
Jazz
MATTHIEU BORÉ
We gotta live in this world
Nouvel album
Les shows fringants, pétillants, étincelants, vecteurs de divertissement et de fête, le pianiste et chanteur Matthieu Boré sait faire. Et en artiste complet, il le fait bien. C’est autre chose qu’il nous offre avec son dernier album baptisé We gotta live in this world. Constitué entièrement de compositions coécrites avec le batteur Marty Vickers, cet enregistrement procède en effet d’une démarche artistique différente en s’inscrivant dans un registre introspectif, intimiste, dans une sorte de « mode mineur ».
Pour ce CD, Matthieu Boré s’est attaché la participation de Mathias Luszpinski (saxophones), Antoine Pozzo Di Borgo (guitare, trompette, trombone), Vincent Talpaert (contrebasse), Gaël Pétetin (batterie, vibraphone), Ellen Birath, Nicolle Rochelle, Xavier Sibre (chant et chœurs).
Servis par des orchestrations dosées et des mises en place finement exécutées, les titres évoluent dans un univers chamarré « roots », new orleans, country, soul. Parmi ceux-ci, on remarque aussitôt When will we be free ? en tête d’album. Pour ce morceau, foin d’une intro par trop répétitive ou redondante. Seulement quelques notes gospel annonciatrices, la voix de Matthieu Boré n’attend pas et vient ensuite. Cette voix n’est pas celle d’un « crooner » déclamatoire, insistant, sirupeux. C’est une voix claire, articulée avec justesse, porteuse certes d’un lyrisme puissant mais jamais emphatique, ampoulé, grandiloquent. Ici, la mélodie est chantée avec naturel, légèreté. Le crescendo à partir du deuxième couplet et son ajout rythmique « boostent » les premiers effets. Ce « petit rien » comme d’autres, tels les égrènements à la guitare, les motifs secs à la trompette, l’intervention des chœurs, contribuent à faire de When will we be free ? un morceau qui marque l’esprit et que l’on est heureux de fredonner.
Les tempos les plus vifs sont pour We gotta live in this world (dominante rock allongée de rhythm and blues), You reap what you sow (idem avec un petit moment guitaristique façon « teenager »). Ils le sont aussi pour le tambourinant Angeline et le très dansant A friend indeed. L’allegro règne en abondance dans ce nouveau CD. On le rencontre dans les déroulés mélodiques de I’m gonna wise up and put you down et de Come on now baby. Les intonations vocales de I’m just a lazy guy montrent une teneur assez désinvolte à l’image du texte des paroles en anglais qui les inspire : en l’occurrence, l’histoire d’un gars incurablement paresseux qui n’est pas loin d’en tirer gloire. On est également sensible à l’interprétation de The flame for you burns on, sorte de complainte country mélancolique un peu hippie « good vibrations » toute de chœur vêtue, ainsi qu’aux échos fats-dominiens de Now we are through. Les deux blues Please come back home et Lord this water wants to wash my city away sont, quant à eux, musicalement très émouvants et très attachants.
Tout au long de cet album, le chant, les rythmes, les arrangements, la musicalité générale — le plus souvent alertes, gorgés de vitalité — ne parviennent pas à masquer une impression de sentimentalité sombre, parfois pathétique, ce que vient confirmer la prise de connaissance de la traduction des paroles anglaises des titres proposés. Les textes sont tous placés sous les auspices du spleen, de la nostalgie. Ils relayent tourments passionnels et vague à l’âme. Ils disent la solitude et les regrets. Soit un esprit « blues » tout entier. Mais la musique de Matthieu Boré, toujours indéfectiblement fervente, dynamique et colorée, remporte ici largement la victoire sur la tristesse et la déploration.
Didier Robrieux
*Sortie de l’album le 15 novembre 2026
Matthieu Boré / site : https://www.matthieubore.com/
[ octobre 2026 ]
DR/© D. Robrieux