrouver sa liberté et à quitter la portion de jardin que nous lui avions assigné en empruntant une certaine trajectoire menant à un passage placé à proximité d'un portail ouvrant sur la route qui avait été cause de sa mésaventure. Nous nous empressions de le rattraper, d'imprimer une autre direction à sa fuite de façon à lui éviter toute nouvelle exposition au danger, mais rien n'y faisait ! Chaque fois que nous le redéposions à l'endroit que nous lui avions destiné, il s'échappait de nouveau selon un parcours invariablement identique.
A plus de dix reprises, nous renouvelâmes l'expérience pour constater que chaque fois les mêmes causes reproduisaient les mêmes effets. Je me souviens combien cette observation probablement largement étudiée par les éthologues et que j'avais banalement interprétée comme une obscure manifestation de l'instinct m'avait frappé car le jeune hérisson donnait le sentiment qu'il était comme programmé, qu'il répondait mécaniquement — tel un automate ou une créature frappée de somnambulisme — à une sorte de sollicitation lointaine, impérieuse, irréfrénable, quasi hypnotique, et que sa volonté, dont il n'était visiblement plus le maître, était tendue vers un objectif qui excluait tous les autres.
Dès lors, je me suis à maintes reprises reconnu dans ce hérisson. Il me semble souvent en effet que quoique je fasse, une force d'attraction invisible que je ne peux contrarier me fait toujours rallier l'univers de l'écriture.
Une multitude d'artistes, Borges et Kandinsky en tête, ont évoqué à ce propos ce qui peut être considéré en l’occurrence, possiblement, comme une « nécessité intérieure ». De son côté, Somerset Maugham dans Le Fil du rasoir fait remarquer que « certains êtres sont possédés d'un besoin si violent de mettre à exécution un projet précis que c'est bien plus fort qu'eux, ils y sont fatalement poussés. » Je me souviens que pendant de nombreuses années de mon enfance, contre toute réalité, contre toute vraisemblance, alors que je n'avais pas écrit le moindre mot, alors que je n'avais pas aligné le moindre premier petit bout de phrase, je me sentais écrivain. Réellement écrivain ! C'était en tous points comme si je m'étais senti prince charmant ou vedette de cinéma et que je fus réellement prince charmant ou vedette de cinéma. L'aspect insensé de cette divagation juvénile ne m'avait cependant pas totalement à l'époque échappé et j’avais eu soin d'éviter d'en faire état à qui que ce soit autour de moi afin de m'épargner toute manifestation de discrédit que je n’aurais pas volée. Mais aujourd'hui encore je m'interroge. A quoi correspond cet exorbitant sentiment de pseudo-appartenance identitaire, cette projection fantasque qui s'est trouvée être la mienne depuis la période de mes jeunes années ?
Lorsque « nécessité intérieure » il y a, quelle est la part de cette « nécessité intérieure » qui relève d’un certain conditionnement (sans être sacralisés, les livres étaient présents en grand nombre dans les bibliothèques de la famille et très utilisés), celle qui résulte d’une forme de fixation névrotique prenant appui sur un fétichisme abusif envers la littérature et ses plus prestigieux et fascinants serviteurs, ou encore celle qui pourrait relever le cas échéant d’un appel en provenance de l’Au-delà ? À l’écrivain Jean-Claude Brisville qui se demandait à titre personnel à quoi bon écrire ? et qui posa un jour cette question à Albert Camus, l’auteur de La Peste fit cette réponse : "La seule question que vous devez vous poser, c'est : est-ce que vous avez été appelé ?" Sera-t-il possible un jour à savoir lesquelles de ces parts prédominent souverainement dans le jeu de mes goûts, de mes pensées, de mes actes ? Je ne peux qu'observer qu’avec les années rien n’a changé. Pour l'essentiel, je suis resté ce hérisson qui trotte invariablement vers son insondable destinée.
Les sciences, la technologie, l'économie, l'administration, le commerce, les affaires, le sport, me rebutent couramment jusqu'à l'exécration et ne m'ont jamais fait rêver alors que notre admirable langue française et la littérature n'ont jamais cessé de me subjuguer, de m’absorber, de m'accaparer. Il y a quelques années, à l’occasion d’une préparation d’article pour Jour Presse, il m’avait été demandé de me documenter sur les agissements comportementaux des hommes de science, ces « taupes monomaniaques » comme a pu les nommer facétieusement Albert Einstein. En de nombreux points, il m’est apparu que la passion absolue de l'écriture est analogue à la passion non moins absolue de la recherche scientifique. On y rencontre la même tyrannie idolâtre, la même flamme mystique. Rien ne semble pouvoir faire barrage à ce feu sacré, à cette dévotion enragée et — pour ce qui concerne l'écriture littéraire, pas même la présence parfois insistante des plus rudes et des plus laides vérités : aptitude finalement incertaine… imagination instable et fuyante… excellence qui se laisse difficilement approcher...
« Tant de gens de peu de talent ne peuvent s'empêcher d'écrire », réaffirme à point nommé l’essayiste et romancière Geneviève Brisac dans La Marche du Cavalier. Mais, de son côté, l'insipide poète croisé dans les pages de Jacques le Fataliste de Diderot à qui l'on assure qu'il ne composera jamais de bons vers rétorque vigoureusement : « Il faudra donc que j'en fasse de mauvais ; car je ne saurais m'empêcher d'en faire ». Je me reconnais tellement d'affinités avec le fastidieux poète de Diderot ! Comme lui, je me trouve irréversiblement entraîné dans cette folle et dévorante religion de l'écriture. Comme lui, les insuffisances qui entachent ici et là ma prose ne sont pas de force à m'y faire renoncer. Nous autres, graphomaniaques, cabochards maladifs de l'écriture, perclus souvent de déceptions et noyés de folie douce, nos cas sont incurables. Quel que soit le degré d’obstacle rencontré lors de l'accomplissement de l'acte créateur, quelque soit le degré de qualité du résultat venant sanctionner les efforts fournis, il n’est jamais question d’abdiquer !
Écrivains à la mie de pain, littérateurs du dimanche, poètes aux vers de mirlitons, sans-grades de l'encrier, mes semblables, mes frères, nous qui évoluons parfois dans le vide, le doute, le questionnement, souvent sous le regard torve des septiques et des indifférents, continuons à nous montrer intègres à l'égard de nos goûts que sert infatigablement une constance inestimablement sincère et industrieuse. Continuons à faire ce que l’on considère que l’on a à faire de beau, de sain, d’utile, de juste, sur cette terre. Puisque les certitudes nous battent froid sur un large front, continuons à chevaucher fièrement nos vieilles Rossinantes !
Chanceux et bienheureux tous les hommes et toutes les femmes qui peuvent se prévaloir d'une vraie passion créatrice, d'une passion définie, palpable, tangible, manifeste, bien à eux ou bien à elles, d'une passion qui leur est propre, d'une passion « à soi », alors que s’en trouvent privés tant d’infortunés injustement démunis que rien de substantiel n'accroche, que rien n’excite, que rien n’attire, que rien ne motive. Et à qui souvent rien ne sourit.
Lucas Selmane
* LE MANIFESTE DU HÉRISSON est un extrait des Mémoires de Lucas Selmane intitulés Un petit coucou adressé des cuisines de la brasserie Schlumflecker, livre paru il y a plusieurs dizaines d’années aux Éditions de L'Hirondelle et devenu introuvable de nos jours dans les circuits de la grande, de la moyenne et de la petite librairie.
Cet extrait nous a été aimablement transmis par Jean-Samuel Risler (ne pas confondre avec Tom Risler, l’ami des chameaux, son frère illustre) chanceux détenteur de l’un des rares exemplaires de cet ouvrage ayant pu survivre au pilon, aux bacs jaunes et à l’indifférence générale. On est peu de chose.
Jean-Samuel Risler nous a par ailleurs accordé l’insigne faveur de nous faire parvenir dans le futur plusieurs autres bonnes feuilles de ces Mémoires. En attendant, on ne saurait qu’inciter lectrices et lecteurs à prendre connaissance d’un texte consacré à Lucas Selmane dont Jean-Samuel Risler est l’auteur et ayant pour titre MAIS OÙ EST DONC PASSÉ LUCAS SELMANE ? Un texte consultable sur ce site qui vaut son pesant de révélations salées et de réparties amusantes.
Didier Robrieux
[ Août 2026 ]
DR/© D. Robrieux