
LE COSTUME
DE LA BALLERINE
Extrait des Mémoires de Lucas Selmane*
… Mon employeur à la brasserie de l’avenue du Bois, M. Schlumflecker, qui dispose régulièrement de places de spectacle par l'entremise d’un de ses proches clients et qui ne manque jamais d'en faire profiter à tour de rôle ses employés a eu la bonté le mois dernier de glisser dans la poche de mon veston une invitation pour l'Opéra de Paris. Nous étions en décembre. Le temps était glacial. Je n'avais pas plus qu'à l'ordinaire le cœur à quoi que ce soit ni celui à me transporter dans un lieu de spectacle mais je m'y rendis car on y donnait Pétrouchka. Je m'apperçu rapidement que mon déplacement méritait cette peine. Le spectacle était magistral et de toute beauté. Alors qu'au plus fort de la représentation j'étais tout entier happé par l'émerveillement, il s'opéra en moi une sorte d'ouverture de conscience, de révélation. La danseuse qui interprétait ce soir-là le rôle de la ballerine était vêtue d'un justaucorps jaune d'or, d'un tutu rose ainsi que de longs collants rayés de larges bandes horizontales vertes et noires. Cette association de coloris vigoureusement disparates donnait à ce costume une composition surprenante, déroutante, déstructurée, et pour tout dire épouvantablement disgracieuse qui heurta violemment mon goût.
Quel fût pourtant mon étonnement, au bout de quelques instants, de constater qu'il se produisait en moi une sorte de surgissement et que ma manière de percevoir ce costume se modifiait radicalement, du tout au tout. Le costume de la ballerine présentait toujours la même apparence et pourtant ma sensibilité esthétique qui l'avait rejeté quelques instants plus tôt se mettait à l'accepter avec une sorte d'émotion particulièrement réceptive et bienveillante. Le costume qui m'était apparu quelques instants plus tôt comme un insupportable chaos de difformités, de laideurs et de couleurs imparfaitement assemblées était désormais devenu beau. Par le jeu d'une mystérieuse et soudaine péréquation, par le fait d'un inattendu et brutal éveil et retournement d'esprit, ce qui m'avait blessé quelques instants plus tôt enchantait désormais mon regard et mon cœur. A ma grande surprise, j'eus ce soir-là le sentiment de distinguer une harmonie là où ne siégeait à mes yeux que pire dysharmonie. Je me suis remémoré la phrase que l’on prête à Picasso : "Si je n'ai pas de bleu, je prends du rouge" et j'ai songé que l'artisan de l’Opéra qui avait présidé à la confection du costume de la ballerine devait être lui aussi détenteur d'un art bien élevé. En tout état de cause, il m'est apparu qu'à un certain niveau de maîtrise, le choix des moyens importait peu. Il était secondaire. Que l'on choisisse du bleu ou du rouge n'a aucune espèce d'importance, que l'on marrie un justaucorps jaune d'or, un tutu rose et des collants rayés de larges bandes horizontales vertes et noires n'a aucune espèce d'importance. Je me suis remémoré également cette histoire que j'avais lue dans un recueil de légendes sur les arts martiaux japonais. A une période imprécise du Moyen-âge japonais, un maître de thé de grand talent totalement ignorant du métier des armes se voit, à la suite d'un quiproquo, provoqué en duel par un irascible et redoutable samouraï expert dans l'art du sabre. Désemparé, ne pouvant espérer d'autre issue pour sa vie que funeste mais souhaitant périr l'arme à la main de manière à éviter que le déshonneur ne retombe sur les siens, l'infortuné maître de thé parvient à faire reporter le duel d'une paire d'heures et à mettre à profit ce court sursis pour aller quérir les conseils d'un maître de sabre renommé installé dans la région. Le maître de sabre consent à le recevoir, écoute avec soin le récit du maître de thé, puis demande à ce dernier de lui accorder la faveur de lui servir une coupe de thé. Le maître de thé accepte de bonne grâce et exécute sous les yeux de son hôte un service remarquable de perfection. Ébloui par la maîtrise exceptionnelle de son visiteur, le maître de sabre incite alors expressément ce dernier à ne plus rien redouter et lui assure que la compétence qu'il a acquise dans sa discipline est telle qu'il peut sans crainte l'exercer dans tout autre domaine et venir à bout de tous les sabres !... Le maître escrimeur lui recommande uniquement de se placer le moment venu face à son adversaire, de lever son arme au-dessus de sa tête, de fermer les yeux et ne rien entreprendre d'autre que d'appliquer une concentration identique à celle dont il fait preuve habituellement lorsqu'il se livre à l'accomplissement du rituel du thé.
L'heure du duel arrive. L'arrogant samouraï se met en garde. Le maître de thé se place face à lui, lève son arme au-dessus de sa tête, ferme les yeux et se conforme strictement aux recommandations du maître de sabre. Dans l'instant, le terrible samouraï, foudroyé par l'excellence qui se manifeste et irradie dans toute la personne du maître de thé, remet le sabre au fourreau et déserte en toute hâte le terrain du combat...
Cette légende qui vaut ce qu'elle vaut laisse entendre que lorsque l'on atteint un niveau d'aptitude très élevé dans un domaine spécifique, on domine ce domaine spécifique mais également tous les autres domaines. A un certain degré de perfection, le choix des moyens de l'action tout comme le champ d'application de l'action importent peu. Ils deviennent accessoires. Que l'on marrie un justaucorps jaune d'or, un tutu rose et des collants rayés de larges bandes horizontales vertes et noires n'a aucune espèce d'importance, que l'on choisisse du bleu ou du rouge n'a aucune espèce d'importance, que l'on se dispose à manipuler avec art une modeste coupe à thé ou bien un imposant sabre à la lame tranchante n'a aucune espèce d'importance.
Le costume de la ballerine m'a conduit à songer à l'idée que l'art constitue au même titre que certains exercices spirituels une des voies d'unité et de réalisation. Quand l'art est réellement présent, quand l'art se manifeste réellement, quand l'art habite un homme ou une femme à un degré culminant, quand l'engagement dans l'art est total, peu importe la nature des moyens mis en œuvre. Il semble que tout se rassemble, se rallie à une forme d'homogénéisation et adopte une équivalente valeur.
Lucas Selmane
* LE COSTUME DE LA BALLERINE est un extrait des Mémoires de Lucas Selmane intitulés Un petit coucou adressé des cuisines de la brasserie Schlumflecker, livre paru il y a plusieurs dizaines d’années aux Éditions de L'Hirondelle et devenu introuvable de nos jours dans les circuits de la grande, de la moyenne et de la petite librairie.
Cet extrait nous a été aimablement transmis par Jean-Samuel Risler (ne pas confondre avec Tom Risler, l’ami des chameaux, son frère illustre) chanceux détenteur de l’un des rares exemplaires de cet ouvrage ayant pu survivre au pilon, aux bacs jaunes et à l’indifférence générale. On est peu de chose.
Jean-Samuel Risler nous a par ailleurs accordé l’insigne faveur de nous faire parvenir dans le futur plusieurs autres bonnes feuilles de ces Mémoires. En attendant, on ne saurait qu’inciter lectrices et lecteurs à prendre connaissance d’un texte consacré à Lucas Selmane dont Jean-Samuel Risler est l’auteur et ayant pour titre MAIS OÙ EST DONC PASSÉ LUCAS SELMANE ? Un texte consultable sur ce site qui vaut son pesant de révélations salées et de réparties amusantes.
Didier Robrieux
[ Août 2026 ]
DR/© D. Robrieux