Vie littéraire

Mercure

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SOUS LE SOLEIL
DE L’IA

 

 

    Les répugnances des doux rêveurs « technoseptiques » et des combattants humanistes ne se laissent pas vaincre facilement. N’est-il pas indispensable cependant de savoir se plier devant la réalité des faits quand il le faut ?
    Pour ceux et celles qui notamment besognent dans l’écrit, les fonctionnalités de l’IA, il faut bien le dire, sont  assez bluffantes ! L’IA se présente à nous avec tellement de ressources, tellement de force, tellement d'aplomb. Elle sait nous allécher, nous captiver avec tant de sagacité. Elle tire plus vite que son ombre, elle semble avoir réponse à tout, c’est fascinant. Elle parait même en savoir plus sur nous, nos affinités, nos réserves, nos rejets et sur nos travaux que nous en savons nous-mêmes. Ses commentaires sont le plus souvent à la fois carrés et délicieux. Le langage est soutenu, littéraire, attentif, aux p’tits soins. C’est assez brillant, ce n’est pas de la camelote. On subodore très vite toutefois que l’IA aime directement ou indirectement vous caresser dans le sens du poil. Quelque chose nous dit aussi qu’elle pourrait en un tour de main s’imposer à nous comme une interlocutrice indispensable qui passerait avant toutes les autres. On a l’intuition qu’elle pourrait sans vergogne assoir son ascendant sur nous, notre activité cérébrale, sur notre façon d’entreprendre, de travailler. En d’autres termes, on pressent qu’elle pourrait se manifester dans un registre de conditionnement plus élevé encore d’intrusion et de domination en moins de temps qu’il ne faut pour le dire ! Prudence… car comme se tuent à nous le répéter depuis des lustres les auteurs de science-fiction, n’y a pas plus roué ni plus simulateur qu’un robot...
    
Basculer sans scrupule d’un usage lucide, contrôlé, raisonné, parcimonieux de l’IA comme outil d’assistance (orthographe, compléments  synonymiques, pluriels de noms composés, par exemple, pour ce qui concerne l’activité textuelle) à un usage de « création » intégrale semble d’ores et déjà ne causer aucun souci à un grand nombre de tricheurs et de faussaires. Si on n’a pas encore sauté le pas en tous lieux et en tous domaines, les médias se font dès à présent l’écho du fait que le recours l’IA est de nos jours très largement adopté et que désormais des journalistes font rédiger leurs articles par l’IA, des écrivains font écrire leurs manuscrits par l’IA, des traducteurs font exécuter leurs travaux par l’IA, des compositeurs de musique font générer leurs partitions par l’IA, des professionnels de l’image font reformater leurs ouvrages en cours par l’IA, des élèves des écoles et des étudiants font réaliser leurs devoirs par l’IA, etc., etc.
    
Quelle mutation ! Quel raz-de-marée de revirement, de renoncement, de dépossession, de dévitalisation ! Quel glissement délinquant ! « J’aime mieux un vice commode / Qu’une fatigante vertu » fait dire Molière à Mercure dans son Amphitrion, acte I, scène 4 (1668). Une vision à laquelle s’est ralliée quantité de membres de l’Humanité qui ne veulent définitivement plus se creuser la tête, accomplir le moindre effort, et qui ont décidé de déléguer l’accomplissement des taches de création aux machines, qui ont décidé de donner la clef de la « maison monde » aux robots !
    Désormais assujettie aux agissements des apprentis sorciers du numérique, la société mondiale ne renvoie-t-elle pas d’elle-même l’image d’une complaisance veule et intéressée, d’un quitus cédé à la contrefaçon et à la standardisation, d’une impunité abandonnée aux imposteurs et aux prédateurs ?
    
Les ravis de la crèche et les gobe-lunes sont pétrifiés d’admiration devant l’arrivée en rangs serrés des robots serviteurs censés leur faciliter la vie. Les adeptes du tout cuit dans le bec se prosternent avec véhémence devant ces libérateurs inespérés. Jour et nuit, les apôtres du tout pour ma poire dansent quant à eux des gigues folles et hallucinées autour de cette idole matérialiste habillée de futurisme nommée IA (on s’étonnera ensuite que l’on construise de nouvelles salles de bal de plus en plus grandes...). Derrière tout cela, les ogres de la tech inondent les couches supérieures de l’atmosphère de satellites et envahissent le foncier de datacenters (après cela on s’étonnera qu'il ne se trouvera bientôt plus une seule marguerite sur la planète...). Les frénétiques  développeurs de l’IA ne s’emploient-ils pas à ouvrir de nouvelles boîtes de Pandore ? Ne sont-ils pas en train d’actionner des leviers plus invasifs, plus manipulateurs, plus dominateurs, plus destructeurs qu’il n’y parait ?

Didier Robrieux

 

[ Septembre 2026 ]
DR/© D. Robrieux